L’économie frontalière particulière de Sare s’explique par l'interpénétration des vallées, alliée à une unité linguistique, le basque, et des liens familiaux développés au cours des siècles. Enfoncée pour plus des trois cinquièmes de son territoire dans la Navarre espagnole, Sare partage la frontière avec trois communes navarraises, Vera de Bidassoa, Echalar et Zugarramurdi.

Le territoire déterminé par ces quatre localités fait l'objet, dès le Moyen Âge, d'une lutte d'influence à la fois religieuse, entre les diocèses de Bayonne et de Pampelune, et politique, entre les royaumes de Navarre et de Castille. Sare bénéficie jusqu'à la Révolution d'une autonomie administrative par rapport à l'autorité royale, conséquence de son appartenance au parlement que constitue le biltzar du Labourd, et économique, du fait de sa capacité à signer des accords de facerie avec ses trois voisines navarraises ; cette dernière est encore confirmée par le traité signé en 1957 avec Vera de Bidassoa. Jusqu'à la Révolution, on parlera de la république de Sare, et les villages navarrais serviront alors de refuge aux exilés politiques saratars.

Si l’activité pastorale a donné lieu très tôt à une compascuité naturelle sur ces terres frontalières, toujours d’actualité, les disparités de taxes et la solidarité entre les quatre communautés sont à l’origine de deux phénomènes économiques singuliers, l’apparition d'une part de points de vente peu après la frontière, du côté espagnol, les ventas, et l’émergence d’autre part de la contrebande, qui concernait initialement des produits de première nécessité, échangés entre les vallées.

Les quatorze ventas encore présentes en 1993 ont évolué au cours des années, passant, pour certaines, de l’état de simples buvettes à celui de véritables supermarchés. D’autre part, la contrebande, bénéficiant souvent de la compréhension des douaniers, a donné naissance à une population ayant pignon sur rue et fréquentant les célébrités internationales lors de leurs excursions en pays saratar. Localisation de Sare 300px

La frontière vignette|Frontières de Sare avec les communes limitrophes. Le trait rouge indique la position de la frontière entre l'Espagne et la France.|alt=Carte montrant le territoire de la commune et les localités limitrophes.

Géographie Sare partage de frontière avec la Navarre depuis la proche du sommet de la Rhune, qui culmine à à l’ouest du village ; le finage commun s’achève entre les , au ruisseau Olazur (Olazurko erreka).. Le territoire communal s'étend au sud, et s’enfonce pour près des trois cinquièmes en direction des vallées des Cinco Villas et du Baztan, à travers la chaîne pyrénéenne, et la frontière est commune à trois localités espagnoles Vera de Bidassoa, Etchalar et Zugarramurdi.

La frontière est plus théorique que réelle, dans le sens où elle délaisse la ligne de crêtes au pic d’Atxuria pour suivre un tracé arbitraire, parfois rectiligne, à travers collines et vallons..

Histoire Cette zone a été l’objet de tensions de deux types au cours des siècles, religieuses et politiques. D’une part, une lutte d’influence au Moyen Âge entre les diocèses de Bayonne et de Pampelune, pour la suprématie sur ce territoire réputé impie ou réfractaire au christianisme, se traduit par l’ouverture des voies de pèlerinage.. D’autre part, la fondation d’une bastide au quartier Ihalar de Sare est sans doute la conséquence des confrontations entre les royaumes de Navarre et de Castille, résultant de la charte d’Alphonse VIII signée en 1203, et des visées expansionnistes de la Navarre .

Parmi les rares documents rescapés des destructions révolutionnaires., nous est parvenu un livre des faceries, relatant des accords pastoraux décennaux avec les communes voisines navarraises. La paroisse de Sare établit donc très tôt une communauté économique avec ses voisins espagnols de Vera de Bidassoa, Etchalar et Zugarramurdi, signant, en des lieux limitrophes des différentes paroisses, des conventions .. Cette pratique s'inscrit dans une tradition pyrénéenne de compascuité que Bruno Besche-Commenge décrit ainsi.Bruno Besche-Commenge est un enseignant et chercheur au centre de linguistique et de dialectique de Toulouse, spécialiste de l'histoire des techniques agro-pastorales. :

La période révolutionnaire met en exergue ces traditions d’indépendance économique, qui jusqu’en 1790, ont fait de Sare une petite république au sens propre du terme jouissant à la fois du privilège des faceries, en dépit des guerres entre la France et l’Espagne, et d'une autonomie administrative, au sein du biltzar d’UstaritzLe biltzar est l’assemblée représentative du Labourd jusqu’à la Révolution ; il regroupe la plupart des paroisses du Labourd et il assure l’autonomie de gestion financière du Labourd par rapport au pouvoir royal. Il possède également une fonction militaire et une fonction diplomatique.. L’émigration des Saratars en territoire espagnol, pour échapper aux décisions radicales des assemblées révolutionnaires, a pour effet de renforcer les liens de connivence entre les quatre localités ...

La table de Lizuñaga, au pied du col du même nom et au sud de Sare est un exemple significatif des accords existants entre cette localité et Vera de Bidassoa. La pierre que l’on peut voir aujourd’hui est la reconstitution d’une ancienne dalle qui mesurait plus de onze mètres de long sur un mètre de large, à cheval sur la frontière avec de part et d’autre douze grosses pierres également réparties (six dans chaque juridiction) et servant de siège aux mandataires..

Le traité de Bayonne reconnaît la survivance de ces traités comme faisant partie d’un droit pastoral coutumier. Le dernier traité, entre Vera de Bidassoa et Sare, date du ..

Les ventas

L’émergence des ventas est liée à la proximité des communautés navarraises et saratare et à la disparité des prix entre certains produits français fortement taxés comparés à ceux vendus en Espagne. Des boutiques, qui à l’origine étaient principalement des buvettes proposant quelques produits locaux ou touristiques, se sont alors développées sur la partie espagnole de la frontière, devenant aujourd’hui, pour certaines d’entre elles, de véritables supermarchés. On dénombrait quatorze ventas actives en 1993, six ayant été abandonnées.. Certaines de ces ventas datent du , mais la plupart ont vu le jour au cours de la Seconde Guerre mondiale, en réaction aux restrictions alimentaires qui sévissaient alors sur le territoire français..

La commune navarraise de Zugarramurdi compte onze ventas, qui s’échelonnent sur neuf kilomètres de finage commun avec Sare, entre les ; cinq d’entre elles ont cessé toute activité. La frontière qui sépare la France d’Etchalar s’étend sur huit kilomètres, de la à la , traversée par les cols des Trois Bornes, celui de Nabarlatz et enfin de Lizarrieta ; cette portion ne compte que deux ventas.. Enfin, les ventas de Vera de Bidassoa, sur la frontière qui court du col d’Ibanteli au sommet de la Rhune sur près de huit kilomètres, entre les sont au nombre de sept, dont six toujours actives..

Si le phénomène des ventas n'est pas unique, sur la partie espagnole de la frontière pyrénéenne d'Hendaye à Cerbère, leur concentration et la longueur du finage commun de Sare avec ses voisines navarraises constituent une particularité notable..

La contrebande L’unité territoriale développée au travers des accords pastoraux a également généré des conventions tacites commerciales, résultant de l’échange bilatéral de produits de première nécessité entre les vallées des deux côtés de la frontière, dans une zone caractérisée par l’unité linguistique et les liens familiaux. Ce principe de solidarité est sous-jacent, du moins à l’origine, à la naissance locale de la contrebande, lorsque les frontières nationales furent précisées et affirmées, par l'installation des bornes frontières en 1832.. Le basque utilise le terme gauazko lana .. À Sare, l’activité de contrebande de tabac fait de la commune le foyer le plus actif de la zone frontalière, si bien qu’en 1771, . En 1847, une monographie du lieutenant Vedel précise : Cette pratique est d’ailleurs encouragée par l’Église qui déclare en chaire locale que .

Les produits Dans cette région à dominante pastorale et où la compascuité est toujours vivante, le bétail a traditionnellement fait l’objet de tractations et d’échanges. Les produits en cuir ou textiles, ou les sonnailles font également partie des objets de première nécessité échangés, comme par la suite, les besoins évoluant, les épices et le cacao.

Le décalage de développement industriel, plus tardif en Espagne, voit circuler des produits manufacturés comme les pneus, les bas en nylon, et certains produits de luxe, notamment des foulards et des parfums. Le troc se fait alors avec de l’alcool et du tabac venant d’Espagne. Des pièces des Citroën Traction Avant ont également passé la frontière à dos de mulets, pour être remontées de l’autre côté de la frontière..

Le chiffre d'affaires annuel de la contrebande, dans les années précédant 1960, atteignait plusieurs milliards d'anciens francsUn milliard d'anciens francs équivaut, à parité constante, c'est-à-dire sans tenir compte de l'inflation, à .. Les pertes, liées aux saisies douanières, étaient alors assurées par le Lloyd's of London, le remboursement se faisant sur production de la preuve de la perte financière, généralement justifiée par le montant obtenu lors de la vente aux enchères des biens saisis.

Les douanes Survivance des péages percevant des taxes sur les marchandises traversant la frontière navarro-labourdine, le bureau des douanes fut installé dans les années 1910 à Iturraldeaberria..

Avant cette date, les bureaux de douane espagnols s’étaient avancés depuis l’Èbre jusqu’à la frontière avec la France, à compter du décret royal du . Les premiers douaniers furent installés à Dancharinea et Elizondo, puis à Vera de Bidassoa, Echalar et Errazu. Du côté français, c’était à Saint-Pée-sur-Nivelle, ainsi qu’au col de Saint-Ignace et, déjà à Sare, à Haranberria, qu’étaient localisés les bureaux de douane. Il y avait à Sare en 1931, et pour la plupart, ils habitaient avec leur famille dans la maison dite aujourd'hui Kazerna. Les postes fixes disparurent à partir de 1982.

Contrebandiers célèbres

Certains contrebandiers sont entrés dans l’histoire, grâce à leur proximité avec des visiteurs illustres. C’est le cas de Michel Dihursubehère (1818 - 1877) qui accompagne, le , le couple impérial Napoléon III - Eugénie de Montijo dans l’une de leurs excursions vers les grottes de Sare.. Le docteur Ernest Barthez de Marmorières, médecin de Napoléon III, décrit ainsi la rencontre : Dès lors, il devient un hôte incontournable lors des promenades du couple impérial dans la région saratare. Profitant de la mobilisation des douaniers pour l’escorte de l’empereur, la contrebande redouble d’activité lors des pique-nique impériaux.. Selon Guy Lalanne, ce personnage fournit des chevaux de luxe à l’empereur et organise pour lui, des courses de taureaux à Bayonne. Son activité devient plus rocambolesque encore, parce qu’il est connu pour avoir transporté un piano qui se révéla être un canon démonté, durant les conflits liés à la troisième guerre carliste, qu’il devait livrer au curé Santa Cruz.

Prosper Mérimée est un autre habitué des promenades impériales, et il témoigne de la proximité de Michel Dihursubehère avec la cour :

Michel Dihursubehère est le neveu d’un autre personnage portant même nom et même prénom (1790 - 1841), connu pour avoir organisé des passages clandestins lors de la première guerre carliste.. Ainsi, Charles de Bourbon, prétendant à la couronne d’Espagne, passe grâce à lui, la frontière à la hauteur de la . D’autres volontaires carlistes, comme , Félix Lichnowsky, Fernand Alfred von Stolberg lui doivent également d’être entrés en Espagne sans encombre.