Paris et le désert français est un ouvrage de géographie publié par Jean-François Gravier en 1947. Un classique de la géographie sociale en France, cet ouvrage témoigne d'une conscientisation de l'inégale répartition des ressources entre l'Île-de-France et le reste du pays au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Présentation générale

Contenu Jean-François Gravier fut le premier à construire une explication à la fois globale et détaillée de ce que les géographes appellent la macrocéphalie parisienne (gonflement disproportionné de la ville capitale) et à lui apporter des propositions concrètes en prenant tout en compte : territoire, équipement, population, formation, activité professionnelle, mode de vie, transport (omniprésent dans l'ouvrage), logement (et son corollaire migratoire, éventuellement nécessaire), fiscalité...

Contexte de rédaction J-F Gravier écrit son livre pendant la Deuxième Guerre mondiale, alors qu'il est employé par la Fondation Alexis Carrel, destinée à l'« amélioration de la race française »Drouard A (1992) Une inconnue des Sciences Sociales : la Fondation Alexis Carrel (1941-1945), MSH.. Entre les deux guerres, il avait milité dans les rangs de l'Action française. En 1940, il avait été nommé éditeur à Vichy du principal journal pétainiste : Idées. Un vaste mouvement ruralisteBarral P (1968) Les agrariens français de Méline à Pisani, Fondation Nationale des Sciences Politiques, . s'était développé depuis le début du siècleThiesse A-M (1997) Ils apprenaient la France, l'exaltation des régions dans le discours patriotique, MSH. et culminait dans les années 1930-1940 avec les œuvres de Giono, Leroy-LadurieLe Roy Ladurie J (1937) Vers une politique paysanne. Flammarion., PesquidouxDe Pesquidoux J (1925–1932) Le Livre de raison, 3 vol., PourratPourrat H (1940) L'homme à la bêche, Flammarion., etc.

La Grande Dépression de 1929-1931 faisait croire à la fin de l'économie de marché et au triomphe du planisme que défend l'auteur, grand admirateur des plans soviétiques et de l'économie dirigée dans l'Allemagne hitlérienne. Enfin, la Révolution Nationale du maréchal Pétain (1940-44) était fondée sur la patrie, la tradition et la ruralité et prévoyait de faire de la France un pays principalement agricole. Ainsi, J-F Gravier rassemble ces tendances dans son ouvrage, dont le grand succès montre combien elles étaient répandues dans l'opinion.

Résumé

Constat de l'inégalité La première moitié de l'ouvrage est consacrée à l'explication de cette macrocéphalie parisienne, à commencer par la définition du moteur de l'exode rural. Il pose en premier les rois et notamment Louis XIV et sa volonté d'attirer au prestigieux château de Versailles les élites amadouées de province, puis la Révolution française, méfiante envers la province au point de vouloir au départ la scinder en carrés parfaits, puis Napoléon, son héritier en ligne directe, et finalement tous les régimes qui suivent parce qu'à un moment donné on ne conçoit plus une France au sommet de l'art du monde sans une capitale brillante à l'image du Versailles célèbre et du Paris qui fit trembler le monde.

Partant de ce constat, l'auteur relate que ce fut une course à la montée vers la capitale pour tous ceux qui voulaient dépasser leur cadre local, bref, réussir. Les équipements industriels suivirent donc le mouvement et, révolution industrielle aidant, quand le coke remplaça le charbon de bois, Paris prit plus que sa part du gâteau en précipitant l'exode rural, y compris pour les industries d'armement, avec tous les risques que cela supposait. Et l'auteur explique le mécanisme ayant accéléré cette concentration : la centralisation politique a incité les principaux acteurs de l'économie à vouloir s'en rapprocher, sachant que tout se décidait à Paris.

Il souligne la position de la bourgeoisie parvenue au pouvoir d'un coup, à l'occasion de la Révolution française, et non pas au gré de la révolution industrielle comme dans d'autres pays. L'imitation d'un comportement "malthusien" de la bourgeoisie par les autres classes sociales explique en grande partie (comme le montreront beaucoup de démographes), la baisse prématurée de la fécondité en France au . Il insiste aussi sur le comportement coupable des pouvoirs politiques qui ont fait baisser les tarifs de chemin de fer autour de Paris, par clientélisme et peur de la révolution sociale, occasionnant le renchérissement d'autant du transport par rail en province, le tout ayant comme conséquence d'empêtrer le maintien ou le développement des activités locales.

À la suite de ce constat de malthusianisme précoce, l'auteur se lamente également de l'assez faible densité de population de la France (ce qui est un fait pluriséculaire, et non contemporain), ce qui renchérit le coût kilométrique de tous les transports.

Il constate par ailleurs, en prenant à rebours les adeptes du laisser faire, que la liberté du marché du travail n'aboutit pas à une situation optimale à Paris et dans sa région. Un taux de chômage non négligeable persiste (inférieur, cependant, à la moyenne française). Il constate que des populations vivant dans de trop grandes villes perdent toute indépendance alimentaire et n'ont plus que leur seule force de travail comme richesse. Les spécialistes de la révolution industrielle ont tous confirmé ce fait, à savoir que le lopin de terre d'un paysan, employé dans une fabrique locale, lui assure un minimum vital en cas de chômage (ce fut le cas de la majorité des ouvriers français jusqu'aux premières années de la Troisième République).

À celle de Paris, il ajoute trois autres zones dynamiques : Lyon, Marseille et la Côte d'Azur, accusant cette dernière de constituer le reposoir des malthusiens fatigués mais riches du nord de la France, une région quasi "parasite" à le lire. Il a en effet une dent extrêmement dure contre le gonflement disproportionné de la population de la Côte d'Azur, dont il juge les nouveaux éléments comme parasites et improductifs.

Dans une optique contemporaine, les mots et les expressions utilisés apparaîtront fréquemment froids et abrupts.

L'auteur emploie ainsi le mot dévorés en parlant des ressources et les talents de la province française attirés vers la capitale : Paris et le désert français, éd. 1972, 60; Paris et le désert français, éd. 1947, 74. La capitale est aussi décrite comme mortifère, sa natalité inférieure à la moyenne nationale et sa mortalité plus élevée en feraient un endroit destructeur d'hommes : Paris et le désert français, éd. 1947, 111. D'après l'auteur, cela favoriserait l'arrivée massive d'immigrés qu'il compare à l'invasion de l'Empire romain par les Barbares : Paris et le désert français, éd. 1947, 82). En parlant de Lyon, Marseille et la Côte d'Azur : Paris et le désert français, éd. 1947, 77 ; Paris et le désert français, éd. 1947, 152.

Cette "stérilité" de la grande ville établie ici par J-F Gravier fait penser aux travaux postérieurs de certains urbanistes, qui ont effectivement constaté qu'au-dessus d'un certain nombre de millions d'habitants (entre trois et quatre millions mais le débat reste ouvert, les urbanistes en ont longtemps tenté de définir une « taille optimale »), les villes pouvaient connaître une contre-productivité. L'auteur le décline dans le domaine démographique. La grande ville dissuade d'avoir des enfants : « A Paris, où trop de taudis perdurent, où, quand il en sort, l'enfant ne rencontre que macadam et vapeur d'essence et en plus est cerné par une masse bâtie épaisse de dix kilomètres »Paris et le désert français, éd. 1947, 109. J-F Gravier se montre enfin sceptique sur les conditions de vie en banlieue où Paris et le désert français, éd. 1947, 174 et déplore la fatigue que suscitent chez le banlieusard les déplacements et qui nuisent à la sérénité de sa vie familiale : Paris et le désert français, éd. 1947, 176. Sa réflexion est appuyée par des chiffres et il en vient à la conclusion que la natalité demeure mieux préservée là où les familles ont de la place, c'est-à-dire à la campagne.

Remèdes aux inégalités thumb|right|Première proposition de découpage régional Gravier - 1947 thumb|right|Seconde proposition de découpage régional Gravier - 1958 Pour lutter contre la prépondérance de Paris, J-F Gravier pose comme préalable de liquider toute tentation de régulation par le marché. Il préconise en outre des mesures coercitives envers les derniers arrivés dans les métiers du commerce, pour les forcer à court ou moyen terme à se recaser dans leur domaine d'origine. En attendant les fruits de la surnatalité d'après-guerre, il propose de recourir à l'immigration. Cette immigration ne reposerait pas sur les peuples du Moyen-Orient : Paris et le désert français, éd. 1947, 224, mais sur des Flamands belges ou néerlandais ainsi que sur des Danois, jugés remarquables agriculteurs, des Finlandais, jugés excellents bûcherons, des Suisses, jugés incomparables en mécanique de précision, des Indochinois et Chinois comme main-d'œuvre temporaire. Il ajoute à ceux-ci : (Yougoslaves, Polonais, Baltes, etc.), des , des Portugais, des Italiens pour l'industrie du bâtiment jugés comme : , des Irlandais et des Allemands, à condition de les maintenir isolés ! J-F Gravier est autoritaire dans ses méthodes, ce qui le rapproche de celle de la planification de type soviétique, qu'il vante dans les derniers paragraphes de l'avant-dernier chapitre : Paris et le désert français, éd. 1947, 347. Sa proposition d'aménagement du territoire à mener par l'État pour re-développer les campagnes et décentraliser la France est tout aussi ferme et volontariste : Paris et le désert français, éd. 1947, 264. Il propose de déporter hors des métropoles une large partie de leur population en confisquant leurs logements : Paris et le désert français, éd. 1947, 346.

Il consacre plusieurs pages à montrer ce que pourrait être une décentralisation exemplaire, à savoir celle des usines Renault de Billancourt. Il voudrait ainsi une implantation nouvelle des usines éclatée dans l'est de la France en considérant d'abord et avant tout le coût des transports. Ce qui utilise beaucoup de matières premières serait installé le plus près des bassins houillers et ferrifères du Nord et de l'Est, tandis que les usines de produits semi-ouvrés seraient installées à la limite de la Lorraine et de la Champagne, alors que les usines d'assemblages seraient pour finir installées dans le secteur de Châlons-sur-Marne. Il prend longuement en considération le logement, grâce auquel il veut contrecarrer à la fois l'encasernement paternaliste des patrons et les cités ouvrières pourvoyeuses de troupes pour les chefs syndicalistes. Pour ce faire, il souhaite répartir le personnel de l'entreprise dans une population locale donnée, ce qui éviterait la constitution de classes sociales homogènes. Il va jusqu'à imaginer comment devrait s'organiser le transport de ces employés et ouvriers ; par un service public d'autocars plutôt que d'entreprise, afin d'élargir le flux des personnes et revitaliser tous les échanges dans la région. Et finalement, il escompte, à l'image de cet exemple, une dissémination de ces nouvelles implantations d'activités suivant les axes de transport, le long desquels il remarque l'absence d'usines sur des centaines de kilomètres, précisément entre les bassins de production et ParisParis et le désert français, éd. 1947, 319-346.

Il ressort de ces pages que J-F Gravier a une ligne directrice : implanter l'industrie et les activités décentralisées le long des axes de transport préexistants et sous-employés sur la majeure partie de leur parcours, au lieu de doubler certaines voies existantes (par exemple dans la basse-Seine), toujours par peur du surcoût pour le budget national.