Zaga Christ, né vers 1610 et mort à Rueil en France le après qu'il y ait été emprisonné, a prétendu être le fils de l'empereur Yaqob d'Éthiopie. Ayant fui son pays, il se réfugie au Proche-Orient, puis en Europe, souhaitant partir reprendre le pouvoir en Afrique. Les circonstances de sa vie et de sa mort ont été l'objet de nombreux récits romancés.

Les « lettres de sang » qu'il échangea avec la religieuse italienne Caterina sont sans équivalent connu de par le monde. Il est l'unique Africain des temps antérieurs à la colonisation pour lequel nous possédons, tout à la fois, les papiers personnels, un portrait peint authentique, les livres privés et plus de mille pages d'archives, rédigées en douze langues.

Biographie Identité vignette|gauche|upright=1|alt=Peinture en couleurs d'un visage masculin de teint sombre au cheveux crépus, vu de face / léger trois-quarts gauche, se détachant sur un fond bleu foncé.|Portrait de Zaga Christ par Giovanna Garzoni. Turin, 1635

Zaga Christ serait le fils de l'éphémère empereur Arzo, qualifié de membre de la pure lignée des « Israélites » d’ÉthiopiePereira, Chronica de Susenyos, rei de Ethiopia, II, 1900, cap. LXXIV, : . Cette formulation d'Israélites concerne la dynastie royale éthiopienne se prévalant du roi Salomon, et ne doit pas être confondue avec les Falashas, les Juifs d'Éthiopie., les descendants de l'union semi-légendaire de la reine de Saba avec le roi Salomon.

Deux manuscrits conservés en HollandeAmsterdam, Universiteit bibliotheek, ms. 124 Et. ; manuscrit de 42 pages, signé aux folios 21 r°-v° par Zaga Christ. Ce document fut dicté par lui en italien pour l'amour de sa vie, Caterina, mais, par discrétion, il porte une dédicace au chevalier Gualdi, de Rimini. et en ItalieRome, Archives du couvent San Francesco a Ripa, AFR 53, ff° 176 / 1 r° - 13 r°. Manuscrit de 25 pages, retrouvé en 1663 dans le monastère franciscain de Morlupo. nous révèlent qu'il se nommait en fait Lessana Christos, signifiant en guèze Les Paroles du Christ. Ce nom est rarissime, et c'est bien sous celui-ci qu'il apparaît dans la grande chronique royale éthiopienne du règne de Susenyos, empereur rival qui fit tuer le père et le frère aîné de Zaga Christ. Conservées à Oxford, à la Bibliothèque Bodléienne (trad. Bodleian Library), ces annales rédigées en guèze, l'antique langue écrite de l’Éthiopie, objectivent l'échec de Susneos à faire capturer Lessana Christos, bien qu'il eût envoyé des soldats de combat, terme inconnu ailleurs dans la chronique, qui signifie l'appel à des mercenaires étrangersOxford, Bodleian library, Cod. aethiop. XXX, f° 62 ; Ed., Pereira, Chronica de Susenyos, rei de Ethiopia, II, 1900, cap. LXXIV, ..

Un nommé Marco Lombardo rédige en 1633 et 1634 des certificats attestant l'origine royale de Zaga Christ : il se prétend être un noble de la république de Venise, passé au service de l'empire ottoman, et qui, en 1627-1628, faisant la guerre en Éthiopie et au Soudan pour le compte de l'empereur Susneyos, aurait offert la vie sauve au jeune Lessana Christos, qu'il avait ordre de capturerGrenoble, Bibliothèque municipale, ms. Réserve 298, f. 282r-284v. Copie, Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 3447.. D'après les archives de Venise, Marco Lombardo, d'une des anciennes familles nobles de la Sérénissime, fut capturé par les Turcs à l'âge de , en 1619, sur un navire, et passa en leurs rangs, se convertissant à l'Islam, servant le pacha d'Égypte et guerroyant çà et làVenise, Archives d’État. Barbaro, Miscel. Codici, I, n.20 (IV, 18), f°288. Venise, Bibliothèque nationale Marciana ; Barbaro, cod. It. VII, 926 (8595) ; Capellari (Cappellari), cod. It., cl. VII, 8305 (XVI), f°221 v°.. Lombardo, revenu à Venise en novembre 1632, écrit dans un certificat de 1634 qu'il menace de mort () quiconque salirait l'honneur de Zaga Christ.

Errance au Soudan et en Égypte (1627-1632) Menacé de mort en Éthiopie, Zaga Christ se réfugie dans l'actuel Soudan, au royaume musulman funj de Sennar, où il est fort bien accueilli. Il y apprend l'arabe ainsi qu'un peu le persan - cette dernière langue fut apprise auprès des marchands commerçant avec l'Inde. Il y est baptisé Khalil, signifiant « l’ami cher » en arabe, mais il met un terme par la fuite au projet de mariage avec la fille du sultan, qui nécessiterait qu'il se convertisse à l'Islam.

Par une erreur de transcription, cette jeune princesse se nomme Ambra dans le récit de Zaga ChristAmsterdam, Universiteit bibliotheek, ms. 124 Et. Réchac, Les estranges evenemens du voyage de son altesse… 1635, livre tiré d’un manuscrit semblable à celui d’Amsterdam, que Zaga Christ apporta à Paris en juin 1635, tandis que la chroniqueR.J. Elles, Sudan notes and records, XVIII, 1935, part I, . Agaib um Shilla. de langue arabe de ce sultanat la désigne sous le nom de Agiba, signifiant la Merveilleuse.

Zaga Christ prend alors une direction qui prolonge vers le sud-ouest la route caravanière de Darb el-arbain, qui mène vers le Darfour, recevant auparavant longuement l'asile chez un peuple non musulman, qui vit presque nu, le corps couvert de colliers, dans une aire rocheuse, qui semble être le peuple des NoubasBibliothèque nationale, 8 O3D 8, lettre du 3 juin 1837, , tiré à part du Journal de Leonhard et Bron, dans Nouvelles annales des voyages. Eduard Rüppell, Reisen in Nubien, Kordofan…, 1829, cap. 17, .. Cela est corroboré par son arrivée en Égypte (ca 1630) via la partie nord de cette route caravanière Darb el-arbain, qu'il a ensuite rejointe. Zaga Christ réside alors dans les monastères coptes de Haute et Moyenne Égypte, où des moines éthiopiens vivent depuis plus de mille ans, en compagnie de moines égyptiensParis BnF (Mss.) : NAF 11549, Liv. II, f. 143-151, Eugène Roger, Relation veritable de Zachachrie prince d’Ethyopie..

Ayant survécu à la périlleuse traversée des déserts du Soudan et d'Égypte, parvenu au Caire, il est reçu le dimanche par le pacha d’Égypte, auquel il demande de lever une armée pour reconquérir le trône de son père assassiné. Mais cet administrateur, de langue turque, non arabeOxford, Bodleian Library, ms. Pocock 80, Muhammad bin Abi’l-Surur, Al-Rawda al-zahiya fi Wulat Misr wa al-Qahira, f. 73-76 Il gouverna d'octobre 1631 à avril 1633., le renvoie vers le Grand Seigneur, le sultan de Constantinople Mourad IVVatican, Biblioteca Apostolica Vaticana (BAV), cd. Barb. Lat. 4605, f. 90r.. Il rencontre le lendemain le patriarche des Grecs, puis la communauté arménienne et copte, aux fins de financer la levée de telles troupesVatican, BAV, id., f. 90v.. Zaga Christ accuse les Portugais et les EspagnolsRome, Archives de la Congrégation de la Propagande de la Foi (ACPF), L. A. 211, f. 107, 4 septembre 1632. . Trois copies de ce document : Jérusalem, Grenoble et Paris ( notes 23 et 27)., notamment les jésuites, d'être responsables de la guerre civile en Éthiopie, en l'ayant conduite à renier son antique christianisme - la foi d'Alexandrie - pour s'unir au catholicisme de Rome.

Départ pour Jérusalem Sur les conseils de l’Arménien Ostayan, qui l’héberge au CaireGrenoble, Bibliothèque municipale, ms. Rés. 298, f. 290v. Copie, Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 3447, f. 213r. L’Arménien Ostayan est cité dans une déclaration faite à Rome, le 22 octobre 1633, devant le notaire apostolique Octavian Nardotius. Les minutes des trois actes notariés relatifs à Zaga Christ, passés en avril et octobre 1633, sont en déficit : Rome, Archives d’État, Archivio del Collegio dei Notari Capitolini ; 30 Notaio Capitol., UFF 21., Zaga Christ, malade, est soigné par l'un des plus grands médecins d'Égypte : l’Allemand Johannes Wesling, qui est au service du consul de la république de VeniseL'année suivante, Zaga Christ écrira plusieurs lettres au docteur Wesling ; Ludolf, Historia Aethiopica, 1681, Lib. II, cap I, § 42.. Le , le consul de Venise en Égypte, Zuane Donado, lui propose de le faire embarquer de suite vers l’Europe, sur un navire vénitien d’Alexandrie. Très fort dans ses convictions spirituelles, Zaga Christ refuse cette offre matérielle considérable de la richissime république de Venise, assurant qu’il veut aller prier à Jérusalem. Le consul de la Sérénissime lui offre alors des vivres et des attestations pour son pèlerinage, ainsi que fait le plus haut responsable franciscain de Terre sainte - qui réside alors temporairement au Caire -, ce qui sera cause de nouvelles menacesRome, ACPF, L. A. 211, patente du père da Lodi, 4 septembre 1632. Deux copies de cette patente en France : Grenoble, Bibliothèque municipale, ms. Réserve 298, et Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 3447..

Le , Zaga Christ parvient en la ville trois fois sainte de Jérusalem, où les Éthiopiens possèdent un monastère et divers lieux privés depuis le premier millénaire. Il y est reçu comme roi par tous les Éthiopiens de Jérusalem, moines et laïcs, mais la communauté orthodoxe de Jérusalem, Grecs et Arméniens en première ligne, s’alarme des liens que Zaga Christ a noués avec les « Latins », et ils le menacent de lui faire couper la tête par le pacha ottoman de la cité s’il ne renonce à ses relations avec les Européens. Après quelques semaines de rude tension, Zaga Christ est exfiltré de Jérusalem par les pères franciscains : ils le font sortir secrètement, à la nuit tombante, pour le mettre en sûreté à Nazareth, terre sous souveraineté de l’émir des DruzesParis BnF (Mss.) : NAF 11549, Liv. II, f. 143-151, Eugène Roger, Relation veritable de Zachachrie prince d’Ethyopie..

Au soir du , sur la route venant de Saint-Jean-d'Acre, deux hommes « vêtus à la turque » abordent le religieux français Eugène Roger, le suppliant de les aider à redevenir chrétiens. L’un est un Maltais quatre fois meurtrier, que l'on retrouve bien dans les archives de MalteMalte, Archiva Paroecialia, tables., tandis que l'autre affirme être un noble de Venise capturé par les Turcs lors de son adolescence. Après un sérieux soupçon, le religieux français leur prête des habits, son âne et les envoie se réfugier à Nazareth, où, le lendemain, le Vénitien Marco Lombardo - car il s'agit bien de lui - reconnaît Zaga Christ, qu'il n'a pourtant point vu depuis l'Éthiopie ou le Soudan, et tombe dans ses bras. Deux témoignages distincts, indépendants, pour certifient ces retrouvailles : le manuscrit original du père Eugène Roger, conservé à ParisManuscrit cité aux notes 16 et 24, et la copie d'un manuscrit, déposée à Jérusalem, d'un religieux auquel Rome avait demandé d'explorer les archives de Terre Sainte dès 1634, le père Verniero di MontepelosoJérusalem, Couvent du Saint-Sauveur. ..

Les trois hommes - Zaga Christ, le Vénitien et le Maltais - embarquent discrètement dans la nuit du 28 au , sur un navire anglais faisant voile de Haïfa vers l'île de Zante, sise dans l'actuelle Grèce, mais alors placée sous la souveraineté de la république de Venise.

Asile en Italie

En Grèce, où son navire a fait escale, Zaga Christ est mis en rétention administrative en l'île de Zante, tandis que le capitaine anglais poursuit sa route vers Venise, portant Marco Lombardo vers sa cité natale, qu’il n’a point revue depuis l’adolescence. Après trois semaines de semi-réclusion au couvent franciscain de Zante, Zaga Christ peut rejoindre une autre île grecque, Corfou, où l'amiral des vaisseaux de Venise met une galère à sa disposition, aux fins de rejoindre l'extrême pointe sud de l’Italie, f° 775. Ed., . Réchac, Les estranges evenemens…, 1635, ..