vignette|droite|Jeu de bonneteau vers la fin du . Prestidigitation par Joseph Faverot.
Le bonneteau est un jeu d'argent, un jeu de dupes de l'ordre de l'escroquerie (quoique des décisions judiciaires n'aillent pas dans ce sens.), proposé à la sauvette dans les marchés et dans les lieux publics. Il est pratiqué au moins depuis le en Angleterre« Les cahiers de Hjalmar », Arcane., et encore dans de nombreux pays.
Appellations Il est dénommé en allemand, en anglais britannique, en italien et en anglais des États-Unis, avec son calque lituanien , Komar (كو مر) en arabe maghrébin, Trik shloshet hakalfim () en hébreu moderne et en turc.
Moyens et matériel vignette|Bonneteau.
Le maître du jeu, ou bonneteur., est un charlatan professionnel aidé par des complices parfois appelés barons. Ceux-ci sont chargés de rabattre les clients, de faire le guet, voire de jouer les gros bras pour calmer les perdants revanchards ou récupérer les gains de joueurs ayant eu vent de l'astuce. En partie à cause de cette organisation malhonnête, le bonneteau relève de l'escroquerie et est ainsi illégal dans de nombreux pays.
Le bonneteau nécessite : plusieurs acteurs : un manipulateur, plusieurs larrons (complices), des badauds naïfs et joueurs ; du matériel : trois cartes — deux rois noirs et la dame de cœur, une tablette ou un gros carton pouvant servir de table.
Il se pratique généralement dans la rue. Pour rythmer la partie, le manipulateur répète en général à plusieurs reprises : « Elle est où la reine ? Où elle est la reine ? ».
Principe
Le jeu se fait traditionnellement avec deux cartes noires et une carte rouge, généralement les rois de trèfle et de pique et la dame de cœur (d'où le nom anglais du jeu « », soit « Trouvez la dame »). Le maître du jeu manipule les trois cartes et demande au joueur de miser et de découvrir la carte rouge. Si ce dernier y parvient, il reçoit le double de sa mise ; dans le cas contraire, il l'abandonne.
En pratique, le maître du jeu procède d'abord à plusieurs tours où la carte recherchée est facilement suivie, et au cours desquels les complices misent et gagnent, afin de mettre le badaud en confiance. Dès lors que ce dernier entre en jeu, le maître du jeu modifie la manipulation des cartes.
Le manipulateur tient deux cartes dans l'une de ses mains et montre où elles sont placées. Deux cartes (la carte rouge et l'une des deux cartes noires) sont tenues entre le pouce, l'index et le majeur d'une main, et la troisième dans l'autre main. La carte rouge est placée de sorte qu'elle soit logiquement déposée en premier. La troisième carte ne sert qu'à distraire l'attention. Le manipulateur fait plusieurs déposes des cartes, et la dame est immédiatement identifiée au centre. Le manipulateur peut bouger les cartes pour donner l'impression d'une manipulation faussement excessive et maladroite.
Lorsque le badaud mise son argent, le manipulateur ne laisse plus la carte de la dame rouge (qui est en dessous) s'échapper en premier, mais celle du dessus, ce que la victime peut difficilement percevoir.
Le maître du jeu peut commencer par offrir quelques gains faciles à la victime afin de la mettre en confiance et l'amener à parier plus gros. Dans le cas où le parieur connaîtrait le tour, des larrons sont à proximité, et interviennent pour récupérer la mise.
Historique
Dans son livre Les Tricheries des Grecs dévoilées, l'art de gagner à tous les jeuxParis, 1861, ., Jean-Eugène Robert-Houdin fait une description de cette tromperie, sans toutefois lui donner de nomJean-Eugène Robert-Houdin, Comment on devient sorcier, une vie d'artiste, L'art de gagner à tous les jeux, Magie de physique amusante, Le Prieuré, éditions Omnibus, 2006, .. Il indique que ce jeu est interdit sur la place publique, et mentionne un jeu de dés () de même type, pratiqué en Angleterre par des parieurs ().
22 membres d'un gang qui pratiquait l'arnaque au bonneteau à grande ampleur sont arrêtés à Paris fin .
Variantes vignette|droite|Jérôme Bosch, L'Escamoteur. Sur le même principe, mais avec des techniques de manipulation un peu différentes, on rencontre parfois des « jeux » consistant à trouver une balle sous trois gobelets ou une fève sous trois coquilles. Cette forme, qui apparaît déjà dans le tableau de Jérôme Bosch l'Escamoteur, a été reprise par la prestidigitation. Les escamoteurs du Moyen Âge employaient pour cela une petite boule de liège appelée muscade, d'où l'expression .
Sanction En France thumb|Bonneteau en pleine rue à Paris.
En France, il est interdit en ce qu'il s'agit d'un jeu de hasard sur la voie publique dont l'enjeu est l'argent ( du Code de la sécurité intérieure). Il peut être également poursuivi sur l'infraction d'escroquerie ( du Code pénal français). Selon l'article 313-1 du Code pénal, l'escroquerie est passible de cinq ans d'emprisonnement et de d'amende. Les autorités considèrent le bonneteau comme une activité illégale, et ceux qui y participent, que ce soit en tant qu'opérateur ou complice, peuvent être poursuivis.
Au Canada Le bonneteau (), mentionné spécifiquement sous ce nom, est interdit en vertu de l'(2) du Code criminel du Canada.
Ressorts psychologiques qui incitent à jouer au bonneteau L'illusion de contrôle Le bonneteau donne l'impression que le joueur peut maîtriser l'issue du jeu grâce à son attention et à sa concentration. Les organisateurs mènent souvent les premières manches de manière que le jeu semble simple, renforçant ainsi l'illusion que le joueur peut facilement deviner où se trouve l'objet et gagnerLanger, E. J. (1975). The illusion of control. Journal of Personality and Social Psychology, 32(2), 311–328.. Effet de démonstration Les escrocs emploient souvent des complices qui gagnent ostensiblement, donnant l'impression que le jeu est honnête et que gagner est non seulement possible, mais aussi fréquent. Cette démonstration renforce la confiance des passants, les incitant à tenter leur chanceCialdini, R. B. (2009). Influence: The Psychology of Persuasion. Harper Business.. Pression sociale et groupe Le bonneteau se déroule généralement dans un cadre où plusieurs personnes sont rassemblées. La présence d'autres personnes qui semblent intéressées ou qui participent au jeu crée une pression sociale. Les passants peuvent ressentir le besoin de se conformer au groupe, ce qui les pousse à participerAsch, S. E. (1951). Effects of group pressure upon the modification and distortion of judgments. In H. Guetzkow (Ed.), Groups, leadership, and men. Pittsburgh, PA: Carnegie Press.. Appât du gain facile Le bonneteau exploite la tentation du gain facile. Les passants sont attirés par l'idée qu'ils peuvent gagner de l'argent rapidement avec un effort minimal, surtout si les montants mis en jeu semblent accessiblesKahneman, D., & Tversky, A. (1979). Prospect theory: An analysis of decision under risk. Econometrica, 47(2), 263-291.. Manipulation et urgence Les escrocs créent une atmosphère d'urgence en mélangeant rapidement les objets et en incitant les passants à prendre des décisions rapides. Cette précipitation réduit la capacité des joueurs à réfléchir calmement et à analyser la situation de manière critiqueKahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux.. Perception erronée de la chance Certains passants croient que la chance peut tourner en leur faveur, surtout après avoir observé quelques manches. Cette croyance irrationnelle les pousse à tenter leur chance, même si les probabilités de succès sont en réalité manipulées contre euxGilovich, T., Vallone, R., & Tversky, A. (1985). The hot hand in basketball: On the misperception of random sequences. Cognitive Psychology, 17(3), 295-314..
Pourquoi l'œil d'un être humain n'est pas capable de suivre la balle utilisée au bonneteau ? Première raison : la limite de la perception visuelle chez l'homme Vitesse des mouvements : les mains des escrocs bougent les gobelets très rapidement, souvent plus vite que l'œil humain ne peut suivre avec précision. La vitesse de déplacement des gobelets peut dépasser la capacité de l'œil à suivre les objets en mouvement, un phénomène connu sous le nom de « poursuite oculaire saccadée ». Lorsqu'un objet se déplace rapidement, l'œil fait de petites « saccades » pour suivre le mouvement, créant des instants où l'objet est perdu de vueLaurent Itti, C. Koch, Computational modelling of visual attention. Nature Reviews Neuroscience, 2(3), 2001, p. 194-203.. Persistence rétinienne : l'œil humain a une certaine inertie ou « persistence rétinienne », c'est-à-dire que les images restent sur la rétine pendant un court instant après leur perception. Lorsque les gobelets sont déplacés rapidement, cette persistence peut brouiller la perception du mouvement réel, rendant difficile la localisation précise de la balle.
Deuxième raison : limites cognitives Attention limitée : le cerveau humain a une capacité d'attention limitée et ne peut pas se concentrer sur tous les détails en même temps. Les escrocs exploitent cela en ajoutant des distractions, comme des mouvements de main supplémentaires ou des interactions verbales, qui détournent l'attention du joueur de la balle elle-même. Surcharge cognitive : la rapidité des mouvements, combinée à des distractions, entraîne une surcharge cognitive. Le cerveau est incapable de traiter toutes les informations visuelles et auditives simultanément, ce qui diminue la capacité du joueur à suivre correctement la balleJ. P. Lachaux, Le Cerveau Attentif: Contrôle, Maîtrise et Lâcher-prise, Odile Jacob, 2013..
Troisième raison : techniques de manipulation (Misdirection) Trompe-l'œil et manipulation de la main : Les escrocs sont souvent des experts en "misdirection" (détournement d'attention) et en manipulation physique. Ils utilisent des techniques de prestidigitation pour déplacer la balle de manière imperceptible. Par exemple, ils peuvent simuler un mouvement sous un gobelet alors qu'en réalité, la balle a déjà été déplacée ailleurs. Cette technique exploite le fait que le cerveau humain tend à anticiper des mouvements logiques basés sur des schémas familiers. Mouvements déceptifs : Les escrocs utilisent des mouvements apparemment évidents mais trompeurs, où la main qui semble placer la balle sous un gobelet ne le fait pas réellement. L'œil perçoit ce que le cerveau attend de voir, mais la réalité est différenteThomas, R., Didierjean, A., & Kuhn, G. (2015). The psychology of magic: From misdirection to suggestion. British Journal of Psychology, 106(2), 282-307.. Le manipulateur peut par exemple dissimuler la balle éponge entre ses doigts pendant toute la phase de déplacement des gobelets, puis ne glisser la balle sous un gobelet qu'après le choix du joueur.
Dans la culture populaire Cinéma
Fric-Frac. Réalisateur : Maurice Lehmann, Claude Autant-Lara (1939). Bonneteau aux cartes exécuté par Michel Simon. Le Miraculé. Film français réalisé par Jean-Pierre Mocky, sorti en 1987. Les Ripoux. Le personnage principal, policier corrompu, rackette un bonneteur de son quartier en jouant une fois par jour. Le bonneteur, le sachant policier, le laisse gagner, par entente tacite, pour qu'on le laisse continuer son arnaque. Le Gentleman d'Epsom. Réalisateur : Gilles Grangier. Jean Gabin joue le rôle du « baron » afin de gagner l'argent nécessaire pour payer son entrée à l'hippodrome. La victime est incarnée par l'acteur Paul Mercey. La Vérité si je mens !. C'est à la suite d'une partie de bonneteau qui tourne mal que Richard Anconina rencontre Richard Bohringer. Mauvais Sang de Leos Carax, 1986. Alex, interprété par Denis Lavant, est un jeune prestidigitateur qui gagne sa vie grâce à de petits larcins et les gains du bonneteau. Son habileté manuelle est d'ailleurs au cœur du récit et du gros coup que lui propose Hans et Marc : voler les cultures du virus STBO.