Bajazet est une tragédie en cinq actes et en vers de Jean Racine. Elle est représentée pour la première fois en janvier 1672 au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et publiée la même année. Septième pièce de son auteur, elle est la première à s'inspirer d'un épisode historique contemporain, un fratricide ordonné en 1635 par le sultan ottoman Mourad IV.
Avec Bajazet, Racine réactive la veine des pièces françaises à sujet turc et s'éloigne radicalement de l'esthétique moins sanglante de sa tragédie précédente, Bérénice, quoique les deux pièces mettent en scène le même conflit entre le pouvoir politique et les passions amoureuses. La violence et la complexité de l'intrigue sont de retour : après de nombreux revirements, la pièce se conclut par une , selon la formule de Madame de Sévigné, dans l'atmosphère cloîtrée du sérail de Mourad IV, sultan ottoman de 1623 à 1640 et évoqué sous le nom dAmurat dans la pièce. Amurat n'apparaît pas directement dans la pièce, mais seulement par les liens que les autres personnages ont avec lui. L'intrigue est centrée plus particulièrement sur l'un des frères du sultan, Bajazet : sous le coup d'un arrêt de mort prononcé par le sultan parti combattre les Perses, ce prince est en outre pris dans un triangle amoureux impliquant la sultane restée seule au palais impérial à Constantinople.
À sa création, la pièce remporte un grand succès qui se fait plus mesuré par la suite. Elle fait aujourd'hui partie des œuvres secondaires de Racine, moins jouées que Phèdre ou Andromaque mais pas aussi délaissées que La Thébaïde ou Alexandre le Grand.
Contexte La carrière de Racine jusqu'à Bajazet Lorsque la pièce est montée en 1672, Racine s'est déjà construit une solide réputation. Sa troisième tragédie, Andromaque, a connu un grand succès auprès de la cour à peine cinq ans plus tôt, en novembre 1667. Fin 1670, sa Bérénice entre en concurrence directe avec Tite et Bérénice de Pierre Corneille, et Racine sort vainqueur de cette confrontation à en juger par le succès auprès du public. Ses revenus continuent de s'accroître ; Bérénice vient de lui rapporter environ . En outre, lorsqu'il fait imprimer Bajazet en février 1672, Racine se passe pour la première fois de toute dédicace à un personnage de la cour, signe qu'il y est déjà bien en faveur ; sa , résume Jean Rohou, lui permet . vignette|Mademoiselle de Champmeslé. Une menace, toutefois, plane sur le travail de Racine et du théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, auquel le dramaturge est intimement lié : Molière veut attirer à son théâtre du Palais-Royal le comédien Champmeslé et son épouse, qui vient de triompher quelques mois plus tôt dans le rôle-titre de Bérénice. Or, l'illustre acteur Floridor a tout juste pris sa retraite et Racine a besoin de garder les Champmeslé à l'Hôtel de Bourgogne ; malgré sa situation financière confortable, donc, l'auteur comprend qu'il ne peut et qu'il convient .
L'année 1671 est en outre marquée par une grande effervescence dans le domaine des tragédies à machine et des créations musicales : c'est l'année de la tragédie-ballet Psyché de Molière, des Amours du Soleil de Donneau de Visé et du tout premier opéra en français, Pomone, œuvres qui rencontrent toutes un vif succès à Paris. Dans ce contexte, Racine choisit de s'éloigner du modèle de Bérénice, dont l'action était réduite à la plus grande simplicité et qui lui avait valu des accusations de stérilité. Pour répondre à ses détracteurs, il décide d'emprunter une nouvelle voie.
L'Orient lointain et la mode des turqueries Racine a jusqu'ici puisé tous ses sujets de tragédie dans l'Antiquité — romaine dans Britannicus et Bérénice, grecque dans les autres. Il a suivi en cela une tradition française . Le choix d'un sujet contemporain turc avec Bajazet est donc une forme d'innovation dans la production théâtrale de Racine, une éventuelle source d'étonnement que l'auteur anticipe dans sa seconde préface de 1676 :
Si Racine se permet de mettre en scène un fratricide commis trois décennies plus tôt, c'est que la Turquie ottomane est à bien des égards très éloignée de la France du Grand Siècle, par sa situation géographique et par ses mœurs :
Pour compléter son argumentation, Racine convoque le souvenir d'Eschyle et de ses Perses, tragédie de 472 av. J.-C. qui met en scène des personnages contemporains de l'auteur comme le roi achéménide Xerxès : les Persans sont aux Athéniens de l'Antiquité ce que les Turcs modernes sont aux Français du .
En outre, le choix d'un épisode de l'histoire ottomane sacrifie à la mode orientaliste des turqueries qui se développe en Europe du . Jean-Pierre Collinet rappelle que à l'époque de Bajazet. Quinze mois avant la création de la pièce, Le Bourgeois gentilhomme de Molière, servi par une musique de Lully, a lui aussi cédé à la mode turque avec la cérémonie burlesque organisée pour tromper Monsieur Jourdain.
vignette|Mehmed IV, sultan de 1648 à 1687. Les gazettes des années 1670 et 1671 fourmillent plus que jamais de renseignements concernant l'Empire ottoman.. Il faut dire que les échanges diplomatiques contribuent à mettre le monde turc au goût du jour : en 1669, le sultan Mehmed IV, neveu de Bajazet, envoie Soliman Aga à la cour de Louis XIV pour rétablir des liens avec la France, après une période de tensions marquée notamment par l'envoi d'un contingent français censé aider les Vénitiens contre les Ottomans au siège de Candie ; mais le représentant de la Sublime Porte se montre insensible au faste déployé par le roi pour le recevoir.. Louis XIV aurait souhaité tirer vengeance de ce comportement en faisant moquer les Turcs dans la comédie-ballet du Bourgeois gentilhomme, mais aussi, selon Jean-François Solnon, dans la tragédie de Racine.Bajazet à proprement parler., mais le secrétaire du cabinet du roi Toussaint Rose aurait informé Racine que Louis XIV, .
La pièce de Racine arrive en outre après , qui et où suffisaient à créer une vague couleur locale. Racine n'est en effet pas le premier à faire une tragédie ou tragi-comédie sur un sujet ottoman : il a été précédé entre autres par Gabriel Bounin et sa Soltane en 1561, Jean de Mairet et son Grand Solyman de 1639, Georges de Scudéry avec Ibrahim en 1640, ou encore l'inconnu Desmares avec sa Roxelane de 1642-1643.. Georges Forestier rappelle toutefois que la veine de la tragédie turque s'est interrompue une vingtaine d'années avant Bajazet, au moment de la Fronde ; lOsman de Tristan L'Hermite en 1647 et le Tamerlan de Jean Magnon en 1648 ont été les derniers exemples du genre avant que Racine ne le réactive.
Personnages vignette|gauche|Bajazet. Les répliques de la pièce sont partagées entre sept personnages, qui sont présentés ainsi par l'auteur : Bajazet, frère du sultan Amurat. Roxane, sultane, favorite du sultan Amurat. Atalide, fille du sang ottoman. Acomat, grand vizir. Osmin, confident du grand vizir. Zatime, esclave de la sultane. Zaïre, esclave d'Atalide.
Bajazet, qui donne son nom à la pièce, n'est pas le personnage qui intervient le plus : il est absent des actes I et IV et est amplement devancé par Roxane, Atalide et Acomat en nombre de vers comme en nombre de répliques Sur la base de données theatre-classique.fr. :
Personnage Nombre de vers % Roxane 464,84 26,58 Atalide 441,66 25,25 Acomat 374,99 21,44 Bajazet 260,5 14,89 Osmin 109,01 6,23 Zatime 51,67 2,95 Zaïre 46,33 2,65
Outre ces personnages physiquement présents sur scène, deux autres noms reviennent au cours de la tragédie : Amurat, le sultan, absent du palais car occupé à prendre « Babylone » (Bagdad). Il est mentionné 34 fois au fil des cinq actes Sur la base de données theatre-classique.fr.. Orcan, l'envoyé du sultan d'origine africaine, qui n'intervient qu'en coulisse. Son nom revient à huit reprises dans les trois derniers actes.
Seuls Amurat et Bajazet sont nommés d'après des personnages historiques avérés : le premier est inspiré du sultan Mourad IV, le second de son frère Bajazet ou Bayezid.. Les autres noms sont de l'invention du dramaturge ou ont été empruntés à d'autres figures de l'Empire ottoman, tel Orcan, nom d'un autre frère du sultan Mourad.
Résumé de la pièce Racine situe la scène .
Acte I (4 scènes) vignette|gauche|Amurat ordonnant la mort de Bajazet. Osmin annonce au grand vizir Acomat que le sultan Amurat, parti livrer bataille aux Persans, semble sur le point d'abandonner le siège de « Babylone » (Bagdad). Acomat songe à profiter de cet échec pour encourager les janissaires à se révolter et à remplacer le sultan par son frère Bajazet. Il a déjà refusé d'obéir à un ordre adressé par Amurat de faire exécuter ce frère. Il est dans ces projets allié de la sultane en titre et favorite d'Amurat, Roxane, qui a tout pouvoir dans le palais en l'absence du sultan. Roxane est en effet tombée amoureuse de Bajazet et pense être aimée en retour. Elle veut porter son amant au trône mais comme gage d'amour, exige que Bajazet l'épouse. Or, Bajazet feint ses sentiments pour Roxane, et ses protestations d'amour sont en réalité faussement rapportées par la princesse Atalide, Bajazet et Atalide s'aiment en effet de longue date et Atalide a peur pour la vie de son amant.
Acte II (5 scènes) vignette|Roxane. Bajazet résiste à la proposition de mariage de Roxane, malgré la menace qui plane sur lui. Le grand vizir Acomat tente de le persuader d'accepter, en vain. Il demande alors à la princesse Atalide, amoureuse de Bajazet depuis l'enfance, de faire de même. Celle-ci semble résignée à laisser Bajazet à Roxane pour qu'il ait la vie sauve, et elle implore donc son amant de faire semblant d'aimer la sultane et de l'épouser. Bajazet, toujours réticent, accepte malgré tout de feindre, mais hésite sur le discours à tenir à la sultane.
Acte III (8 scènes) vignette|gauche|Acomat aux pieds de Bajazet. Bajazet s'est réconcilié avec Roxane. Atalide l'apprend par son esclave Zaïre et songe à mourir, ayant sauvé l'homme qu'elle aime. Elle commence à redouter que l'amour feint de Bajazet pour Roxane ne soit véritable et reçoit dans le même temps les avances du vizir Acomat, qui lui rappelle qu'il a obtenu la promesse de sa main en récompense de son aide. Bajazet vient toutefois expliquer à Atalide qu'il n'a fait que de vagues promesses à Roxane. Celle-ci survient et, devant la froideur de Bajazet, commence à deviner sa liaison avec Atalide :
Apprenant de Zatime l'arrivée du terrible Orcan, l'envoyé d'Amurat chargé d'éliminer Bajazet, Roxane comprend qu'elle doit trancher rapidement. La moindre preuve d'une liaison entre Bajazet et Atalide signera la perte du prince :
Acte IV (7 scènes) vignette|Atalide soutenue par Zatime. Atalide reçoit une lettre de Bajazet, qui l'aime et dit vouloir continuer à feindre. Roxane, décidée à éclaircir la vérité, met à l'épreuve Atalide en lui apprenant la victoire d'Amurat au siège de Babylone et la mort prochaine de Bajazet. Atalide s'évanouit et Zatime découvre la romance de Bajazet et d'Atalide en lui portant secours et en trouvant sur elle la lettre de Bajazet. Elle apporte cette lettre à sa maîtresse la sultane, qui comprend en la lisant qu'elle a été trahie. Les preuves accablantes qu'elle vient d'obtenir la décident à faire exécuter Bajazet. Le vizir Acomat, qui jusque-là complotait avec Atalide et Bajazet, décide d'agir désormais sans eux.
Acte V (12 scènes) vignette|gauche|Bajazet, mort. Atalide ne trouve plus la lettre de son amant et comprend que la sultane l'a lue. Au cours d'une dernière entrevue entre Roxane et Bajazet, le prince avoue aimer Atalide, mais Roxane lui laisse une dernière chance : elle lui demande de l'épouser le jour même et d'assister à la mise à mort d'Atalide. Bajazet refuse et demande à Roxane d'épargner son amante, innocente selon lui. Roxane le congédie. Atalide propose de se sacrifier pour que Bajazet ait la vie sauve.