Jānis Bērziņš ou Ian Karlovitch Berzine (en russe ), de son vrai nom Pēteris Ķuzis ( – ), est un agitateur, un homme de main et un membre des services soviétiques d'origine lettonne.

Sous Lenine puis sous Staline, il fut tchékiste, commissaire politique de l’Armée rouge () et directeur du service de sécurité des armées (GRU) de 1924 à 1935, puis de nouveau pendant quelques mois durant l’été 1937Ian Berzine est donc resté exceptionnellement longtemps au poste de directeur du GRU, la durée moyenne d’exercice des directeurs ayant été de 2 ou . .

Ian Berzine a été aussi actif dans le domaine de la coopération secrète entre la Russie soviétique et l'Allemagne, dans les années 1928-1933.

Il a eu de nombreux pseudonymes : Starik, Papus (= le Vieux), Butler, Gall, Donizetti…

Sa biographie est imprécise, d'autant qu'il existe de nombreux militaires et hommes politiques homonymes contemporains, dont plusieurs ont été liquidés eux aussi en 1938, pendant la Grande Purge.

Jeunesse thumb|Dans un décor qui rappelle Crime et Châtiment (noter la femme en robe mauve derrière la porte : elle évoque Sonia Marmeladova…), arrestation d'un suspect politique. Peinture d'Ilia Répine

Issu d'une famille de paysans de Livonie, Ian Berzine (né Pēteris Ķuzis, le , à Zaube, aujourd'hui Amata en Lettonie) se destine à l'enseignement. Élève au séminaire de Kuldiga, il s’enthousiasme pour la révolution russe de 1905. Il s'associe à une bande de guérilleros (les « Frères de la Forêt ») et harcèle les troupes tsaristes venues réprimer le soulèvement. Il est blessé, pris par les Cosaques, et échappe vu son jeune âge à l'exécution sommaire. Fouetté, emprisonné, il est condamné à mort par la cour martiale de Tallin. La condamnation est commuée en déportation en Sibérie.

En Sibérie, Pēteris travaille à la pharmacie du bagne, étudie, apprend des rudiments de pharmacopée. Il est gracié au bout de , revient en Livonie. Il rejoint les bolcheviks, milite, est arrêté à nouveau en 1911. Il s'évade d'Irkoutsk début 1914, prend une fausse identité : « Ian Karlovitch Berzine »Ian Berzin (« Jean Petitbouleau » en letton) : il gardera ce nom, aussi répandu dans les pays baltes que « John Smith » chez les Anglo-saxons, se différenciant de ses homonymes par le prénom patronymique : Karlovitch, est brièvement enrôlé dans l'armée tsariste, déserte, entre dans la clandestinité, est ouvrier serrurier à Petrograd. Il participe activement à la Révolution d'Octobre comme membre du comité du parti bolchevik de Vyborg, puis de Saint-Pétersbourg, entre dans l'entourage de Léon Trotsky.

Agent de la Tchéka et officier de l'Armée rouge Ian Berzine entre à la Tchéka dès la formation par Lénine (fin ) de ce corps armé destiné à la répression des contre-révolutionnaires de toutes tendances ; son niveau d’instruction lui permet d’entrer au comité de rédaction du Bulletin de la Tchéka, qui glorifie les résultats de la lutte et désigne les objectifs.

Ian Berzine devient un des plus efficaces agents de la Terreur rouge instaurée par Lénine et les bolcheviks. À Iaroslavl, il écrase les membres du Parti socialiste révolutionnaire russe () ; contre les nombreux soulèvements populaires qui cherchent à secouer la mainmise bolchevique, il est le promoteur d'une méthode de répression efficace : la prise systématique de familles en otages et l'exécution des proches, qui brise les résistances (en particulier celle des membres des Armées vertes)Selon Viktor Souvorov, ex-agent du GRU, dans son livre Renseignement militaire soviétique, . Voir aussi ..

Début 1919, les bolcheviks ayant occupé la Lettonie, Ian Berzine est nommé sous-commissaire de l’Intérieur à Riga, capitale de son pays natal. Mais les puissances occidentales (surtout la Grande-Bretagne) réagissent, font intervenir la Baltische Landeswehr, et les bolcheviks doivent évacuer Riga. Ian Berzine est alors commissaire politique en chefcommissaire politique en chef : en tant que tel il a dû rechercher et punir tous les cas d’incompétence et de trahison (réelles ou supposées) qui ont entraîné la perte de Riga de la d’infanterie de l'Armée rouge lettone, qui fera par la suite partie de la soviétique et participera en à la défense de Petrograd contre l’armée blanche du Nord-Ouest de Nikolaï Ioudenitch, puis à la guerre polono-soviétique.

En , la soviétique est anéantie lors de la bataille de Varsovie ; Ian Berzine réussit à échapper à la capture par les Polonais.

Débuts dans le renseignement militaire vignette| : les soldats de l’Armée rouge, marchant sur la glace, attaquent le port de guerre de Kronstadt, occupé par les marins qui se sont soulevés

Nommé en (sur recommandation de Felix Dzerjinski, le chef de la Tchéka) officier du département de renseignement militaire de l’Armée rouge (le futur GRU), Ian Berzine se signale dès mars 21, après l’écrasement de l’insurrection de Cronstadt, par son impitoyable répression des marins mutinés : il poursuit activement les rescapés qui, fuyant à pied sur la glace, cherchent à se réfugier en Finlande, en liquide un grand nombre, et persécute leurs familles.

Ian Berzine est nommé en avril 21 chef de la Division 2 (espionnage à l'étranger), et en décembre directeur-adjoint du Bureau de l’Armée rouge (il le dirigera de facto pendant , avant d’en être nommé officiellement directeur en 1924).

Outre son action locale (demande de meilleurs salaires et de nourriture plus abondante pour ses agents, vu la famine russe de 1921-1922 – et continuation de la surveillance du moral de l’Armée rouge), Ian Berzine développe hors des frontières soviétiques un service d’espionnage extrêmement actif et structuré. Il effectue incognito (sous le pseudonyme « Butler ») plusieurs voyages à l’étranger (Grande-Bretagne, Pologne, Tchécoslovaquie, République de Weimar), et crée un réseau d’agents nombreux et efficaces en Bulgarie, Allemagne, Autriche et Italie. Ces agents, outre leurs activités d'espionnage, se consacrent aussi à la persécution des émigrés russes blancs (en particulier à Sofia, Serbie), et au soutien et au développement des PC locaux via le Komintern.

Par ailleurs, Ian Berzine instaure une coopération avec l'espionnage « civil » (la Tchéka, puis le GPU), et n'hésite pas à avancer masqué (par exemple en camouflant son action sous une manifestation caritativo-mondaine, ou une campagne de la Croix-Rouge).

Ses résultats immédiats sont cependant variables, et en particulier la mondialisation de la révolution marque le pas dès le début des années 1920 : le soulèvement de Hambourg fomenté par Radek et Zinoviev en échoue, de même que celui du on peut corréler cette diminution de l’efficacité des soulèvements à l’étranger au début des années 1920 avec la baisse d’activité de Lénine (affaibli, il meurt en janvier 24), la montée en puissance de Staline (il était hostile à l’internationalisme), et la diminution de l’influence de Trotsky. Et une tentative de coup d'État en Estonie est un échec complet. Mais la Division 2 parvient à fournir au Kremlin un inventaire complet des flottes aériennes des principales puissances.

Directeur du GRU (d'avril 1924 à avril 1935) En (Lénine est mort le 24) sur recommandation du directeur Arvid J. Seybot, Ian Berzine prend le Bureau de l’Armée rouge (le GRU) en main.

Il tire la leçon des échecs récents des soulèvements populaires dans les démocraties voisinesce que Trotsky appelait : « tester à la pointe de l’épée ». Voir Manfred Stern, § 2 et, en accord avec Staline, pense que, hors des frontières de l’Union soviétique, ces énormes sacrifices en logistique et en numéraire n'ont amené qu'à créer au Komintern une classe de parasites attendant les subsides du GRUselon Walter Krivitsky, « J’étais un agent de Staline » 113.. Il juge bien plus utile de créer dans les pays voisins des « résidences » : des officines qui, camouflées en respectables institutions ou firmes commerciales, infiltreront les démocraties, réaliseront en immersion complète une étude en profondeur de leurs tendances socio-économiques et de leurs options stratégiques, et recruteront leurs nationaux haut placés. De plus, ces firmes commerciales rapporteront des bénéfices, ou tout au moins permettront à leurs animateurs d’avoir un train de vie correct, ce qui diminuera les dépenses du .

Surtout, Ian Berzine travaille sur le long terme : il a recruté et formé pendant son exercice une équipe d'agents secrets émérites (« les grands illégaux »), qui serviront efficacement l’URSS pendant les années critiques de la guerre mondiale : Yakov Mrachkovski (Gorev), Moshe Milstein (Mikhail M), Rolf et Ruth Werner (Ursula Kuczynski), Richard Sorge, Lev Manevitch, Alexandre Radó, Karl Ramm, Aino Kuusinen, Ignace Reiss, Vilis Lācis, Constantin Loukitch Efremovselon (http://www.rulit.net/books/inside-soviet-military-intelligence-read-90462-46.html), ainsi que Leopold Trepper, Anatoli Gourevitch, Walter Krivitsky, Manfred Stern, Willi Lehmann, capitaine de la SS et membre haut placé de la Gestapo, recruté en 1929 par le GRU, sera un de ceux qui transmettront au printemps 41 au Kremlin l'annonce de la prochaine opération Barbarossa, annonce qui sera considérée comme une désinformation par Staline, et négligée)…

À l’automne 26, le Kremlin fit circuler une rumeur selon laquelle l’Europe voulait se coaliser et attaquer l’URSS. Bien qu'Ian Berzine, dans un mémorandum basé sur les rapports émanant de ses agents européens, ait démontré que l'Europe ne songeait plus à faire la guerre à l'URSS, la rumeur continua à circuler, entretenant chez les Soviétiques une psychose obsidionale et permettant de justifier auprès d’une population famélique les énormes dépenses consacrées à l'armement.

vignette|En tenue décontractée, de la Gasübungplatz Tomka (Centre d'expérimentation des gaz de Tomka, près de Chikhany et de Volsk, oblast de Saratov) posent autour de leur chef sur un perron rustique en troncs de bouleau. En 1928, l’Allemagne a investi près d'un million de marks dans ce centre d'essais secret commun à la Reichswehr et à l'Armée rouge. On y étudiait des armes chimiques à base de LOST (ou Senfgas, gaz moutarde), Perstoff (Diphosgène ClCO2CCl3) , Blaukreuz (« Croix bleue », famille des phenylarsine et cyanoarsine), ainsi que leurs vecteurs (obus, fusées ou avions), et leurs antidotes et contre-mesuresvoir les articles de WP de et WP en : « Tomka », « Blue Cross (chemical warfare) » - « Nasen- und Rachenkampfstoff », « Shikhani ».

Par ailleurs, le Kremlin, dans une optique ultra-pragmatique, avait jugé utile dans les années 1920 de profiter de l'isolement de la république de Weimar — et de l'énorme potentiel intellectuel, industriel, économique et militaire d’une Allemagne traumatisée et frustrée à la fin de la Première Guerre mondiale pour essayer de s’en rapprocher. Karl Radek avait entamé un rapprochement entre « les deux parias » (l'URSS et l'Allemagne), rapprochement qui aboutit au traité de Rapallo (1922), et Ian Berzine se chargea de continuer et d'amplifier activement cette coopération soviéto-allemandeMise en sommeil début 1933 après l'arrivée au pouvoir des nazis, cette coopération reprendra progressivement, et sera très active pendant presque deux ans, entre la signature du Pacte germano-soviétique (23 août 1939) et l'invasion de l’URSS par le Troisième Reich (22 juin 1941). Voir Relations économiques entre l'Union soviétique et l'Allemagne nazie et , tant sur le plan économique que sur le plan militaire (recherche, élaboration et essais en commun d’armes nouvelles, au mépris du traité de Versailles).