L'Homme truqué est un roman court de Maurice Renard, paru initialement en dans la revue Je sais tout. Régulièrement réédité en France au cours des , il bénéficie également de nombreuses publications à l'étranger.
Maurice Renard raconte, dans ce récit, le retour dans son village natal de Jean Lebris, un soldat ayant perdu la vue durant la guerre de tranchées. Ayant acquis une vision surhumaine à la suite d'une expérience médicale visant à lui rendre la vue, il cherche à cacher son encombrant secret à son entourage.
Écrit au lendemain de la Première Guerre mondiale, le roman met en scène un mutilé de guerre. Il apparaît comme une œuvre pessimiste, tant par son thème que par sa fin tragique. À ce titre, il témoigne du traumatisme subi par la population française au lendemain de la guerre.
En parallèle, Maurice Renard, chef de file du genre littéraire merveilleux-scientifique, cherche avec ce récit d'imagination scientifique à donner matière à réflexion au lecteur. Il pousse ainsi ce dernier à s'interroger sur les progrès scientifiques sur lesquels il offre à l'occasion un regard nuancé, notamment à travers la question du surhomme, mais également sur l'existence des mondes invisibles qui nous environnent.
En 2013, l'écrivain Serge Lehman et le dessinateur Gess revisitent ce classique du genre merveilleux-scientifique dans une bande dessinée homonyme, en transposant le personnage créé par Maurice Renard dans un contexte super-héroïque.
Genèse de l'œuvre Maurice Renard, chantre du merveilleux scientifique vignette|gauche|Grâce à ses électroscopes, Jean Lebris parvient à voir le tissu nerveux des individus de la même manière que les rayons X révèlent le squelette humain. Photographie de la main d'Anna Bertha Ludwig Röntgen prise par son mari Wilhelm Röntgen le .|alt=radiographie d'une main Maurice Renard est un romancier de la littérature d'imagination scientifique qui cherche à théoriser un genre littéraire sous le nom de « roman merveilleux-scientifique » pour en favoriser l'émergence. Auteur des succès Le Docteur Lerne, sous-dieu (1908) et Le Péril bleu (1911), il assigne dans un article fondateur paru en 1909 des aspirations considérables au genre littéraire, à savoir donner matière à réflexion au lecteur par l'application des méthodes scientifiques sur des événements irrationnels. Au cours du premier quart du , l'écrivain cherche à faire réfléchir ses lecteurs sur les effets du progrès. Ainsi, Maurice Renard préconise d'utiliser la science, non plus comme un décor à l'instar des romans scientifiques de Jules Verne, mais comme un élément perturbateur qui engendre un phénomène merveilleux.
La guerre suspend ses activités littéraires, puisqu'il est mobilisé entre et . Au lendemain du conflit, ses problèmes financiers le contraignent à s'adonner à une littérature plus populaire. Il produit alors des textes hybrides dans lesquels les intrigues policières et amoureuses prennent le pas sur la dimension merveilleuse-scientifique.
Lorsqu'il définit le merveilleux scientifique, Maurice Renard fait explicitement référence aux œuvres de plusieurs romanciers qu'il admire, dont le Franco-Belge J.-H. Rosny aîné et l'Anglais H. G. Wells. Ainsi, le roman L'Homme truqué s'inspire du travail de ces deux auteurs, à savoir les récits Un autre monde de Rosny aîné et Un étrange phénomène de Wells, deux œuvres parues en 1895 qui traitent d'individus handicapés par leur vision fantastique. Outre les œuvres littéraires, il puise sans doute également son inspiration dans l'invention de la radiographie. En effet, en , Wilhelm Röntgen prend les premières photographies de la main de son épouse, sur lesquelles les os apparaissent distinctement entourés du halo plus clair de la chair. Maurice Renard transpose ce procédé vers une vision des phénomènes électriques dont est pourvu le personnage principal, qui parvient à voir une image d'arborescence du tissu nerveux des individus.
Un contexte de création marqué par la guerre vignette|300 px|droite|La guerre des tranchées fut la conséquence de la révolution des armes de plus en plus dévastatrices et meurtrières.|alt=Photographie de soldats français qui attendent dans une tranchée. Si le développement rapide de la science et de la technologie à la fin du a engendré des œuvres optimistes de la part des romanciers de littérature d'imagination scientifique, en parallèle, un certain nombre de romans s'intéressent au danger social que la science peut représenter. La Première Guerre mondiale et le traumatisme induit par les ravages causés par la technologie renforce chez ces romanciers cette méfiance envers la science, notamment avec la prolifération des savants fous dans les récits de fiction.
Outre ce regard nuancé sur la science et ses potentialités, la figure du soldat transformé par la guerre, que ce soit physiquement ou psychiquement, est un thème qui apparaît dès le début du conflit. Ainsi, J.-H. Rosny aîné, dans son roman L'Énigme de Givreuse paru en 1916, met en scène un soldat blessé de retour du front après avoir été dédoublé en deux copies totalement identiques. Dans ce récit qui porte non pas sur la guerre mais sur ses conséquences, Rosny aîné s'interroge sur la recherche scientifique et ses propres limites. Ce thème, important également chez Maurice Renard, apparaît déjà en 1920 avec la nouvelle La Rumeur dans la montagne qui met en scène un peintre traumatisé par la guerre. L'année suivante, il publie le roman L'Homme truqué qui, à l'instar de L'Énigme de Givreuse, traite d'un soldat de retour chez lui après avoir subi une transformation physique causée par des scientifiques.
L'histoire Résumé Prologue-épilogue Dans les années d'après-guerre, les gendarmes de Belvoux, Mochon et Juliaz, découvrent dans un bois, le cadavre du docteur Bare, abattu d'une balle dans la tête. Les gendarmes se présentent chez la victime et découvrent que son logement a été entièrement fouillé. Ils retrouvent néanmoins un manuscrit écrit par le docteur qui a échappé à la vigilance des malfaiteurs. Ce document forme un récit dont la mort sanglante du docteur n'est que l'épilogue.
vignette|droite|C'est en remettant sa montre à l'heure que Jean Lebris trahit son secret.|alt=dessin en noir et blanc de mains réglant une montre à gousset. Le geste révélateur Le manuscrit du docteur Bare débute par ses retrouvailles avec Jean Lebris, jusqu'alors présumé mort pour la France en . Celui-ci raconte au docteur qu'après une bataille durant laquelle il perdit la vue, il fut conduit par des Allemands auprès d'un docteur expérimentant un nouveau traitement ophtalmologique. C'est en profitant du mécontentement de son geôlier qu'il a pu s'échapper et revenir dans son village natal. Alors que Jean a regagné le domicile maternel, le docteur Bare l'observe par la fenêtre et assiste à une scène invraisemblable qui le fait douter de la réelle cécité du jeune homme : au dernier coup de midi, celui-ci regarde sa montre et la remet à l'heure.
L'aventure de Jean Lebris Quinze jours plus tard, tandis que le docteur ausculte Jean pour sa toux qui empire, il fait la connaissance de la nouvelle locataire de Madame Lebris, une jeune fille du nom de Fanny et est immédiatement séduit. Le docteur finit par apprendre le secret de Jean, lorsqu'il le surprend dans les bois : surpris, le jeune homme se retourne et braque son révolver en direction du docteur caché derrière un buisson. Apprenant qu'il s'agit de son ami le docteur Bare, Jean entreprend alors de lui raconter la vérité. Il lui révèle qu'après avoir été blessé à la bataille de Dormans, des soldats allemands l'ont conduit dans une clinique située dans une forêt d'Europe centrale. Devenu aveugle, il est soigné par le docteur Prosope, qui procède à l'ablation de ses yeux et les remplace par de nouveaux. À son réveil de l'opération, Jean parvient à voir devant lui un être de lumière malgré le bandeau sur ses nouveaux yeux. Le docteur Prosope lui explique le principe de sa nouvelle vision : pour une personne normale, l'œil est relié au cerveau par le nerf optique, lequel transmet au cerveau les impressions lumineuses que l'œil a reçues. En remplaçant les yeux de Jean par des organes lui permettant de voir l'électricité, des électroscopes, il peut voir le système nerveux des personnes, y compris à travers les murs. À la suite de la dispute du docteur Prosope avec son serviteur, celui-ci quitte secrètement la clinique en emmenant Jean avec lui. Il le conduit ainsi jusqu'à Strasbourg d'où Jean peut rejoindre dans un premier temps sa hiérarchie militaire, avant de regagner son village natal.
Radiographie Durant les semaines qui suivent l'arrivée de Fanny à Belvoux, la jeune fille et le docteur Bare se rapprochent si bien que ce dernier finit par lui avouer ses sentiments et lui demande sa main. Fanny refuse au motif que la nouvelle briserait le cœur de Jean, chez qui elle devine des sentiments identiques à ceux du docteur. Elle lui répond alors qu'elle acceptera dans deux mois lorsque Jean, très malade, ne sera plus de ce monde. Après que Jean a accepté de se faire radiographier par le docteur, l'hospice abritant le laboratoire est la proie d'un incendie. Le docteur Bare soupçonne alors l'intervention de Prosope dans la destruction des preuves des électroscopes de Jean.
Les derniers jours du phénomène De plus en plus malade, Jean fait une crise violente accompagnée d'hémoptysie qui le cloue au lit. Durant son repos forcé, le sixième sens de Jean se développe si bien qu'il parvient à distinguer des formes d'électricité insoupçonnées qui se déplacent dans l'air et qui pourraient être une race invisible, constituée exclusivement d'électricité, qui nous environne. Son état ne cessant d'empirer, le jeune homme finit par mourir. Le docteur met alors Fanny au courant des yeux électromagnétiques et lui fait part de son plan pour empêcher que quiconque vole les yeux du cadavre. Parti donner des instructions aux maçons pour qu'ils rendent inviolable sa tombe, le docteur laisse Fanny au chevet de Jean avant de la remplacer à la tombée de la nuit. La nuit venue, alors qu'il espère subtiliser les yeux électroscopiques, il découvre qu'ils ont disparu. Au matin, se rendant auprès de Fanny pour lui raconter sa déconvenue, il découvre qu'elle a également disparu et en déduit qu'elle l'a manipulé depuis leur rencontre. Le docteur tente de se rassurer en se disant qu'elle devait quand même l'aimer un peu pour lui avoir permis de rester en vie.
Personnages principaux vignette|gauche|Le docteur Bare et Fanny Grive au chevet de Jean Lebris. Illustration de Riccardo Salvadori pour la version italienne de 1924 du roman.|alt=Un homme et une femme sont au chevet d'un homme alité qui porte des lunettes noires. Le personnage principal de ce roman est Jean Lebris. Ce soldat, disparu pendant la guerre, réapparaît après le conflit dans son village natal. Rendu aveugle à la suite de l'explosion d'un obus dans les tranchées, il est secouru par une ambulance allemande avant d'être livré à de mystérieux médecins. Il devient ainsi à ses dépens le sujet d'une expérience médicale visant à lui rendre la vue. Ayant recouvré la vue grâce à la pose d'électroscopes lui permettant voir l'électricité, il parvient à prendre la fuite et gagner son village de Belvoux. Se sentant en danger, il cache à son entourage sa vision augmentée.