La prise de la Bastille, survenue le mardi à Paris, est l'un des événements inauguraux et emblématiques de la Révolution française. Cette journée, durant laquelle la Bastille est prise d'assaut par des émeutiers est, dans la tradition historiographique, considérée comme la première intervention d'ampleur du peuple parisien au cours de la Révolution et dans la vie politique française.

Le siège et la reddition de la forteresse royale s'inscrivent dans une période de vide gouvernemental, de crise économique et de tensions politiques, à la faveur de la réunion des états généraux et de leur proclamation par le Tiers état en Assemblée constituante. L'agitation du peuple parisien est à son comble à la suite du renvoi de Jacques Necker (annoncé le par le journaliste Camille Desmoulins) et du fait de la présence de troupes mercenaires aux abords de la ville.

Si son importance est relative sur le plan militaire, l'événement est sans précédent par ses répercussions, par ses implications politiques et son retentissement symbolique. La reddition de la Bastille fit l'effet d'un séisme en France comme en Europe et jusqu'en Russie impérialeLouis Philippe, comte de Ségur, se fait écho de l' de la bourgeoisie de Saint-Pétersbourg à l'annonce de Mémoires, souvenirs et anecdotes par M. le comte de Ségur, Paris, 1859.. La forteresse était défendue par une centaine d’hommes (suisses et allemands) qui firent près de cent morts parmi les assiégeants. Il y en eut six parmi les assiégés, dont le gouverneur de Launay.

D'emblée, l'événement est considéré comme un tournant radical dans le cours des événements par les Parisiens et le pouvoir royalLe . Honoré-Nicolas-Marie Duveyrier, Procès-verbal des Électeurs de Paris cité dans .. Il marque l'effondrement de l'administration royale et provoque une révolution municipale. La capitale puis le pays se mobilisent derrière les constituants. De plus, il est immédiatement mis en scène et célébré par ses partisans. Il revêt par la suite une charge symbolique extrêmement forte dans la culture politique républicaine.

La Fête de la Fédération fut organisée à la même date l’année suivante, pour coïncider avec le premier anniversaire de l’évènement. La date du fut ensuite choisie en pour célébrer la fête nationale française.

Contexte

La prise de la Bastille s'inscrit dans le mouvement de mobilisation populaire et politique qui agite les villes du royaume de France pendant l'été 1789. L'événement accompagne la révolution politique initiée par les députés des états généraux réunis à Versailles, qui depuis le (date du serment du Jeu de paume) cherchent à s'imposer au roi comme Assemblée nationale constituante.

Mobilisation populaire Le peuple de Paris était inquiet depuis plusieurs jours, craignant que les troupes mercenaires étrangères massées autour de la capitale depuis juin ne finissent par être utilisées contre les états généraux ou pour servir un hypothétique massacre de la population des « patriotes »« Ces mouvements extraordinaires inquiètent tout le public et répandent l’alarme dans le peuple ». « On s’attend à quelque coup de violence de la part de la cour ». Anne Vassal (éd.), Nicolas Ruault, Gazette d’un Parisien sous la Révolution, Lettres à son frère. 1783-1796, Paris, Librairie Académique Perrin, 1976.. Les échos et la publicité des débats de l'Assemblée ont autant compté dans la mobilisation populaire que « la colère et des peurs cumulées dans les différentes strates de la population parisienne »Roger Dupuy, La Politique du peuple, Albin Michel, 2002, ., peur d'un « complot aristocratique », peur de la disette alimentée par les fantasmes d'un « pacte de famine » Steven Kaplan, The Famine Plot Persuasion in Eighteenth-Century France, Diane Publishing Co, 1982.. Au , le prix du pain atteint son maximum depuis le règne de Louis XIVGeorges Lefebvre, Quatre-vingt-neuf, Paris, Éditions sociales, 1970,119.. La question frumentaire est au cœur de l'insurrection.. Le portrait des émeutiers confirme ces préoccupations de subsistance : « gens de métiers », artisans, commis de boutiques. Les cortèges sont composés de salariés des faubourgs, pères de famille, pour les deux tiers alphabétisés. George Rudé, The crowd in the French revolution, Clarendon, 1959, ...

Attitude de l'administration royale et du gouvernement Le site de la Bastille, où le baron de Besenval a fait entreposer la poudre de l'arsenal, est connu pour sa faiblesse stratégique. Son gouverneur a été désavoué par ses supérieurs et Besenval lui-même affirme avoir cherché à lui donner un remplaçant au début du mois de juilletBroglie à Besenval, 5 juillet. ; Mémoires du Baron de Besenval, Baudouin, 1821, 366.. La situation exige des moyens humains et militaires supplémentaires. Broglie demande à son lieutenant de renforcer les effectifs de trente soldats suisses et envoie des canonniers pour examiner Broglie à Besenval, 5 juillet dans .. La Bastille en 1789 est défendue par une garnison de seulement 32 soldats suisses détachés du régiment de Salis-Samade et 82 vétérans invalides de guerre..

Soulèvement de Paris (11-17 juillet)

thumb|Camille Desmoulins haranguant la foule au Palais-Royal, peinture d'Honoré Daumier, 1850. Pendant près de dix jours, du 9 au , des incidents éclatent aux barrières (postes d'octroi) de Paris jusqu'à voir une quarantaine de bureaux incendiés sur les cinquante-quatre que compte le mur des Fermiers généraux. L'objectif de ces émeutes est clair : supprimer les droits d'entrée dans Paris. Bien que décorrélée de la prise de la Bastille, la « prise des barrières », mêlant aussi bien le peuple parisien que les brigands, témoigne déjà d'un contexte insurrectionnelMomcilo Markovic, « La Révolution aux barrières : l’incendie des barrières de l’octroi à Paris en juillet 1789 », Annales historiques de la Révolution française, 372 | avril-juin 2013, mis en ligne le 01 juin 2016, consulté le 08 avril 2014..

Le matin du dimanche , les Parisiens sont informés du renvoi de Necker, la nouvelle se répand dans Paris. À midi, au Palais-Royal, un avocat et journaliste alors peu connu, Camille Desmoulins, monte sur une chaise du café de Foy et harangue la foule des promeneurs et l’appelle Œuvres de Camille Desmoulins, vol. 3, Dubuisson, 1866, 49.. Dans les rues de Paris et dans le jardin du Palais-Royal, de nombreuses manifestations ont lieu, les bustes de Jacques Necker et de Philippe d’Orléans sont portés en tête des cortèges. Le régiment de cavalerie, le Royal-Allemand, charge la foule amassée aux Tuileries. On compte plusieurs blessés dont des femmes et enfants, et trois tués parmi les émeutiers. En début de soirée, Pierre-Victor de Besenval de Brünstatt, à la tête des troupes installées à Paris, donne l’ordre aux régiments suisses cantonnés au Champ-de-Mars d’intervenir.

La foule des émeutiers exige la baisse du prix des grains et du pain. Une rumeur circule dans Paris : au couvent Saint-Lazare et à la Bastille seraient entreposés les grainsSteven Kaplan, « Le blé pendant la Révolution française », émission La Marche de l'Histoire sur France Inter, 24 septembre 2012. ; le couvent est pillé à six heures. Deux heures plus tard, une réunion des « électeurs » de la capitale se tient à l’hôtel de ville (ceux qui, au deuxième degré, ont élu les députés des états généraux). À leur tête se trouve le prévôt des marchands de Paris, Jacques de Flesselles. Au milieu d’une foule déchaînée, ils décident de former un « comité permanent » (appelé « municipalité insurrectionnelle », il se substitue à la vieille municipalité royale« 14 juillet 1789 La prise de la Bastille » sur herodote.net.) et prennent la décision de créer une « milice bourgeoise » de hommes, afin de maîtriser les débordements populaires et soutenir et défendre l'action de l'Assemblée nationale.Georges Carrot, La Garde nationale, 1789-1871 : une force publique ambigüe, Paris, L'Harmattan, 2001.. Chaque homme portera comme marque distinctive une cocarde aux couleurs de Paris, rouge et bleu. Pour armer cette milice, les émeutiers mettent à sac le Garde-Meuble où sont entreposées des armes de collections anciennes. Sur ordre de Jacques de Flesselles, on lance la fabrication de piques. À 17 heures, une délégation des électeurs parisiens se rend aux Invalides pour réclamer les armes de guerre qui y sont entreposées. Le gouverneur refuse. La Cour ne réagit pas. Les électeurs n’obtiennent pas les armes.

thumb|Le peuple de Paris sort des Invalides, le matin du 14 juillet 1789, après s'être emparé des armes qui s'y trouvaient. de Jean-Baptiste Lallemand (1789) - Musée Carnavalet, P96.

Le , , les émeutiers s’emparent des fusils entreposés aux Invalides. Devant le refus de son gouverneur, une foule composite — près de personnes dont un millier de combattantsMunro Price, The Fall of the French Monarchy, Pan Books, 2002, 89. — se présente pour s’en emparer de force. Pour défendre l’hôtel des Invalides il existe des canons servis par des invalides mais ceux-ci ne paraissent pas disposés à ouvrir le feu sur les Parisiens. À quelques centaines de mètres de là, plusieurs régiments de cavalerie d’infanterie et d’artillerie campent sur l’esplanade du Champ-de-Mars, sous le commandement de Pierre-Victor de Besenval. Celui-ci réunit les chefs des corps pour savoir si leurs soldats marcheraient sur les émeutiers. Informé de leur refus, Besenval décide d'abandonner sa position et de mettre ses troupes en route vers Saint-Cloud et SèvresÉvelyne Lever, Louis XVI, Fayard, 1991, 13.. La foule escalade les fossés, défonce les grilles, descend dans les caves et s’empare des à fusils à poudre noire qui y sont stockés ainsi que vingt pièces de bouches à feu et d’un mortier. Les Parisiens sont désormais armés. Il ne leur manque que de la poudre à canon et des balles. Le bruit court qu’il y en a au château de la Bastille.Tulard, Histoire et Dictionnaire de la Révolution française, ... Besenval avait en effet donné l'ordre de stocker la poudre dans la forteresse.

Siège de la Bastille vignette|La Prise de la Bastille, anonyme vers 1790, musée de la Révolution française. À , une délégation de l'Assemblée des électeurs de Paris se rend à la Bastille. Les membres du Comité permanent n'envisagent pas de prendre le bâtiment par la force mais souhaitent ouvrir la voie des négociations Henry E. Bourne, « Improvising a Government in Paris in July, 1789 », The American Historical Review, vol. 10, , ; George Rudé, The French Revolution: Its Causes, Its History and Its Legacy After 200 Years, Grove Press, 1991, 54.. Pressés par la foule des émeutiers, notamment ceux du faubourg populaire de Saint-Antoine où l'affaire Réveillon a été un épisode marquant de la pré-révolution, les électeurs envoient une délégation au gouverneur de la Bastille, Bernard-René Jourdan de Launay. Ce dernier a pris soin de la mettre en défense en calfeutrant des fenêtres, surélevant des murs d'enceinte et en plaçant des canons sur les tours et derrière le pont-levisJules Michelet, Œuvres complètes, t. 17, 1, Flammarion, 1893-1898, .. La délégation a pour mission de demander le retrait des canons et la distribution de la poudre et des balles aux Parisiens qui forment la « milice bourgeoise ». P. Buchez et P.-C. Roux, Histoire parlementaire de la révolution française, Paris, Paulin, 1834-1838, vol. 2, .. En effet, au-dessus du portail monumental de la Bastille construit en 1643, se trouve un arsenal, magasin d'armes et de poudre. Par mesure de sécurité, de Launay les fait déplacer la nuit précédente vers une cour intérieure. Cette délégation est reçue avec amabilité, elle est même invitée à déjeuner, mais repart sans avoir eu gain de causeJules Michelet, Ibidem, .. Cependant, la foule s'impatiente et certains imaginent que la délégation est retenue prisonnière. Ce quiproquo aggrave les tensions.