Nabonide (Nabû-nā’id, « Nabû est loué ») est le dernier roi de Babylone de 556 à , à la tête de l'Empire néo-babylonien.
Membre de l'élite dirigeante babylonienne, il accède au pouvoir à un âge avancé, après qu'un coup d'État a renversé le jeune roi Labashi-Marduk en Il est peut-être intronisé afin de préparer la montée sur le trône de son fils Bel-shar-usur (Balthazar), qui est également un personnage en vue à la cour babylonienne. Quoi qu'il en soit, il exerce de manière active son rôle de monarque, organisant des travaux de restauration dans plusieurs grands sanctuaires de son royaume.
Après une campagne militaire au Levant, il s'installe de 553 à en Arabie, autour de l'oasis de Tayma, laissant son fils gouverner la Babylonie pour son compte. Les raisons de cette longue absence du cœur de son royaume restent énigmatiques, mais il n'est pas assuré qu'elle ait sapé son autorité. Quand il revient à Babylone, son royaume est sous la menace de la Perse de Cyrus , qui a conquis la Médie et la Lydie. La Babylonie est envahie en septembre-octobre et chute sans grande résistance. Cela marque la fin de l'indépendance babylonienne. Le sort de Nabonide n'est pas connu : soit il meurt à ce moment, soit il est placé en captivité dans une province éloignée.
Nabonide est un roi à la personnalité affirmée et atypique, qui semble caractérisé par une dévotion très prononcée envers le dieu lunaire Sîn à la fin de son règne. Cela pourrait expliquer pourquoi le clergé du dieu Marduk de Babylone lui manifeste une grande hostilité après sa mort, rédigeant plusieurs textes qui lui sont défavorables.
Sources et études Les sources textuelles sur le règne de Nabonide sont nombreuses, notamment les textes narratifs qui contribuent à donner de l'épaisseur à ce personnage et à ses actes. Elles peuvent être rangées en plusieurs catégories, chacune ayant son propre objectif : des inscriptions royales commanditées par Nabonide, préservées notamment sur des stèles sculptées et des cylindres d'argile, qui commémorent les travaux de construction et de restauration qu'il a fait entreprendre. Elles sont plus développées que celles de ses prédécesseurs, rentrant plus dans le détail et fournissant plus de données historiques. Elles ont également une tonalité plus personnelle, qui permet de mieux approcher la personnalité de ce roi que celle de ses prédécesseurs ; des textes historico-littéraires babyloniens rédigés après son règne (dans les années qui le suivent ou bien plus tard, à l'époque hellénistique), souvent pour le dépeindre de manière négative, comme la Chronique de Nabonide qui décrit son règne année par année mais n'est préservée que de manière fragmentaire, et le Pamphlet contre Nabonide, qui est bien plus virulent contre le roi ; la Chronique royale, reposant sur les inscriptions du roi, lui est plus favorable. Le Cylindre de Cyrus, inscription royale rédigée pour le compte de Cyrus après sa prise de pouvoir, est un autre texte important de la propagande visant à discréditer Nabonide ; les archives cunéiformes mises au jour sur des sites de Babylonie et datées de son règne. Ce sont des textes administratifs, économiques et juridiques qui fournissent aussi à l'occasion des informations sur les faits politiques, et surtout sur les mesures administratives prises par Nabonide. Ils proviennent majoritairement de deux sanctuaires, l'Eanna d'Uruk, temple de la déesse Ishtar, et l'Ebabbar de Sippar, temple du dieu Shamash ; les sources non-babyloniennes, comprenant notamment des Babyloniaka, rédigées en grec par le prêtre babylonien Bérose qui s'est probablement appuyé sur des sources cunéiformes, les Histoires d'Hérodote qui rapportent notamment la chute de Babylone, le cinquième chapitre du Livre de Daniel, relatif à ce même événement, ou encore une Prière à Nabonide en araméen mise au jour parmi les Manuscrits de la mer Morte.
La personnalité de Nabonide est controversée probablement dès son époque. Plusieurs choix du souverain (son séjour en Arabie, son rapport au dieu Sîn, ses recherches « archéologiques ») en font une figure atypique. C'est l'un des rares souverains mésopotamiens dont l'individualité ressort, notamment parce que ses inscriptions sont plus personnelles que celles des autres. Une « légende noire » a été forgée à son sujet, documentée par plusieurs sources cunéiformes immédiatement postérieures à son règne qui ont pour but de ternir sa mémoire. Tout cela explique l'intérêt marqué qu'ont porté les historiens à ce roi, qui s'est affirmé au fur et à mesure que ses inscriptions, les chroniques historiques le concernant et les archives de la période ont été éditées et traduites.
Une première synthèse sur Nabonide et son fils Bel-shar-usur est rédigée par R. P. Dougherty en 1929, liant les inscriptions du roi publiées alors avec les textes bibliques évoquant ces deux personnages. Plusieurs travaux permettent de préciser la compréhension de ce règne, comme ceux de C. J. Gadd sur les inscriptions de Harran, jusqu'à la publication d'une nouvelle synthèse par P.-A. Beaulieu en 1989, issue de sa thèse universitaire, qui fait autorité depuis. De nouvelles éditions des inscriptions de Nabonide sont publiées par H. Schaudig en 2001 et par F. Weiershäuser et J. Novotny en 2020, en même temps que de nouvelles études spécialisées s'appuyant sur une documentation épigraphique toujours plus riche, notamment celle issue des fouilles de Tayma. Une autre synthèse sur son règne est publiée en 2022 par F. Joannès.
Origines et carrière thumb|alt=Stèle cintrée avec un bas-relief sur le haut et une inscription sur deux colonnes.|Une des deux stèles comprenant la pseudo-autobiographie d'Adad-guppi. Celle-ci a été mise au jour en 1956 dans la grande mosquée de Harran où elle servait de pavement. Musée de Şanlıurfa (Turquie).
La date de naissance de Nabonide est inconnue, mais on estime qu'il est d'un âge avancé lorsqu'il monte sur le trône. Hanspeter Schaudig la place vers , Moukhammad Dandamaïev une dizaine d'années plus tard, autour de .
Son père est un certain Nabû-balassu-iqbi, à propos duquel peu d'informations sont disponibles. Quand Nabonide en parle dans ses inscriptions, il le présente comme un « prince accompli » et un « brave gouverneur ». Son identité reste donc ouverte aux spéculations. Il pourrait être un chef tribal araméen, un officier assyrien, ou encore un Babylonien de bonne famille envoyé en otage en Assyrie dans sa jeunesse.
Sa mère Adad-guppi est mieux connue, car elle fait l'objet d'une pseudo-autobiographie connue par deux stèles datées du règne de son fils et provenant de Harran en Haute Mésopotamie. Elle dit être née la vingtième année du règne d'Assurbanipal, soit en 649. Elle porte un nom araméen (signifiant « Adad a sauvé », Hadad-ḥappī) et elle est originaire de Harran. Elle est donc née à l'époque de l'Empire néo-assyrien, dans une des villes les plus importantes de celui-ci, qui est un grand lieu de culte du dieu-lune Sîn et sert à plusieurs reprises de résidence royale. Certains historiens ont fait d'Adad-guppi une princesse assyrienne ou une grande prêtresse du dieu Sîn, mais cela est impossible à démontrer.
Harran est le dernier lieu de résistance des Assyriens lorsque leur empire est détruit par les Babyloniens et les Mèdes, en 610-609. Par suite, le scénario suivant a pu être proposé. Adad-guppi aurait été capturée par les Babyloniens et déportée à Babylone, où elle aurait été attachée au palais royal comme d'autres membres des familles royales et des élites des pays vaincus. Nabû-balassu-iqbi est probablement déjà mort à ce moment, peut-être dans le conflit marquant la fin de l'empire assyrien (quel que soit le camp pour lequel il a combattu). Nabonide est déjà né, sans doute à Harran, et il est selon les inscriptions le fils unique du couple (ou du moins son seul fils survivant). C'est donc sa mère (qui ne se remarie apparemment pas) qui l'élève à la cour babylonienne, où elle parvient à acquérir un statut important qui l'aide à appuyer la carrière de son fils.
Quoi qu'il en soit, au moment où il émerge dans les sources, Nabonide est un personnage parfaitement intégré à l'élite de l'Empire néo-babylonien, qui se forge en particulier durant le long règne de ( 605-562). Une de ses inscriptions indique qu'il a été au service de ce dernier, mais aussi à celui de son second successeur, Nériglissar ( 560-556).
Des documents cunéiformes du règne de Nabuchodonosor permettent d'en savoir plus sur la carrière de Nabonide. En effet quelques-uns font intervenir un personnage du même nom, qu'il est tentant d'identifier au futur roi (malgré la possibilité qu'il s'agisse d'un homonyme), car il dispose d'un statut important. Il porte une fois le titre de « chef de ville », une autre celui d'« homme du prince héritier ». Il écrit une lettre dans laquelle il donne des informations à l'administrateur en chef du grand temple de la déesse Ishtar à Uruk, l'Eanna, sur un ton impérieux, et est mentionné dans une lettre adressée à l'administrateur du grand temple du dieu Shamash à Sippar, l'Ebabbar, alors qu'il donne des ordres de lever des troupes. Des archives non publiées provenant du palais de Babylone évoquent une « Maison de Nabonide », expression qui sert généralement à désigner le bureau administratif d'un personnage éminent, gérant aussi bien ses affaires privées que publiques. S'il s'agit bien du même personnage, on peut en conclure que c'est un proche du roi, plutôt chargé de responsabilités militaires.
Cela pourrait trouver confirmation dans le passage des Histoires d'Hérodote, qui relate le conflit entre la Lydie et les Mèdes qui a lieu vers 585. Un Babylonien nommé Labynetos est crédité d'avoir participé à la réconciliation des deux, manifestement pour le compte du roi de Babylone qui agit en intermédiaire, aux côtés d'un Cilicien qui est également un émissaire de son pays. Or, quand Hérodote évoque Nabonide, il lui donne le nom de « Labynetos ». De ce fait, cela pourrait indiquer que Nabonide est un ambassadeur de Nabuchodonosor envoyé pour participer aux négociations de paix entre Lydiens et Mèdes.
Déroulement du règne
Prise de pouvoir (printemps 556) thumb|alt=Stèle inscrite en cunéiforme brisée sur sa partie supérieure.|La stèle de Babylone, relatant notamment la montée sur le trône de Nabonide et les rêves confirmant sa légitimité. Musée de l'Orient ancien d'Istanbul.
La vie politique de l'Empire néo-babylonien est particulièrement troublée après la mort de en 562. Son fils et successeur Amel-Marduk est renversé en 560 par une conjuration de membres de l'élite impériale, qui porte au pouvoir Nériglissar, un chef tribal araméen marié à une fille de Nabuchodonosor. Il règne jusqu'à sa mort en avril 556 et son fils Labashi-Marduk, qui n'est encore qu'un enfant, lui succède.
Nabonide continue à exercer des fonctions de premier plan durant le règne de Nériglissar, même s'il est impossible de dire quel rôle il a joué dans la prise de pouvoir de celui-ci. Lorsque Labashi-Marduk monte sur le trône, il est probablement trop jeune pour exercer ses fonctions, et, selon ce que rapportent des inscriptions de Nabonide et Bérose, sa personnalité ne le rend pas apte à l'exercice du pouvoir. En tout cas, un complot se met en place pour le renverser après à peine trois mois de règne, et y parvient. Nabonide est choisi pour régner.
Nabonide affirme dans sa stèle de Harran qu'il . Il serait donc devenu roi malgré lui. Il a laissé un court récit de l'événement sur sa stèle de Babylone, dans laquelle il indique avoir été porté au pouvoir par les conjurés : Selon Bérose également, Nabonide est intronisé après l'assassinat de Labashi-Marduk, sur décision des comploteurs. La stèle de Babylone décrit ensuite un rêve de Nabonide, dans lequel il rencontre Nabuchodonosor qui le reconnaît comme son successeur, ainsi que différentes divinités qui l'appuient auprès du grand dieu Marduk. Ainsi, sa royauté est légitimée.