L’histoire de l’agence France-Presse depuis sa création en 1944 à partir de l'Office français d'information a vu la troisième agence mondiale d’informations, derrière la britannique Reuters et l’américaine Associated Press, se développer au niveau international, en doublant son nombre de bureaux à l'étranger, puis se diversifier vers de nouveaux produits comme la téléphoto, l'information financière et la vidéo.

L'âge de l'enfance La Libération, premières dépêches L'agence France-Presse est le premier bâtiment pris lors de la Libération de Paris, un mois avant sa création officielle par une ordonnance du . Les journalistes clandestins qui s'emparent de l'immeuble diffusent la première dépêche de l'AFP le , cinq jours avant l'entrée dans Paris du général Leclerc"65 ans de l'AFP, des journaux libres à l'Internet libre?".

« Grâce à l’action des Forces Françaises de l’Intérieur, les premiers journaux libres vont paraître », révèle la dépêche.

L'AFP récupère les locaux de l'Office français d'information (OFI) créé par le gouvernement de Vichy à partir de la branche de l'agence Havas spécialisée dans l'information, transformée par l’occupant allemand en officine de propagande. L’AFP revendique ainsi une histoire qui remonte à 1835 AFP / Historique, date de création de l’agence Havas. Mais par ses journalistes, elle a hérité des agences résistantes nées sous l'occupation allemande, comme l'Agence française d'information (AFI) lancée à Londres en 1940, l'agence France-Afrique à Alger en 1942, et l'Agence d'information et de documentation (AID), créée dans la clandestinité en zone occupée en 1944, par des résistants, pour la plupart anciens journalistes de l'agence Havas.

Jean Marin, gaulliste de la première heure, dirigera l'AFP de 1955 à 1975. Journaliste de la France libre à Londres, il avait animé l'émission « Les Français parlent aux Français » au micro de la BBC, pendant quatre années de guerre. C’est lui qui va rédiger l’essentiel du statut de 1957 garantissant l’indépendance de l’AFP.

L’après guerre et les critiques des agences concurrentes Les années d'après-guerre sont consacrées à la refondation du réseau international. L'AFP est le premier média occidental à annoncer la mort de Joseph Staline, le après avoir appris la nouvelle grâce à son service d'écoute des radios de Moscou et des autres capitales d'Europe de l'Est AFP / Qui sommes-nous ? / La marque AFP.

L’AFP est très en retard sur ses concurrentes anglo-saxonnes. Reuters, qui alors un statut coopératif, souligne auprès des clients que la crédibilité de l'AFP est suspecte car elle est entre les mains du gouvernement françaisMedia moguls, par Jeremy Tunstall et Michael Palmer, page 71, dans chapitre sur News agencies and data business, chez Routledge 1991. Au cours de ses douze premières années, l'AFP a eu six directeurs généraux successifs. Cette instabilité « s'ajouta à la tutelle financière fixée par la loi de Finances » et « altérait l'image de l'AFP, notamment face à la concurrence étrangère qui ne se privait pas de la présenter comme l'agence d'état au service de la propagande de la France »Lionel Fleury, Fondation Charles de Gaulle, selon Lionel Fleury, ancien PDG de l’entrepriseLa création de l'agence France-Presse, par Lionel Fleury, président-directeur général de l'agence France-Presse, dans Espoir , fondation Charles-de-Gaulle, 1995.

Il apparaît alors de plus en plus évident, même aux yeux des pouvoirs publics, qu'un nouveau statut, libérant l'AFP de la tutelle de l'État, devenait indispensable pour assurer son développement.

Guerre d’Algérie: de la propagande à la photo, puis à la neutralité L'AFP a commencé par « compter les pieds de vignes » arrachés par les "rebelles" algériens, tout en faisant l’impasse sur la torture, selon l’historienne Barbara Vignaux"L’Agence France-Presse en guerre d’Algérie", par Barbara Vignaux, 2004. À partir de 1956, on note une inflation du nombre de titres des journaux, petits et grands, consacrés à l'Algérie"La presse écrite en France au ", par Laurent Martin, page 161, éditions Le Livre de poche car plusieurs centaines de milliers d’appelés du contingent doivent traverser la Méditerranée. L'État français veut se lancer dans la bataille de l’information, après les reportages très critiques de France Observateur dans les maquis algériens en septembre 1955, ou des prises de position de L'Express pendant la bataille d'Alger en 1957. En face, les indépendantistes algériens ont le sentiment de subir une bataille inégalitaire de l'information. Mais ils attendront les mois précédant l'indépendance de 1962, pour lancer une agence nationale, l'Algérie Presse Service (APS2).

L'AFP a profité de la guerre d'Algérie pour développer son service photo. À Tunis et Alger, les journalistes recueillent des photographies auprès de la presse locale et des clichés venant d'amateurs, tant du côté algérien que français, ce qui permet de crédibiliser la couverture de l’agence auprès des médias internationaux. Les reporters sont tentés d’illustrer la dépêche par une image la validant, plus proche du fait, ou apportant un regard complémentaire. Pour échapper aux clivages politiques, ils tentent timidement de raconter la vie quotidienne, sur le ton de la neutralité, au moins apparente"Des photos sur des mots", extrait de l'avant-propos de Benjamin Stora".

Le vote de la loi de 1957 donnant statut à l'AFP entraîne une modification sensible de sa couverture de la guerre d’Algérie"L’Agence France-Presse en guerre d’Algérie", par Barbara Vignaux, 2004, sujet délicat par excellence : de tonalité très officielle au début, les dépêches accordent peu à peu une part croissante aux activités et aux hommes du FLN et du GPRA, puis de l’OAS. La couverture du conflit devient plus équilibrée avec le temps. L'Histoire de l'Agence Reuters avait été marquée par une évolution allant aussi vers une plus grande objectivité, lors de la guerre des Boers, couverte pour la première fois des deux côtés du conflit, par Sir Roderick Jones, qui deviendra directeur général puis propriétaire de Reuters.

L’adoption du statut d’indépendance Trente ans après que la Press Association britannique, fédérant les journaux régionaux anglais, a pris en 1925 la majorité du capital de Reuters, un schéma du même type est retenu pour l'AFP, s'inspirant du Reuters Trust.

La genèse de la loi créant un statut spécifique pour l'AFP a été marquée par deux hommes : Jean Marin et Paul Louis Bret, ex-directeur du bureau de Londres, qui avait réfléchi sur les questions d’objectivité : « Que la seule perception de l'objet comporte un jugement, c'est là une évidence », disait-il, en évoquant aussi un « droit à l’information »Les médias et la Libération en Europe: 1945-2005, par Christian Delporte, Page 250.

Une bonne dizaine de projets de statut ont été préparés depuis 1944, y compris quatre propositions et un projet de loi. Parmi eux, un projet de 1949, signé de François Mitterrand, imagine une taxe spéciale, car avec 10 millions quotidiens d'exemplaires seulement, contre 31 millions à la presse britannique et 56 millions à celle des États-Unis, la presse française ne pourra seule financer l’AFP.

En 1954, sous Pierre Mendès France, Jean Marin est nommé président de l'AFP et veut la doter d'un statut d'indépendance: selon lui, la « plaie secrète de l'AFP, c'est que des journalistes qui remplissent correctement leur tâche se sentent constamment menacés »: il met sur pied deux groupes de travail comprenant la plupart des fédérations de la presse française et déclare à ses reporters : L'arrivée de Jean Marin à la tête de l'AFP..

Le , le président du conseil des ministres Pierre Mendès France est renversé. La veille de son départ, l'un de ses derniers actes est la signature du décret créant une commission . Présidée par le conseiller d'État Frédéric Surleau, elle réunit les membres des deux groupes de travail créés par Pierre Mendès France en 1954. Le , un projet de statut de 18 pages est approuvé. Fin août, un référendum est organisé auprès des salariés : sur 1001 salariés inscrits, la participation atteint 83 % et 709 voix l’approuvent.

Le , le débat commence à l'Assemblée nationale, dans un hémicycle plein à craquer. À la demande des syndicats patronaux de la presse, le droit de participer à l'élection du président de l'AFP est d'abord dénié aux administrateurs salariés, mais cet amendement est refusé. Un jeune député indépendant du Puy-de-Dôme, Valéry Giscard d'Estaing, voit son amendement donnant plus de pouvoir à la Commission financière repoussé par 314 voix contre 261. Dans la nuit du , l'Assemblée vote à l’unanimité la loi.

L'âge de la croissance Les satellites et l'informatisation : premiers jalons dans les années 1960 Jean Marin, qui dirige déjà l'AFP depuis 1954, est le premier président élu et conservera son poste jusqu'en 1975, développant le réseau, les moyens techniques et une clientèle plus large. Dès 1962, il organise le test des liaisons satellites entre Paris et Washington, par Telstar, premier service d’agence transmis par satellite. Le , l’AFP expérimente une liaison permanente par satellite entre Paris et New York.

À partir de 1968, les spécialistes de la presse entrevoient le scénario d’une future informatisation: le directeur technique de l'AFP André Guillotin demande une première étude à une société spécialisée, la CGO. Les quotidiens Le Provençal, Paris-Normandie et le Midi libre sont les premiers quotidiens français à envisager de se lancer dans la photocomposition. En 1970, la concurrente américaine Associated Press, qui est comme l'AFP une coopérative de journaux, montre la voie par une expérimentale. En 1971, la convention collective du syndicat du Livre prévoit l’introduction de l’informatique, à l'époque encore dominée par les « grands systèmes », des grosses machines prenant beaucoup de place. Le service technique de l'AFP emploie 255 personnes dont 170 opérateurs : un accord avec les syndicats prévoit de supprimer 130 postes et l'informatisation est décidée en 1972. Aucune rédaction en France n’a encore été informatisée. Le seul projet à Paris est mené par l’International Herald Tribune.

L'AFP augmente sa présence dans les pays anglophones mais n'a pas encore une clientèle assez large à l'étranger pour imiter la politique de diversification vers l'information financière lancée dès 1961 chez Reuters, aux États-Unis, par Michael Nelson. Reuters, qui est encore une coopérative, s'allie à Ultronics Systems, première société à diffuser les cours des actions, centralisés sur des grosses machines informatiques Control Data Corporation, et réceptionnés sur des mini-terminaux à bande magnétique, à une époque où les consoles informatiques ne sont pas encore produites en série et où n'existent ni les IBM PC ni les Macintosh, respectivement lancés en 1981 et 1984. Reuters propose ce service Stockmaster dès 1964 et enchaîne en 1971 avec Money Monitor, qui fera sa fortune et facilitera l'introduction en Bourse de 1984.

Le développement international des années 60 et 70 Le nouveau statut adopté, l'AFP ouvre un bureau à Pékin en 1958, puis d'autres en Asie. Le service en langue arabe lancé le permet d'ouvrir progressivement de nouveaux bureaux. En 1972, le scoop de Charles Biétry sur le drame de la Prise d'otages des Jeux olympiques de Munich amène plusieurs grands journaux américains à s'abonner. La proportion de l'international dans le chiffre d'affaires augmente de 50 % entre 1970 et 1986, pour atteindre presque 18 % du total.