thumb|Marie à la croix, par Le Pérugin 1482. (National Gallery, Washington)

Le Stabat Mater est une hymne religieuse ainsi qu'une séquence du Moyen Âge, traditionnellement attribuée au poète franciscain Jacopone da Todi. Texte réservé à la liturgie des Heures, cette œuvre est associée à la fête de Notre-Dame des sept Douleurs par l'Église catholique dans le rite romain, d'où son nom de Sequentia de Septem Doloribus Beatæ Virginis. Le Stabat Mater fut souvent mis en musique.

Le texte de la séquence évoque la souffrance de Marie lors de la crucifixion de son fils Jésus-Christ.

Structure et signification du texte Sens Le titre est un incipit : les premiers mots du Stabat Mater dolorosa (« La Mère se tenait là, souffrant la douleur »). Les tercets 1 et 2 font référence à une prophétie biblique de Siméon, faite à la Vierge durant la Présentation au Temple de Jésus, quarante jours après sa naissance : « Et toi-même, ton cœur sera transpercé par une épée. Ainsi seront dévoilées les pensées secrètes d'un grand nombre. » (Luc, II, 35). Les tercets 3 à 7 présentent une contemplation des souffrances de la Vierge : « Qu'elle était triste, anéantie, / La femme entre toutes bénie... ». Les tercets 9 à 18 sont une prière qui demande à la Vierge de nous unir à sa souffrance : « Ô Mère, source de tendresse... ». Les deux derniers tercets sont une prière au Christ : « Ô Christ, à l'heure de partir... ».

Le texte se compose de vingt tercets, avec une structure de 8 + 8 + 7 syllabes et des rimes en aab ccb dde ffe.

Texte thumb|Extrait du Stabat mater dans un manuscrit du , tercets 11-16.

LatinVatican, Visite pastorale de sa sainteté le pape Benoît XVI en France à l'occasion du anniversaire des Apparitions de l'Immaculée Conception à Lourdes, p. 143, à Lourdes le 15 septembre 2008 p. 244 - 246 (texte latin critique) FrançaisD'après , p. 245 et Liturgie latine, mélodies grégoriennes, Abbaye Saint-Pierre de Solesmes, p. 66 - 68, 2005Stabat Mater dolorosa iuxta Crucem lacrimosa dum pendebat Filius.1) La Mère se tenait, dans la douleur, près de la croix, en larmes, tandis que son Fils était suspendu.Cuius animam gementem, contristatam et dolentem, pertransivit gladius.2) Âme gémissante, triste et dolente, qu’un glaive traversa.O quam tristis et afflicta fuit illa benedicta Mater Unigeniti.3) Ô que triste et affligée, fut cette femme bénie, Mère du Fils Unique !Quæ mærebat, et dolebat, Pia Mater dum videbat nati pœnas incliti.4) Elle gémissait et se lamentait, la tendre Mère en voyant les souffrances de son célèbre Fils.Quis est homo, qui non fleret, Matrem Christi si videret in tanto supplicio ?5) Quel est l’homme qui ne pleurerait s’il voyait la Mère du Christ dans un si grand supplice ?Quis non posset contristari, Christi (ou PiamL'usage de ce mot par le Vatican pour cette strophe se trouve dans ce site du Chemin de Croix (à la fin) ) Matrem contemplari dolentem cum Filio ?6) Qui pourrait ne pas s’affliger contemplant la mère du Christ souffrant avec son Fils ?Pro peccatis suæ gentis vidit Iesum in tormentis et flagellis subditum.7) Pour toutes les fautes humaines, elle vit Jésus dans la peine et sous les fouets meurtri.Vidit suum dulcem natum moriendo desolatum, dum emisit spiritum.8) Elle vit l'Enfant bien-aimé mourir tout seul, abandonné, et soudain rendre l'âme.Eia Mater, fons amoris, me sentire vim doloris fac, ut tecum lugeam.9) Ô Mère, source d'amour, fais-moi sentir la force de ta douleur que je pleure avec toi.Fac, ut ardeat cor meum in amando Christum Deum, ut sibi complaceam.10) Fais que brûle mon cœur dans l'amour du Christ mon Dieu : et ne cherche qu'à lui plaire.Sancta Mater, istud agas, crucifixi fige plagas cordi meo valide.11) Sainte Mère, fais cela grave les plaies du Crucifié en mon cœur très fortement.Tui nati vulnerati, tam dignati pro me pati, pœnas mecum divide.12) De ton Fils blessé, qui daigna souffrir pour moi partage avec moi les tourments.Fac me tecum pie flere, Crucifixo condolere, donec ego vixero.13) Donne-moi de pleurer tendrement avec toi, de compatir au Crucifié, au long de mon existence !Iuxta Crucem tecum stare, et me tibi sociare in planctu desidero.14) Près de la croix, avec toi rester et m'associer avec toi, dans le deuil, voilà mon désir.Virgo virginum præclara, mihi iam non sis amara : fac me tecum plangere.15) Vierge des vierges, toute pure, Ne me sois pas défavorable ; fais que je me lamente avec toi.Fac ut portem Christi mortem, passionis fac consortem, et plagas recolere.16) Donne-moi de porter la mort du Christ, fais moi l’associé de sa passion, et le gardien de ses plaies.Fac me plagis vulnerari, fac me Cruce inebriari et cruore Filii.17) Laisse-moi être blessé de ses plaies, m’enivrer de la croix et du sang de ton Fils.Flammis ne urar succensus per te, Virgo, sim defensus in die iudicii.18) Contre les flammes dévorantes par toi, Vierge, que je sois défendu au jour du jugement.Christe, cum sit hinc exire, da per Matrem me venire ad palmam victoriæ.19) Ô Christ, à l'heure de partir, puisse ta Mère me conduire à la palme de la victoire.Quando corpus morietur, fac ut animæ donetur paradisi gloria.20) À l'heure où mon corps va mourir, fais que soit donnée à mon âme la gloire du paradis .

Historique Origine Le texte n'est pas antérieur au . Le sujet du Stabat Mater est étroitement lié à une pensée théologique apparue au . Par exemple, le franciscain Jacques de Milan, au , explique dans son Stimulus Amoris que la compassion aux douleurs de la Sainte Mère trouve sa réalisation dans l'union mystique aux blessures du FilsMichel Huglo, Dictionnaire de la Musique : Stabat Mater (1976) .

Le texte du Stabat Mater est traditionnellement attribué au moine et poète franciscain Jacques de Benedictis, dit Jacopone da Todi († 1306)Biographie : p. 151 - 192, depuis l'avis formulé par Luc de Wadding († 1657), lui-même franciscain. Tout comme d'autres textes médiévaux, il manque de manuscrit autographe. L'attribution la plus ancienne se trouve dans l'appendice de la publication de 1495 à Brescia, la deuxième édition du Laude del Beato frate Jacopon.

Auparavant, la liste de candidats était longue et comprenait Grégoire le Grand († 604), Bernard de Clairvaux († 1153), Innocent III († 1216), Grégoire IX († 1241), Bonaventure de Bagnoregio († 1274), Grégoire X († 1276), Jean XXII († 1334), Grégoire XI († 1378)...

Le Stabat Mater en langue vernaculaire Entre le et le , le Stabat Mater dolorosa se répandit en raison des flagellants qui parcouraient l'Europe en chantant cette hymne. Elle bénéficiait d'une grande popularitéJohn Julian, A Dictionary of Hymnology, p. 1081 - 1084, 1892 . De nombreuses traductions en français furent publiées entre les p. 273 - 342. Ainsi, la bibliothèque municipale de Chalon-en-Champagne conserve l'une des plus anciennes copies, celle de la fin du . Il s'agit des fragments d'un livre de la liturgie des Heures en françaisJean Sonet, Répertoire d'incipit de prières en français, p. 16, n° 89, . Il existe notamment le manuscrit 5095 à la bibliothèque de l'Arsenal, dit Psautier français de Claude GouffierData Bnf .

Le manuscrit Rés. Vélins 1660, à la Bibliothèque nationale de France, se caractérise par l'alternance des textes latin et français. Il s'agit du livre des Heures, copié en 1543 à Rouen et en usage dans le même lieu. Cette traduction connut dans la seconde moitié du une dizaine d'éditions. Geneviève Hasenohr en estime le nombre d'exemplaires à au moins , peut-être jusqu'à .

Friedrich Gustav Lisco comptait en 1843 cinquante-trois versions en allemand et quatre en néerlandais. Le manuscrit le plus ancien, celui de Hermann de Salzbourg, date de 1396.

L'usage du texte français était autorisé en France jusqu'à ce que l'interdise par l'édit de Fontainebleau en 1685Denise Launay, La musique religieuse en France du concile de Trente à 1804, p. 343, 1993

Officialisation et indulgences Avant que le Saint-Siège n'autorise (ou réautorise) le Stabat Mater dans le cadre de la Contre-Réforme, sa pratique était déjà établie dans le calendrier liturgique car la fête de la Compassion de la Vierge Marie, liée au Stabat Mater, fut instituée par le concile provincial de Cologne en 1423Dictionnaire universel et complet des conciles, p. 597, 1843 .

Les séquences furent contestées au concile de Trente. Condamné depuis le concile provincial de Cologne de 1538, ce genre, qui manquait souvent de qualité et d'autorisation formelle, fut intégralement supprimé dans le Missale Romanum approuvé en 1570 par le pape Pie V. Or le rite tridentin admettait et sauvegardait quatre exceptions : Victimæ paschali laudes, Veni Sancte Spiritus, Lauda Sion et Dies iræ.

En 1727, la cinquième séquence, le Stabat Mater, fut ajoutée par le pape Benoît XIII à la liturgie de la fête de la Compassion de la Très-Sainte Vierge, devenue plus tard Notre-Dame des DouleursRaymond Bulman (éd.), From Trent to Vatican II, p. 156, note n° 39, Oxford University Press, 2006 Claudia Kaufold (éd.), Agostino Steffani, p. 36, 2017 . Depuis cette date, le Stabat Mater est affecté à cette fête.

En 1913, la réforme liturgique de Pie X concernant le chant grégorien amena à modifier le calendrier. Avec le titre de « fête de Notre-Dame des sept Douleurs », la date fut déplacée au Nathan Mitchell, The Mystery of the Rosary, p. 267, note n° 34, New York University Press, 2012 Michael O'Carroll, Theotokos : A Theological Encyclopedia of the Blessed Virgin Mary, p. 219 - 223, 2000 .

Par un bref apostolique de 1681, le pape Innocent XI accorda cent jours d'indulgence aux fidèles, en souhaitant rappeler la douleur de Marie. Le , le pape Pie IX confirma cette indulgence par son rescrit.

Usage actuel selon le rite romain À la suite du concile Vatican II, l'usage liturgique du Stabat Mater devint facultatif. Un autre changement était le déplacement de l'exécution avant l'Alléluia qui précède la lecture de l'ÉvangileVatican, Présentation générale du Missel romain, article n° 64, 2003 : « La séquence, qui est facultative sauf aux jours de Pâques et de Pentecôte, est chantée avant l'Alléluia. » .

Cette séquence, qui a sa fonction liturgique dans la messe, n'est pas une prière quotidienneVatican, Compendium du Catéchisme de l'Église catholique, Appendice, A. Prières communes .

Appréciations Le poète écossais Walter Scott écrivit à son ami George Crabbe : « To my Gothic ear, indeed, the Stabat Mater, the Dies iræ, and some of the other hymns of the Catholic Church, are more solemn and affectingJohn Gibson Lockhart, 1812 - 1814, p. 33, 1869 ... » (Pour mes oreilles de gothique, le Stabat Mater, le Dies iræ, ainsi que d'autres hymnes de l'Église catholique, sont plus solennels et émouvants ...) que les œuvres de George Buchanan. Ludwig Tieck était un autre écrivain qui aimait cette séquence. Le théologien Philip Schaff étudia les deux Stabat Mater et en vanta « le charme et la puissance mystérieuse »John McClintock, Cyclopædia of Biblical, Theological and Ecclesiatical Literature, tome 9, p. 971 - 975, 1891 .

Compositeurs Renaissance La composition en polyphonie de ce texte était assez connue à la Renaissance. Les manuscrits les plus anciens existants indiquent que le Stabat Mater occupait une position importante dans le répertoire de l'école franco-flamande, parce que porté par les célèbres compositeurs Josquin des Prés et Gaspar van Weerbeke. D'une part, ceux-ci étaient les plus distingués à leur époque. D'autre part, les musiciens de cette école connaissaient, en se déplaçant, de grands princes dans toute l'Europe, qui possédaient une influence considérable dans la pratique auprès de grandes paroisses. On trouva donc ensuite des compositeurs en Angleterre, en Espagne, en Italie.