Félix-Frédéric Hébert, né le . à CherbourgCherbourg-Octeville en 2000, puis commune déléguée dans Cherbourg-en-Cotentin depuis 2016., mort le à Vannes, normalien, agrégé, docteur ès sciences, est un professeur de physique de lycée français, célèbre pour avoir inspiré le personnage du Père Ubu.

Enseignant peu motivé, peu respecté de ses élèves, Hébert doit faire face partout à des chahuts et à des scandales. Il est muté dix fois. Sa carrière s'achève au lycée de Rennes. Il y est tourné en dérision dans chants et saynètes, et dans la tragédie parodique Les Polonais, œuvre des frères Charles et Henri Morin. Un condisciple de ce dernier, Alfred Jarry, remanie la pièce. Elle prend le titre d'Ubu roi. Hébert y devient Ubu, figure mythique de l'homme de pouvoir cruel et grotesque.

Biographie Enfance et formation

Il naît à Cherbourg, le .. Il fait ses études au collège de cette ville. En 1849, il est déclaré écrivain de marineÀ ne pas confondre avec l'association Les Écrivains de marine. Un écrivain de marine était un employé aux écritures. Émile Littré, « Écrivain », Dictionnaire de la langue française, 1863-1877.. En 1851, ayant obtenu son baccalauréat, il démissionne de son poste. En 1853, il est maître d'études au collège Stanislas à Paris. Il intègre l'École normale supérieure la même année. En 1856, il en sort agrégé de sciences physiques.

Carrière

Les premiers postes vignette|alt=Grille ouverte en premier plan sur arbres. Au fond, bâtiment à deux étages.|gauche|redresse=1|Le lycée d'Angoulême.

Le , il est nommé professeur de physique adjoint au lycée de Rennes. Il n'y reste que quelques mois, en raison d'une affaire de . En 1858, il est muté au lycée d'Angoulême.. Il se marie le à Angoulême avec Marie Françoise Céleste Prévéraud, âgée de . Avec elle et leur enfant, né le à Angoulême, il part en 1859 au lycée du Puy. Au Puy, il fait l'expérience douloureuse de perdre son fils le , puis sa jeune épouse le . En 1862, il est nommé au lycée d'Évreux ; en 1864, au lycée de Rouen. Le , il épouse au Havre Pauline-Marie Lescan, de neuf ans sa cadette. Le couple aura cinq enfantsLettre de Félix-Frédéric Hébert au recteur de l'académie de Clermont-Ferrand, citée par .. Catholique convaincu, Félix-Frédéric Hébert affiche des opinions conservatrices et fréquente les milieux bien-pensants. Enseignant peu charismatique, il laisse la discipline se relâcher dans ses classes, et un rapport d'inspection sévère le fait muter à Limoges pour « mollesse ».

Professeur à Limoges (1868-1877) vignette|alt=Grille ouverte en premier plan sur deux volées d'escalier conduisant à l'entrée. Trois étages, dont un mansardé. Deux clochetons.|droite|redresse=1|Le lycée de Limoges.

En 1868, il est professeur de physique au lycée de Limoges, poste qu'il occupe durant neuf ans. Là encore, il se heurte à l'esprit chahuteur de ses élèves. En 1872, face à une agitation lycéenne qui confine à la mutinerie (on est dans l'année qui suit la Commune de Paris), il va jusqu'à appeler pour rétablir l'ordre le proviseur, le maire, le procureur général, l'inspecteur d'académie et même le général commandant la place. À la suite de cette affaire, il sollicite une promotion comme inspecteur d'académie, mais ses positions cléricales ne sont guère appréciées au ministère.

En 1876, il est nommé ingénieur en chef, président de la commission météorologique de la Haute-Vienne. Il entreprend des recherches sur les orages, centralise les observations d'orages que lui font parvenir de toutes les communes du département des instituteurs, des prêtres et notables divers. Il commence à échafauder sa thèse sur les tourbillons de l'atmosphère.

Inspecteur d'Académie (1877-1878) La crise du 16 mai 1877 amène aux affaires le gouvernement dit « d'ordre moral ». Hébert est enfin nommé inspecteur d'académie, à Draguignan, en . Pour peu de temps : les élections d'octobre de la même année reconduisent une majorité républicaine, et Félix-Frédéric Hébert est déplacé à Chambéry en décembre. En , il est destitué, rappelé dans son corps d'origine et nommé à Moulins.

Professeur à Moulins (1878-1881) vignette|alt=Photo noir et blanc. Instruments dans vitrines murales et sur trois tables.|droite|redresse=1|Salle de physique du lycée de Moulins au début du .

Le , il prend ses fonctions de professeur de physique au lycée de Moulins. Il ne cache pas son amertume, se disant « victime des circonstances politiques ».

Il entre rapidement en conflit avec un de ses collègues, M. Gérard, professeur d'anglais, pour des querelles de voisinage auxquelles participent leurs épouses respectives, et qui dégénèrent en insultes, coups et pugilatsLettres des différentes parties, citées par .. Devant l'ampleur du scandale, le recteur de Clermont-Ferrand finit par déplacer les deux professeursLettre du recteur au ministre, citée par . et en 1881 Félix-Frédéric Hébert est muté sans promotion au lycée de Rennes, où il avait commencé sa carrière. C'est son dixième changement de poste.

Le « Père Ébé », professeur à Rennes vignette|alt=Façade en style néo-Louis XIII alternant la brique et le calcaire.|droite|redresse=1|Le lycée de Rennes, aujourd'hui lycée Émile-Zola.

En 1881, il prend donc ses fonctions de professeur de physique au lycée de Rennes. Il soutient l'année suivante, le , devant la Faculté des sciences de Paris, sa thèse de doctorat ès sciences intitulée Études sur les lois des grands mouvements de l'atmosphère et sur la formation et la translation des tourbillons aériens. C'est, semble-t-il, sa dernière publication. Cette thèse n'est suivie d'aucune activité particulière dans le domaine de la météorologie. En 1887, il perd son épouse Pauline, âgée de .

Au lycée, ses élèves le chahutent constamment. Entre eux, ils le nomment « le père HébertLes professeurs au étaient très souvent appelés par leurs élèves « le père Untel », vieille tradition héritée sans doute des collèges de jésuites. ». On décline ce surnom sous toutes les formes : le , le père Heb, le père Ébé, Ébou, Ébance, Ébouille…

Henri Hertz, élève de troisième à Rennes en 1888-1889 et futur écrivain, brosse un portrait de son professeur qui nuance quelque peu celui laissé à la postérité par Alfred Jarry :

Les Polonais gauche|vignette|Félix-Frédéric Hébert, caricature anonymeCe dessin anonyme figure dans l'édition originale d'Ubu roi, avec la légende : « Autre portrait de monsieur Ubu. » Alfred Jarry, Ubu roi, sur gallica.bnf.fr, Paris, Mercure de France, 1896, 9. — Cité dans . — On peut examiner dans le livre de Chassé le graphisme de Charles Morin (9, 15 ) et celui de son frère Henri (69, et aussi 46, 61, 75 ).. En 1885, un de ses élèves, Charles Morin, commence à composer des parodies d’œuvres classiques dont « le » est le héros bouffon. L'inspiration est puisée principalement dans Rabelais et LesageCharles Morin, cité par .. La plus connue de ces pièces est une tragédie parodique dans laquelle le « père Ébé » est roi de Pologne. Charles Morin élabore cette pochade avec l'aide de son frère cadet Henri. Elle a pour titre : Les Polonais. Pièce en cinq actes de MM. Charles et Henri M., auteurs de La Bastringue, de La Prise d’Ismaël et de bien d’autres ouvrages sur le

Charles Morin couche par écrit et illustre le texte des Polonais dans un cahier vert d'écolier. — Le cahier a peut-être été par la suite en possession de Franc-Nohain. . — Franc-Nohain a déclaré l'avoir brûlé. Franc-Nohain, L'Écho de Paris, . Repris dans Paul Chauveau, Alfred Jarry, ou la Naissance, la Vie et la Mort du père Ubu, Paris, Mercure de France, 1932, 235-237.. Il précisera plus tard que son professeur n'était qu'un . Guillaumin, vice-président du tribunal civil de Rennes et ancien condisciple d'Henri Morin et de Jarry, tient lui aussi à faire la part des choses :

Charles Morin travaille sur le principalement en 1885 et 1886. Ensuite, ses études l'accaparent. Il quitte Rennes en , au moment où Alfred Jarry, âgé de , arrive au lycée de cette ville. Jarry se lie avec Henri Morin. Celui-ci lui communique le manuscrit des Polonais. Jarry s'enthousiasme. C'est lui qui a l'idée de mettre en scène la pièce. Les deux amis montent un théâtre avec acteurs dans le grenier des Morin. Jarry peint les décors. À partir de ou , ils représentent plusieurs fois devant leurs camarades Les Polonais. Henri Morin tient le rôle du . Au début de l'été 1889, les Morin déménagent, et n'ont plus de vaste grenier. Les activités théâtrales prennent fin. L'hiver suivant, Jarry monte chez lui un théâtre de marionnettes, qu'il remplace bientôt par un théâtre d'ombres. — Henri Morin parle de dans son grenier, à partir de décembre 1888 ou janvier 1889. Le théâtre de marionnettes, au domicile de Jarry, n'apparaît que (hiver 1889-1890). La date ne s'accorde pas avec celle donnée par Jarry en page de titre d'Ubu roi : .. C'est à cette occasion qu'Henri lui remet le cahier vert contenant le texte et les illustrations des Polonais.

En 1891, à un an de son départ en retraite, Hébert est toujours jugé sévèrement par l'inspection générale :

Retraite et mythification vignette|alt=Personnage en forme de poire, à grandes moustaches, badine sous le bras, mains dans les poches de sa blouse. Une grande spirale figure sur son énorme ventre.|droite|redresse=1|Véritable portrait de monsieur Ubu, gravure sur bois d'Alfred Jarry. La spirale pourrait symboliser l'obsession d'Hébert pour les tourbillons.

En 1892, Hébert termine sa carrière. Il quitte le lycée de Rennes.

En 1894, Jarry, qui vit maintenant à Paris, sollicite d'Henri Morin l'autorisation de représenter Les Polonais. Persuadé que Jarry va , Henri accepte, y mettant une condition : que rien, dans le titre ou dans les noms propres cités dans le texte, ne permette un rapprochement avec des personnes encore vivantes. Jarry apporte quelques modifications au texte, changeant notamment les noms de personnages. Le devient le Père Ubu, et le titre devient Ubu roi. En 1896, la pièce Ubu roi est publiée, puis représentée à ParisLe texte a déjà été publié au Mercure de France en octobre 1895, mais avec des coupures : il constituait « L'acte terrestre » (l') de César-Antechrist. La revue Le Livre d'art ( d'avril 1896 et de mai) publie en pré-originale l'intégralité du texte dUbu roi, avec le sous-titre ou les Polonais. L'édition originale, au Mercure de France, sans le sous-titre, est imprimée le . Noël Arnaud, Henri Bordillon, « Notice », dans Alfred Jarry, Ubu roi, coll. « Folio classique », Paris, Gallimard, 2002, 167. — La pièce est créée le , à la salle Berlioz, à Paris. « Ubu roi », sur lesarchivesduspectacle.net, 28 février 2010 (consulté le 15 décembre 2018).. On y retrouve l'écho des cours d'un Hébert qui tente de glisser à l'occasion, malgré le chahut, des allusions à ses propres recherches :

En 1899, dans la salle des fêtes du lycée de Rennes, se tient le second procès d'Alfred Dreyfus. Antidreyfusard enragé, Hébert entre en politique. Il est élu au conseil municipal de la ville en 1900. Rapportant une de ses envolées contre les , un journal local parle d'un .

Félix-Frédéric Hébert se retire ensuite à Vannes, où il meurt le .. Peut-être n'eut-il jamais conscience d'être littéralement entré dans la légende et, sous le nom de Père Ubu, d'être devenu un classique de la littérature française.

Une salle de concerts, située en face du lycée de Rennes, a été baptisée L’Ubu.

Ouvrages et publications 1866. Rapport fait […] sur le métier à tisser mécaniquement de , Rouen, Société libre d'émulation du commerce et de l'industrie de la Seine-Inférieure, imprimerie . 1876. Département de la Haute-Vienne : rapport sur le service des observations météorologiques, Limoges, imprimerie de Chapoulaud frères. 1877. Cercle catholique des ouvriers de Limoges : discours prononcé par […] le dimanche , imprimerie de Chapoulaud frères. 1878. Discussion des orages de 1876, Commission météorologique du département de la Haute-Vienne, imprimerie .