Les Phéniciens sont un peuple antique originaire des cités de Phénicie, région qui correspond approximativement au Liban actuel. Cette dénomination provient des auteurs grecs qui ont écrit à leur sujet. La Phénicie a toujours été divisée entre plusieurs cités, dont les plus importantes étaient Byblos (Jubayl), Sidon (Sayda), Tyr (Sour) et Arwad, et on ne sait pas si celles-ci ont eu conscience d'une identité commune. Les historiens ont repris l'adjectif « phénicien » pour désigner la civilisation qui s'est épanouie dans la région entre et
Les racines de la civilisation phénicienne se trouvent dans les cultures de la façade méditerranéenne du Proche-Orient du Toutes les villes de la future Phénicie existent déjà. Capitales de petits royaumes indépendants mais reliés par une certaine communauté de langue et de croyance, ce sont des cités marchandes importantes, et elles partagent une culture dont les Phéniciens sont les héritiers directs. À la suite des bouleversements qui touchent le Moyen-Orient vers 1200 av. J.-C., une nouvelle ère s'ouvre pour elles. Dégagées de la tutelle des anciennes puissances qui les dominaient (Nouvel Empire égyptien, Empire hittite), elles disposent d'une période d'autonomie qui leur permet d'étendre considérablement leurs réseaux commerciaux, puis de se lancer dans un mouvement d'expansion sur les rives de la mer Méditerranée. Les Phéniciens émigrés fondent alors des cités sur différents sites de Chypre, de Sicile, de Sardaigne, de Corse, de la péninsule Ibérique, de Grèce (Turquie actuelle) et d'Afrique du Nord.
À partir du , les cités phéniciennes perdent leur autonomie, étant successivement dominées par les Assyriens, les Babyloniens, les Perses, les Macédoniens (Lagides et Séleucides), puis les Romains. Elles préservent cependant leur importance commerciale et poursuivent leur expansion. Parallèlement, les implantations phéniciennes de la mer Méditerranée occidentale tombent sous la coupe de la plus puissante d’entre elles, Carthage, dans l'actuelle Tunisie, phénomène qui aboutit à la création d'une civilisation spécifique, dite « carthaginoise » ou « punique ». Reprenant des éléments des cultures indigènes, Carthage, variante occidentale de la civilisation phénicienne, connaît sa propre évolution. Elle s'effondre néanmoins face à l'expansion romaine au , après les guerres puniques. Mais aussi bien en Phénicie qu'en Afrique du Nord, les cultures locales conservent des aspects particuliers jusqu'aux premiers siècles de notre ère.
Les Phéniciens étaient des navigateurs audacieux, excellents marchands et artisans. Il est difficile d'aller au-delà des témoignages extérieurs sur les Phéniciens, car les sources provenant de Phénicie sont très limitées : très peu de textes écrits, peu de sites fouillés.
L'accomplissement le plus connu de la civilisation phénicienne est la mise au point et la diffusion de l'alphabet phénicien, qui est sans doute à l'origine de l'alphabet grec, même s'il ne s'agit pas du premier alphabet. La civilisation phénicienne présente de nombreux points communs avec celles des populations qui l'ont précédée au Levant (que l'on regroupe souvent sous le terme de « Cananéens »), ce qui permet de mieux comprendre certains aspects de leurs institutions politiques et surtout de leurs croyances et pratiques religieuses.
Conditions d'étude Qui étaient les Phéniciens ? Avant la période hellénistique, les Phéniciens ne se sont jamais définis eux-mêmes comme un peuple. Durant toute leur histoire, ils ont été divisés entre plusieurs royaumes, et devaient plutôt s'identifier en référence à ceux-ci. Ce sont les textes grecs qui désignent ce peuple par le terme Phoinikes, et la région où ils vivent comme Phoinike, la Phénicie, et ce, dès l'époque d'Homère. Aucune explication pleinement satisfaisante de l'origine de ce terme n'a pu être apportée ; ; . : il a souvent été mis en rapport avec le terme grec , le ., ou encore ., qui pourrait renvoyer à la couleur tannée de la peau des Phéniciens, ou bien à l'une de leurs productions les plus réputées, les tissus teints en pourpre mais aussi à la couleur rouge de la mer sur les côtes de Palestine et de Beyrouth. qui indiquerait la présence de fer dans le fond de la mer et la rendrait rouge, ce qui expliquerait en partie la mer vineuse citée dans Homère, encore que d'autres explications crédibles concerneraient les algues., la couleur de la mer au couchant, ou celle au levant.
Les Grecs reconnaissent aux Phéniciens qui viennent commercer en Grèce des talents évidents dans les activités marchandes, la navigation, et la qualité des productions des artisans de leur pays. Les apports des Phéniciens au monde grec (en particulier l'alphabet) se retrouvent dans plusieurs textes et des mythes, en particulier ceux relatifs aux enfants d'Agénor de Tyr : Cadmos fondateur de Thèbes, enlèvement d'Europe. D'autres fois, l'invention de l'arithmétique leur était attribuée.. Mais les textes grecs les décrivent souvent en termes négatifs, comme des gens peu scrupuleux, brigands et voleursS. Moscati, « L'image des Phéniciens dans le monde antique », dans .. Ces descriptions renvoient à des clichés et en disent au moins autant si ce n'est plus sur ceux qui les écrivent que sur ceux dont elles parlent : les auteurs grecs se confrontent à ces gens venus de l'extérieur et en exposent les différences par rapport à eux-mêmes. Ils forgent leur propre identité grecque face à cet « autre » I. Winter, « Homer's Phoenicians: History, Ethnography, or Literary Trope? [A Perspective on Early Orientalism] », dans J. B. Carter et S. P. Morris (dir.), , Austin, 1995, ..
Durant l'Antiquité, il n'y a pas, en dehors des textes grecs, un terme équivalent à Phéniciens. Les textes proche-orientaux (notamment la Bible) et égyptiens parlent souvent d'une région appelée « Canaan » et de ses habitants, les « Cananéens », à localiser dans la région levantine. Mais ces termes concernent aussi la Palestine et la partie méridionale de la Syrie, donc beaucoup plus que la Phénicie.. Cependant à l'époque hellénistique au moins le terme Canaan peut être un synonyme des termes grecs Phénicie et Phéniciens, comme l'indique un monnayage de Beyrouth daté du ayant une légende en grec Laodikeia he en Phoinikē, « Laodicée de Phénicie », et en phénicien lʾdkʾ ʾš bknʿn, « Laodicée de Canaan » (nouveau nom de la ville)..
Selon Augustin d'Hippone, les villageois d'Afrique du Nord durant Antiquité tardive, parlant la langue phénicienne/punique (), s'identifiaient eux-mêmes ou leur langue comme . Augustin, dans une discussion sur la guérison de la fille d'une Cananéenne du Nouveau Testament, a soutenu que ce nom était le même que le mot . La formulation latine correcte parmi les manuscrits est débattue et le contexte est ambigu. Bien que ce passage ait été avancé pour démontrer que le nom était l'endonyme des Phéniciens, il est possible que le contexte rhétorique des paroles d'Augustin signifie qu'elles ne peuvent pas être invoquées comme preuve historique..
Se pose alors la question des critères restant aux historiens pour mieux définir ces Phéniciens qui n'avaient sans doute pas conscience de l'être, ou alors ne l'ont eu qu'à une époque tardive en raison d'influences extérieures grecques et romaines pour une approche sceptique de la notion de « Phénicien ».. Force est de constater que les contours de la notion de Phéniciens restent flous. L'aire géographique est le premier critère évident : les Phéniciens occupent une région côtière, la Phénicie. Les caractéristiques géographiques communes des cités créent une forme d'unité. Mais la Phénicie n'a jamais été une organisation politique, les habitants de la région étant définis comme les sujets de chacune des cités qui se partageaient ce territoire, et il ne semble pas y avoir eu de sentiment d'appartenance commune comme il s'en trouve en Grèce antique. Comme souvent pour essayer de distinguer les peuples dans l'Antiquité, il y a le critère de la langue : les sites de Phénicie ont livré des inscriptions en alphabet phénicien, rédigées dans une langue ouest-sémitique, le phénicien. Celle-ci se retrouve bien sur les sites de Phénicie, même si on décèle des variantes régionales suivant les différents royaumes, et aussi en dehors. De plus elle ne semble pas suffisamment distincte des langues des pays voisins, comme l'hébreu pour empêcher l'intercompréhension. Le fait que la religion et l'art y soient plutôt similaires renforce cette impression d'unité, mais chaque cité dispose de son propre panthéon avec ses cultes et la culture matérielle de la Phénicie présente aussi des variantes régionales. Enfin, l'évolution historique de la région est à prendre en compte. Les cités de Phénicie existent toutes au , et font face à partir de 1200 à des bouleversements qui marquent le début d'une nouvelle ère, ancrés comme eux en grande partie dans le passé cananéen de l'âge du Bronze : l'arrivée des « Peuples de la mer », en particulier les Philistins qui s'installent au sud de la Phénicie, puis celle des Araméens à l'est, et l'émergence des Israélites au sud. Peu après, le phénomène de l'expansion en Méditerranée ne concerne que les ports de Phénicie, mais surtout Tyr et SidonS. Moscati, « Qui étaient les Phéniciens ? », dans .F. Briquel-Chatonnet, « Les Phéniciens ont-ils existé ? », dans ..
La redécouverte de la civilisation phénicienne Les sources grecques, romaines ainsi que bibliques ont préservé le souvenir des Phéniciens jusqu'aux érudits de l'Europe du , qui les premiers tentèrent de redécouvrir ce peuple en allant au-delà des sources antiques traditionnelles, par exemple Samuel Bochart, qui surinterprète néanmoins l'importance des Phéniciens. Cela passe d'abord par des récits de voyageurs allés au Levant, qui décrivent les monuments phéniciens encore visibles. La redécouverte d'inscriptions en alphabet phénicien sur divers sites des rives de la mer Méditerranée permet le progrès de la recherche.
Une inscription bilingue phénicien-grec sert de base à l'abbé Jean-Jacques Barthélemy pour faire progresser le déchiffrement de cette écriture en 1758. Ses travaux ne sont pas reconnus de son vivant, et c'est le philologue allemand Wilhelm Gesenius qui lui rend justice et lance vraiment l'épigraphie phénicienne par ses publications. Dans cette même période, plusieurs savants (M. Vargas-Machuca, A. Heeren, F.-C. Movers, etc.) entreprennent des études sur les Phéniciens, tentant d'aller au-delà des sources antiques. S'intéressant en particulier à l'influence phénicienne en Méditerranée, ils développent la théorie des Phéniciens jouant le rôle de civilisateurs, transmettant les lumières de l'Orient en Occident.
thumb|Ernest Renan dans les années 1870.
Les études sur l'« Orient » font en effet de considérables progrès durant la première moitié du : expéditions scientifiques en Égypte, redécouverte des sites de l'Assyrie. En 1860, dans un contexte d'une intervention française au Liban pour aider les communautés chrétiennes de la région, le philologue et historien français Ernest Renan est mandaté par pour une mission d'exploration d'un an en Phénicie. Cette mission réalise de nombreux repérages de monuments. Dans ses interprétations, Renan reste marqué par une approche hellénocentrique, et voit l'art phénicien comme celui d'imitateurs incapables de création, opposé à celui des GrecsP. Rouillard, « Historiographie et identité phénicienne : d'Homère à Renan, et au-delà », dans ..