La crise des missiles de Cuba, ou simplement crise de Cuba, est un affrontement diplomatique et militaire qui oppose les États-Unis et l'Union soviétique du 14 au . Les deux grandes puissances s'engagent dans un bras de fer au sujet des missiles nucléaires soviétiques installés sur l'île de Cuba et pointés en direction du territoire américain. Cette crise conduit les deux superpuissances au bord d'un affrontement militaire direct, alors qu'aucun des deux pays n'a été impliqué directement dans un même conflit depuis le début de la guerre froide. La Crise des détroits turcs avait envenimé les relations entre les deux superpuissances et avait mené à la Doctrine Truman et à l'installation de en Turquie, capables d'atteindre Moscou et 30 autres en Italie.

Moment paroxystique de la guerre froide, la crise de Cuba souligne les limites de la coexistence pacifique et se solde par le retrait de ses missiles par l'URSS en échange du retrait de certains missiles nucléaires américains de Turquie et d'Italie, ainsi que par la promesse des États-Unis de ne plus jamais envahir Cuba sans provocation directe (après la tentative avortée de 1961). Cet accord entre le gouvernement soviétique et l'administration Kennedy, certes contraignant pour la future politique extérieure des États-Unis, permet au monde d'éviter un conflit militaire entre les deux puissances qui aurait pu mener à un affrontement nucléaire et à une Troisième Guerre mondiale.

Un , reliant directement la Maison-Blanche au Kremlin, est également mis en place après cette crise afin de pouvoir établir une communication directe entre l'exécutif des deux superpuissances et éviter qu'une nouvelle crise de ce genre ne débouche sur une impasse diplomatique voire un conflit militaire. Plus largement, la résolution de cette crise ouvre la voie à une nouvelle période de la guerre froide, appelée la Détente.

Événements précurseurs de la crise Durant les années 1950, les États-Unis avaient une grande influence sur la politique de la république de Cuba, devenue indépendante de l'Espagne en 1898 à la suite de la guerre hispano-américaine. Le , Fulgencio Batista s'enfuit aux États-Unis. Fidel Castro, appuyé par Ernesto Guevara, arrive au pouvoir à la tête d'une guérilla soutenue par la majorité des Cubains. Il est alors reconnu par le gouvernement des États-Unis en . Il entreprend une réforme agraire le . Les représailles américaines, notamment à l'instigation et sous la pression de la United Fruit Company (entreprise bananière qui compte parmi les entreprises nationalisées de l'île), commencent cinq mois après la réforme agraire : le , un bimoteur contre-révolutionnaire mitraille La Havane, provoquant deux morts et une cinquantaine de blessés, et un autre avion largue de la propagande. En juin et , en représailles à un refus de raffinage de pétrole soviétique par les entreprises américaines (l'URSS ayant établi en des relations diplomatiques et commerciales avec Cuba), Fidel Castro nationalise les ressources détenues par les sociétés américaines à Cuba.

Ces représailles sont suivies, le , par le débarquement de la baie des Cochons : soutenus par une force aérienne tentent de renverser Castro. Ce sont en majorité des exilés cubains entraînés par la CIA dans un camp au Guatemala, dans le cadre d'une opération financée par l'administration Eisenhower après accord du président donné l'année précédente (). Différentes villes sont bombardées, mais les forces castristes viennent à bout de cette invasion. Très peu de combattants furent tués. Les autres, définis par Castro comme des (« vermines »), sont faits prisonniers pour pouvoir échanger leur liberté contre une rançon en dollars et en médicaments.

John Fitzgerald Kennedy, qui a succédé à Dwight Eisenhower le , déclare assumer la pleine responsabilité de cette action préparée pourtant par son prédécesseur.

Malgré ce soutien d’une opération militaire téméraire, Kennedy continue de prôner le règlement pacifique des différends internationaux. En , alors que les chars russes et américains s’engagent dans un face à face à Berlin, Kennedy écrit à Khrouchtchev : « En lisant l’histoire des guerres du passé et de la manière dont elles ont commencé, on ne peut s’empêcher d’être impressionné par la fréquence avec laquelle la mauvaise communication, les malentendus et l’irritation mutuelle ont joué un rôle important dans les événements conduisant à des décisions fatales. » Cette emphase sur l’aspect communicationnel de la résolution des conflits, il la tire du livre de Barbara Tuchman, Août 14. Livre portant sur la série d’évènements ayant mené au déclenchement de la Première Guerre Mondiale.. Cet idéal pacifiste amène le président américain à rencontrer Khrouchtchev lors du sommet de Vienne du au (à ne pas confondre avec la convention de Vienne de 1961), sommet ayant pour but d’atténuer les tensions entre les dirigeants du Kremlin et de Washington respectivement. Malheureusement, cette entrevue n’aura pas les effets escomptés, Khrouchtchev ayant été très virulent dans ses propos, allant même jusqu’à menacer d’attaquer Berlin et déclencher l’apocalypse nucléaire si les Américains retentaient une invasion de Cuba. Face à un opposant agressif, Kennedy se montre son égal et met de côté ses principes pacifistes. À sa sortie du sommet de Vienne, Kennedy sait qu’il doit montrer à la Russie la puissance de la domination américaine..

En , les États-Unis déploient en Turquie et 30 autres en Italie, lesquels sont capables d'atteindre le territoire soviétique. Commence également, le , l'embargo des États-Unis contre Cuba.

Les États-Unis préparent également l'« Opération Ortsac », destinée à renverser Fidel Castro à l'automne 1962.

Dans son autobiographie, Nikita Khrouchtchev donne sa perception de l'attitude américaine : « j'avais constamment ce problème à l'esprit... Si Cuba tombait, les autres pays latino-américains nous rejetteraient, en prétendant que, malgré toute sa puissance, l'Union soviétique n'avait pas été capable de faire quoi que ce soit pour Cuba, sauf d’émettre des protestations creuses devant les Nations unies »..

Début de la crise Opérations soviétiques Anadyr et Kama En , Nikita Khrouchtchev déclenche l'opération Anadyr en envoyant , trente-six missiles nucléaires SS-4 et deux SS-5 ainsi que quatre sous-marins à Cuba pour empêcher les États-Unis d'envahir l'île.

La National Security Agency (NSA, service d'espionnage des États-Unis) surveille le trafic maritime russe en route vers Cuba, certains documents font état de mouvements de matières premières depuis la mer Noire et la mer Baltique déclarés comme partant pour Conakry, mais se dirigeant vers Cuba. Les tonnages reportés mois par mois montraient une augmentation croissante.. L'analyse qui en est faite alors sous-tend l'anticipation des risques systémiques liés à la crise, notamment en préfigurant les conséquences d'un blocus.

Cette île, déjà considérée comme ennemie par les Américains, des manœuvres militaires maritimes américaines étaient déjà en préparation pour l'automne 1962, destinées à renverser Castro, sous le nom « un tyran nommé Ortsac » (anagramme transparente). Elle est de plus devenue alliée de l'Union soviétique, est partiellement dominée par l'armée des États-Unis, qui a une base à Guantánamo. Cuba se trouve à moins de de la Floride, ce qui rend le territoire des États-Unis vulnérable à ses missiles, qui ne peuvent être détectés suffisamment à l'avance pour garantir la riposte immédiate exigée par la politique de dissuasion. De l'autre côté, L'opération Ortsac est transformée, après la découverte des missiles soviétiques, en dispositif de blocusAlain Joxe, Socialisme et crise nucléaire, Paris, Éditions de L'Herne, 1973. Jacques Levesque, L'URSS et la révolution cubaine, Paris, FNSP, 1976. ..

Le . un rapport d'écoute électronique fait état d'une présence anormale de quatre — peut être cinq — navires de transport de passagers russes en route vers Cuba ( à bord), avec une date estimée d'arrivée les 26, et (le Maria Oulianova, le Khabarovsk, le Mikhaïl Ouriskij, le Latviyia, l’Admiral Nakhimov).

Depuis le , lorsque le personnel des communications des forces aériennes cubaines a été placé en état d'alerte, une augmentation de l'activité des vols MIG fut mise en évidence à partir de communications air-sol. Entre le et le , 76 indicatifs de pilotes furent reportés. Le , un total de 43 indicatifs pilotes furent notés actif entre et (-, heure locale). Parmi ceux-ci, 36 étaient actifs en contact avec le contrôleur au sol à San Antonio de los Banos. L'activité consistait en des bombardements et éventuellement des vols en patrouille. Au cours de la même période, sept indicatifs de pilotes de MIG supplémentaires ont été notés actifs avec le contrôle au sol Camaguey. Aucune activité de vol ne fut notée à Santa Clara, bien que les contrôleurs au sol aient été actifs dans les communications..

Le débute l'opération Kama : quatre sous-marins d'attaque diesel-électrique de de la Marine soviétique appareillent de la péninsule de Kola, avec à leur bord des torpilles nucléaires T-5 (leur utilisation aurait pu déclencher une guerre nucléaire à l'initiative de l'URSS ; la nature nucléaire de ces torpilles ne fut révélée qu'en 2001). Les commandants Choumkov, Ketov, Savisky et Doubivko avaient pour mission de rejoindre le convoi de cargos soviétiques qui faisait route vers Cuba, avec à leur bord les missiles nucléaires destinés à compléter le dispositif déjà en place sur l'île. Ils avaient pour mission de protéger le convoi, si besoin au prix du torpillage des navires qui tenteraient de s'interposer.

John McCone, directeur de la CIA, informa le Conseil de la sécurité nationale que les mauvaises conditions météo rendaient impossibles les prises de vue par les avions de reconnaissance U-2. Le , les sous-marins soviétiques franchirent la « barrière Açores – Terre-Neuve », après avoir essuyé, le , une tempête ayant causé des avaries à bord.

Découverte des rampes de lancement et blocus vignette|Photo aérienne d'un site de lancement prise le 17 octobre 1962. Le , un avion espion U-2 piloté par le commandant Richard S. Heyser photographia les sites d'installation des missiles .. Le lendemain, la lecture des films révéla aux États-Unis que l'Union soviétique était en train d'installer des missiles SS-4 à tête nucléaire à Cuba. Des rampes de lancement, missiles, bombardiers, fusées et conseillers soviétiques sont repérés à Cuba. On identifia également soviétiques transportant des ogives nucléaires (opérationnelles en ) en route vers l'île.

Le , le président Kennedy convoqua le Conseil de sécurité national, qui prônait une action militaire directe. Robert McNamara proposa un blocus maritime de l'île jusqu'au retrait des missiles de Cuba. Il s'agissait d'un blocus ne visant que l'approvisionnement en armes offensives. Il recommanda également à Kennedy de ne pas porter l'affaire devant l'Organisation des Nations unies : « Une fois que vous serez engagé dans cette approche politique, je ne pense pas que vous aurez la moindre chance d'entreprendre une action militaire. »

La première réunion entre les États-Unis et l’URSS se déroula le , mettant en jeu le président Kennedy ainsi que Gromyko, alors ministre des Affaires étrangères de l’Union Soviétique. À l’époque, les soviétiques n’étaient pas au courant du degré d’information des Américains quant à la présence de missiles nucléaires russes à Cuba. Khrouchtchev avait une préférence pour l’installation de missiles car elle portait moins préjudice à l’URSS qu’un traité. En effet, advenant leur découverte avant qu’ils ne soient opérationnels, l’URSS ne serait pas dans l’obligation de rentrer en guerre. Inversement, si le projet s’avérait fructueux, cela ouvrirait la voie à de nouveaux rapports entre la Russie et l’Occident et de nouveaux traités pourraient être signés. L’arme nucléaire a été pour Khrouchtchev l’avènement d’une nouvelle manière de faire de la politique internationale..