Les Quatre Libertés est une série de quatre tableaux peints par Norman Rockwell en 1943, qui comptent parmi les plus célèbres de sa carrière. Ces œuvres mettent en image un discours fondateur du président Franklin Delano Roosevelt et témoignent de l'engagement de l'illustrateur américain dans l'effort de guerre des États-Unis. Les tableaux représentent la liberté de parole, la liberté de culte, celle de vivre à l'abri de la peur et celle de vivre à l'abri du besoin. Ils atteignent au fil du temps une dimension iconique qui dépasse le cadre historique de la Seconde Guerre mondiale.
Le projet de Rockwell démarre pourtant avec difficulté car il ne rencontre pas l'assentiment des autorités gouvernementales chargées de la propagande de guerre, à une époque où il est vital de stimuler l'adhésion populaire à la poursuite de la guerre ; mais le magazine The Saturday Evening Post, auquel Rockwell contribue régulièrement, finit par passer lui-même la commande. La publication en février et rencontre un succès immédiat et considérable, qui conduit à imprimer et distribuer des milliers puis des millions de brochures reprenant les œuvres. Leur large diffusion sous forme d'affiches participe à leur notoriété. Une tournée à travers le pays contribue à faire connaître les œuvres et à faire vendre de très nombreuses obligations de guerre.
Les tableaux originaux sont désormais conservés au musée Norman Rockwell à Stockbridge aux États-Unis.
Contexte
Discours des Quatre Libertés
vignette|alt=Photo noir et blanc d'un homme aux cheveux gris, en costume et arborant un brassard noir, assis à une table et qui signe un document.|Le président Roosevelt, au moment de la signature de la déclaration de guerre contre le Japon (). Tout au long de sa carrière politique, Franklin Roosevelt se fait l'avocat de la cause des droits de l'Homme. Dans son discours annuel au Congrès sur l'état de l'Union, prononcé le alors que l'Allemagne nazie occupe une grande partie de l'Europe occidentale, il énonce sa vision d'un avenir meilleur, basé sur quatre libertés : Il s'agit de la liberté de parole, de la liberté de culte, de la liberté de vivre à l'abri de la peur et de la liberté de vivre à l'abri du besoin. Parmi ces libertés, certaines appartiennent à une certaine tradition du discours politique américain, mais d'autres sont nouvelles : seules la liberté de parole et la liberté de culte, issues du Bill of Rights, sont inscrites dans la Constitution des États-Unis..
Ces principes donnent au discours du le nom sous lequel il est connu depuis lors : le « discours des quatre libertés ». À travers lui, le président témoigne de sa vision d'une extension partout dans le monde de l'idéal américain en faveur des libertés individuelles. C'est un discours qui vise à la fois à identifier les objectifs du pays, qui entrera en guerre quelques mois plus tard, et à révéler l'espoir que le président place dans le monde d'après. Il permet d'attirer l'attention du Congrès et de l'ensemble de la nation sur les besoins liés à une possible entrée en guerre, mais aussi de justifier l'inévitable conflit armé par des objectifs idéologiques, tout en appelant à l'universalité de la croyance américaine en la liberté. La guerre à venir est ainsi assimilée à un combat pour la liberté..
Rockwell et l'effort de guerre vignette|gauche|Norman Rockwell en 1921. De 1916 à 1963Le , Rockwell signe sa toute dernière couverture du Post avec son illustration en mémoire du président Kennedy., Rockwell réalise 321 couvertures pour le Saturday Evening Post322 couvertures du Post arborent une illustration de Rockwell, mais la dernière est un réemploi d'une couverture déjà publiée en 1960 : il y a donc bien 321 créations pour 322 couvertures. Voir , et ., qui fut longtemps l'un des magazines les plus lus aux États-Unis. À une époque où la forme médiatique la plus populaire est celle des illustrations en couleur pour les magazines à grand tirage, Rockwell devient une célébrité nationale dont le seul rival est Walt Disney en termes de popularité parmi les artistes graphiques de l'époque.
Dès l'entrée en guerre des États-Unis, les couvertures de Rockwell focalisent sur l'aspect humain de l'effort de guerre américain. Ses illustrations visent à encourager cet effort, à travers la promotion des obligations de guerre mais aussi du travail des femmes ainsi que de l'engagement militaire des hommes. Différents thèmes y sont traités : le patriotisme, l'absence des proches, les modifications des rôles entre hommes et femmes, le regroupement, l'amour, le travail et la famille. Par la manière dont il travaille comme illustrateur de magazine pendant la guerre, Rockwell est parfois comparé à Winslow Homer, qui travaillait de même pour Harper's Weekly pendant la Guerre de Sécession. Pour bon nombre d'observateurs, les quatre tableaux de Rockwell ont contribué à ce que les « quatre libertés » de Roosevelt deviennent un objectif partagé par tous.
Ce thème des quatre libertés devient rapidement un thème important pour le groupe (Les Artistes pour la Victoire). Il s'agit d'une des nombreuses associations d'artistes qui fournissent au gouvernement les supports artistiques promotionnels demandés pour la conduite de la guerre. Le groupe contribue également à mettre en place des expositions sur la paix mondiale.
Bien qu'il soit perçu comme apolitique et qu'il se déclare lui-même mal à l'aise avec , Rockwell prône . Pour lui, ces libertés valent qu'on se batte pour elles, et il consent à de nombreuses contributions en faveur de l'effort de guerre, bien au-delà de ses quatre tableaux. Il est très connu pour sa création du personnage récurrent de Willie Gillis, un personnage de soldat idéalisé, ainsi que pour la célèbre Rosie la riveteuse dont il reprend le thème en 1943. D'autres titres de tableaux de Rockwell sont passés à la postérité, comme War News (Des nouvelles de la guerre) ou encore Homecoming Soldier (Le Retour du soldat). Il encourage le soutien financier aux coûts de la guerre, grâce à des affiches comme Hasten the Homecoming (Faites-les rentrer plus vite) en 1943.
Création et publication Un démarrage difficile En 1939, Rockwell s'installe à Arlington dans le Vermont, une ville où ont déjà vécu de nombreux artistes comme Robert Frost, Rockwell Kent ou encore Dorothy Canfield Fisher. Parlant de la ville qu'il quitte, New Rochelle dans l’État de New York, Rockwell dit : . Il y avait vécu un divorce et mené une vie assez dissolue. D'autres artistes comme John Atherton ou Mead Schaeffer s'installent à Arlington peu après Rockwell. Tous ces artistes résidents, y compris Rockwell, se soutiennent mutuellement et embauchent des habitants de la ville comme modèles amateurs. En croisant ses usages de la photographie et de modèles vivants d'Arlington, Rockwell parvient à peindre en à peu près une heure ce qu'il appelle , généralement des travailleurs, au lieu d'y consacrer une journée entière avec des modèles professionnels. Il paie ses modèles sans générosité excessive : Rose Hoyt, qui pose pour trois séances de photographie pour La Liberté de parole et La Liberté de culte, touche (l'équivalent de en 2015) pour l'ensemble des séances.
Quand les États-Unis entrent en guerre en 1941, le pays dispose de trois agences chargées de la propagande de guerre : le Bureau des Données et Statistiques (OFF), la division de l'information du Bureau de Gestion des Crises (OEM), et le Bureau des Rapports Gouvernementaux (OGR)Respectivement , et .. Le Bureau OFF a pour responsabilité de commander des œuvres d'art et d'animer un groupe d'écrivains sous l'autorité du directeur de la Bibliothèque du Congrès Archibald MacLeish. Au milieu de l'année 1942, le Bureau d'Information sur la Guerre constate qu'en dépit des efforts de diffusion de l'OFF à travers brochures, affiches, stands et autres médias, seul un tiers de la population a entendu parler des Quatre Libertés de Roosevelt, et que seule une personne sur 50 peut les nommer.
En 1942, Rockwell est âgé de . Cela fait trente ans qu'il travaille comme illustrateur professionnel, et il connaît un véritable succès. De plus, c'est en 1942 que son personnage Willie Gillis commence à devenir célèbre. C'est toutefois une année complexe pour le Post : son directeur Wesley W. Stout, qui avait succédé à Lorimer en 1936, est remplacé par Ben Hibbs afin de relancer les ventes du magazine. En effet, Stout publie au début de l'année 1942 un article dont le titre est () qui entraîne une chute des abonnements et des contrats publicitaires. Le journal semble alors dans une passe financière difficile.
Le , Rockwell se rend au Pentagone pour faire valider un projet d'affiche en soutien à l’Ordnance Corps qui est l'un des principaux corps chargés de la logistique dans l'armée américaine. Robert P. Patterson, qui est alors sous-secrétaire à la Guerre, lui suggère certaines modifications. Ce même jour, Rockwell rencontre Thomas Mabry qui appartient à la division graphique du Bureau OFF, division chargée de coordonner la production d'affiches et de posters liés au thème de la guerre. Mabry, qui est l'ancien directeur du MoMA de New York, lui fait part du besoin de produire des œuvres qui relaient le message des quatre libertés. De retour chez lui, Rockwell pense à la Charte de l'Atlantique, qui en 1941 reprenait explicitement certaines des quatre libertés.
Rockwell garde en mémoire une scène vécue dans une réunion municipale lors de laquelle une personne exprimait une opinion très minoritaire mais avait tout de même pu prendre la parole, et avait été écouté avec respect alors même qu'il était seul de son avis. L'artiste s'inspire de cette scène pour illustrer La liberté de parole, et il décide d'employer ses voisins comme modèles pour créer une série d'affiches reprenant les thèmes des quatre libertés telles qu'énoncées par Roosevelt. Pendant trois jours, il dessine des esquisses au fusain pour cette série, bien que certaines sources parlent plutôt d'esquisses en couleurs. L'intention de Rockwell, dans un élan de patriotisme, est de se rendre à Washington et d'offrir gracieusement ses services au gouvernement. À la mi-juin, en compagnie de Schaeffer, il emporte quatre esquisses à Washington où ils s'installent à l'hôtel Mayflower puis partent en quête de commandes d'œuvres d'art au service de la guerre. Il rencontre à nouveau Patterson qui lui prête peu d'attention, et il se rend au tout nouveau Office de l'information de guerre (OIG) où on lui dit : .
Commande du Post
Rockwell ne parvient donc pas à convaincre le gouvernement américain de publier son projet. Mais quand Schaeffer et lui retournent dans le Vermont le , ils font une halte à Philadelphie pour y rencontrer le nouveau directeur du Post, Ben Hibbs. D'après plusieurs sources, cette rencontre aurait été impromptue, mais les avis divergent à ce sujet. Hibbs apprécie les esquisses de Rockwell pour les Quatre Libertés et lui donne deux mois pour mener à bien ce travail, en le libérant des commandes de couverture initialement prévues.. Dans un courrier daté du , la direction du Post précise qu'il s'agit de publier à la fois la série d'illustrations de Rockwell, et celle de Schaeffer. Le , le directeur artistique du Post James Yates donne connaissance à Rockwell de son projet de mise en page des tableaux, qui seront accompagnés d'un ou plusieurs textes écrits par le président Roosevelt.
vignette|alt=peinture montrant un homme enchaîné, le visage recouvert d'un sac, avec une inscription en anglais dénonçant la brutalité nazie.|Affiche de propagande anti-nazie de Ben Shahn, 1943.Ben Shahn fait partie des illustrateurs avec lesquels Rockwell est en concurrence pour obtenir des commandes de l'État américain.