Les procès de sorcellerie de Fribourg font partie d'une vaste campagne de chasse aux sorcières organisée en Suisse, qui débute par les procès de sorcellerie du Valais à partir de 1428. À cette époque le concile de Bâle et les différentes bulles papales dont la Vox in Rama ont posé les jalons d'une condamnation du crime de sorcellerie comme un crime d'hérésie, ainsi que la possibilité de faire instruire des procès en sorcellerie par un tribunal d'inquisition. Dans le contexte de Fribourg, les procès constitutifs de chasses aux sorcières débutent en 1429, et se placent en alternance entre des vagues de procès dirigée contre les hérétiques vaudois en 1399 et 1430. Ils marquent les débuts de l'inquisition en Suisse romande. Cette alternance rapprochée entre procès en hérésie et procès de sorcellerie est une particularité des premiers procès de sorcellerie à Fribourg.

Ces procès sont à replacer dans un contexte régional d'enjeux territoriaux de la ville de Fribourg au qui cherche à étendre son influence, et sont représentatifs de la transformation des procès visant les hérétiques en procès de sorcellerie, avec en même temps une prépondérance des femmes mises en cause dans ces procédures.

Les procès sont retranscrits dans des registres légaux, et on en trouve également des traces dans les extraits de comptes communaux, que des archivistes et historiens et historiennes en Suisse ont dépouillés depuis les années 1990.

À partir de 1475 on en trouve également des traces dans les Livres Noirs () qui comportent des retranscriptions d'interrogatoires des personnes suspectées.

Une première vague de procès que l'on peut qualifier véritablement de chasse aux sorcières organisée a lieu en 1429, puis une deuxième entre 1438 et 1442, et une troisième entre 1462 et 1464. Si les premiers procès de 1429 sont menés sous l'égide de l'inquisition par Ulric de Torrenté, les procès en sorcellerie suivants sont menés par les autorités de la ville de Fribourg, et sont donc des procédures laïques, menées dans le cadre de l'expansion territoriale de la ville, avec la volonté de s'affranchir de la tutelle de l'inquisition. Les victimes de ces procès, sauf exception, sont pour les trois quarts des femmes, et visent de plus en plus au cours du temps en grande majorité les populations paysannes en dehors de la ville de Fribourg, en faisant de ces procès une méthode pour établir le pouvoir de la ville sur les campagnes environnantes, parfois qualifiée par les historiens et historiennes de « guerre entre la ville et la campagne ».

La dernière des victimes des procès de sorcières à Fribourg (et en Suisse Romande) est Catherine Repond, dite « la Catillon ». condamnée à être étranglée puis brûlée vive en 1731. En 2009, une motion demandant la réhabilitation de Catherine Repond est refusée par le Grand Conseil du canton de Fribourg. En 2010 une Place Catherine-Repond est inaugurée au lieu-même de son exécution, sur la colline du Guintzet à Fribourg. En 2020, les archives cantonales mettent en ligne les retranscriptions de plus de . furent victimes de ces procès, et 300 périrent sur les bûcher au total sur toute la durée des procès, faisant de Fribourg un des cantons les plus meurtriers de la Suisse en ce qui concerne la chasse aux sorcières, juste après le canton de Vaud. La Suisse reste le pays qui a le plus brûlé de sorcières en Europe par rapport au nombre de ses habitants.

Contexte historique L'inquisition et la persécution des hérétiques et des sorcières Contexte européen vignette|gauche|alt=Gravure de 1572 de Fribourg de Georg Braun et Frans Hogenberg intitulée Civitates Orbis Terrarum, représentant la ville de Fribourg en couleur, |Fribourg, gravure de Georg Braun ; Frans Hogenberg, Civitates Orbis Terrarum, page 1, 1572. Au niveau européen, l'Inquisition médiévale est établie par le pape Innocent III en 1199. En 1231, Grégoire IX publie la constitution Excommunicamus visant les hérétiquesCorpus juris canonici X, 5, 7, 14. et donne la tâche de condamner les hérétiques à un tribunal d'exception, l'Inquisitio hereticae pravitatis.

En 1233 est rédigée la première bulle de l’histoire contre la sorcellerie, la Vox in Rama, puis en 1318 à la suite d'une affaire d'empoisonnement et d'envoûtement visant le pape Jean XXII, une bulle élargit les droits des inquisiteurs. Enfin en , la bulle pontificale Super illius specula, assimile la sorcellerie à l'hérésie. Tous ces éléments mettent en place la possibilité juridique d'instruire des procès en sorcellerie par un tribunal d'inquisition.

À peu près au moment où commencent les premiers procès à Fribourg, débute en Suisse le concile de Bâle (1431-1442). Johannes Nider, l'auteur du Formicarius assiste au concile. Martin Le Franc également, qui rédige Le Champion des dames, ainsi que nombre de rédacteurs des premiers manuscrits concernant les sorcières et le sabbat. Au concile sont également diffusés les Errores Gazariorum, conservés entre les feuillets des actes du concile de Bale au Vatican.

Contexte en Suisse romande vignette|alt= Gravure en noir et blanc représentant deux sorcières préparant un maléfice de mauvais temps dans un chaudron, avec un gros nuage avec de pluie au-dessus de leurs têtes, auteur inconnu vers 1489.|Sorcières préparant un maléfice de mauvais temps, auteur inconnu vers 1489. En Suisse romande, l'inquisition est présente depuis 1267, mais n'intervient pas de manière massive. Un tribunal d'inquisition francophone est toutefois présent à Lausanne, qui intervient d'abord dans des incidents isolés. En 1375, le premier inquisiteur de Lausanne, François de Moudon mène une procédure contre le béguinage du Libre-Esprit soupçonné d'hérésie. Il ne réussit pas à mener à bout son entreprise pour faire accuser d'hérésie les fribourgeoises suspectées. L'inquisition devient permanente sous l'influence d'Ulric de Torrenté En 1429-1430, Ulric de Torrenté enquête contre les vaudois à Fribourg dans le diocèse de Lausanne. C'est donc lui qui débute les premiers procès contre des sorcières en 1429, puis les procès contre les vaudois en 1430, ces procès faisant suite à une premières série de procès contre les hérétiques vaudois en 1399. Ulrich de Torrenté parvient, soutenu par le pape Martin V puis Félix V, à garantir l’indépendance de sa mission face à la hiérarchie dominicaine, et à établir l'inquisition comme une institution, en la dotant d'une structure et de personnel. Torrenté rédige aussi des formulaires d'interrogatoires afin d'identifier les hérétiques. La ville de Fribourg est selon les historiens Georg Modestin et Kathrin Utz Tremp, la première et la meilleure cliente du tribunal de l'inquisition de la Suisse romande.

Les interrogatoires des procès de sorcellerie de Fribourg après 1475 sont retranscrits dans des registres légaux appelés communément les Livres noirs.

Conflits territoriaux vignette|gauche|alt=Estampe de 1548 de Johannes Stumpf publié dans les Voelckeren Chronick wirdiger thaaten Beschreybung représentant la ville de Fribourg en noir et blanc. |Fribourg, 1548, estampe de Johannes Stumpf publié dans les Voelckeren Chronick wirdiger thaaten Beschreybung. vignette|alt=Gravure de 1548 représentant en noir et blanc le blason des Kybourg.|Blason des Kybourg, gravure de 1548. Fribourg est une ville fondée en 1157 par le duc Berthold . Durant le bas Moyen Âge, la ville passe sous l'autorité successive des Zaehringen jusqu'en 1218, des Kybourg jusqu'en 1277, des Habsbourg jusqu'en 1452 avant de passer à la Savoie. vignette|alt=Gravure de 1548 du blason de Ropdolfe de Habsburg en noir et blanc.|Blason de Ropdolfe de Habsburg, gravure de 1548. À la mort du duc Berthold, la ville revient à son fils Berthold , qui fonde la ville de Berne en 1191. Berne, à la différence de Fribourg, n'eut pas d'autres seigneur après la mort de Berthold , et devint une ville impériale, obtenant l'immédiateté impériale. Fribourg échut aux Kybourg, mais le lien historique avec Berne la constitue en une entité à la fois selon Kathrin Utz Tremp.

Le , Anne de Kibourg vend la ville aux fils de Rodolphe de Habsbourg. Sous la domination des Habsbourg, ces derniers cherchant à consolider le pouvoir de l'Autriche bien que ne jouissant pas du statut de ville impériale, la ville réussit à s'affranchir et devenir de plus en plus autonome. Le fait que les Habsbourg cherchent à étendre leur pouvoir va paradoxalement rendre Fribourg de plus en plus autonome, se détachant des Habsbourg, mais se réclamant habilement de l'Empereur et de l'Autriche pour rester indépendante de Berne.

Ces deux tendances historiques vont camper des tensions territoriales autour de la ville de Fribourg, notamment dans les campagnes, où à partir 1429 des procès en hérésie et en sorcellerie se multiplient.

Les procès Les procès en sorcellerie démarrent en 1437 (selon l'historienne Kathrin Utz Tremp) ou 1438 (selon Georg Modestin), mais on trouve des éléments dans les premiers procès menés contre des hérétiques dès 1429 et 1430 avec des procédures visant des pratiques de la magie plutôt que des postures hérétiques. Les recherches historiques menées par Georg Modestin et Kathrin Utz Tremp montrent pour la ville de Fribourg une alternance et une proximité temporelle et thématique de ces procès, ainsi que leur connexion avec les enjeux territoriaux de la ville de Fribourg au . Pour expliquer les procès en Suisse romande, l'historienne Kathrin Utz Tremp reprend l'hypothèse de selon laquelle le concept cumulatif de sorcellerie est issu d'un glissement des stéréotypes liés à l'hérésie médiévale, thèse également accréditée par Georg Modestin. Il y aurait une continuité entre les premiers procès pour hérésie intentés contre les Cathares dans le sud de la France et les procès en sorcellerie constitutifs de chasses aux sorcières qui se mettent en place progressivement au . Ce fait avait déjà été noté de manière plus générale par Carlo Ginsburg, dans son livre Le sabbat des sorcières relevant une continuité sémantique dans les discours accusatoires et imaginaires d'empoisonnement de puits par des lépreux et des juifs dans le sud de la France, le discours tenu contre les hérétiques, et celui tenu contre les sorcières à travers le concept élaboré de « sabbat ».

Les premiers procès en hérésie de 1399 et 1430 Les procès menés entre 1399 et 1430 sont documentés par une première étude historique de Gottlieb Friedrich Ochsenbein intitulée Aus dem schweizerischen Volksleben des XV. Jahrhunderts (). Ochsenbein est pasteur à Fribourg entre 1854 et 1877.

Procès de 1399 Les procès visent l'aile allemande de la secte de Vaudès (mouvement vaudois). Les actes du procès de 1399 n'ont pas été conservés dans leur intégralité, il ne reste que des extraits et les sentences prononcées.

Guillaume de Menthonnay, évêque de Lausanne est informé par un avoyer et la ville de Fribourg que des personnes y sont soupçonnées d'hérésie. Il semble que les accusations aient été transmises officiellement par une délégation de la ville de Berne, qui mène un procès contre les vaudois en 1399 également. La délégation bernoise se rend à Fribourg pour y remettre une liste de personnes accusées ( et ) agrémentée des chefs d'accusations à une délégation de la ville de Fribourg. Les personnes ont été dénoncées lors des procès qui se sont tenus à Berne. Le contexte fait suite à la perte de la région du Simmental au profit de la ville de Berne, qui en rachète les seigneuries locales. Les motifs de la remise de cette liste ne sont donc pas forcément amicaux envers la ville de Fribourg. vignette|Armoiries de l'évêque Guillaume de Menthonay.