vignette|Le marché aux esclaves d’Alger (1684).

La traite des esclaves de Barbarie est le commerce d'êtres humains, majoritairement européens, qui a fleuri principalement entre les dans les marchés d’esclaves du littoral de la côte des Barbaresques ou côte de Barbarie, qui concernait auparavant, toute la côte nord-africaine, du Maroc actuel à la Libye actuelle (les pays que sont l'Algérie, la Tunisie, et la Libye, n'étant que des extensions des anciennes régences et beylicat de l'Empire turc ottoman : Régence d'Alger (Algérie), Beylicat de Tunis (Tunisie), Régence de Tripoli (Libye), et le Maroc actuel étant issu du Sultanat alaouite, et dont l'autorité sur les tribus a été légitimé par la France). La piraterie sarrasine en Méditerranée, qui commença au et dont le premier épisode mémorable, en période carolingienne, fut le raid contre les Baléares en 798Voir Pierre Guichard, « Les débuts de la piraterie andalouse en Méditerranée occidentale (798-813) », dans Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 35 (1983), p. 55-76, spéc. p. 61-62., comporta dès l'origine, à l'occasion des razzias insulaires ou côtières, la capture de personnes vouées dès lors à la servitude ou au statut de « monnaie d'échange ». L'ampleur et l'impact des incursions de pirates musulmans sont bien attestés pour ce qui concerne, par exemple, le littoral du golfe du Lion du au Damien Carraz, « Une réalité ponctuelle et marginale ? La piraterie sarrasine sur les côtes du golfe du Lion du », dans Le Moyen Âge, 2015/3-4, tome CXXI, p. 645-661.. Déjà vigoureuses sur les côtes maghrébines au , notamment à Béjaïa où elles étaient une activité importante, la traite et la piraterie ont prospéré lorsque ces États se retrouvèrent nominalement sous suzeraineté ottomane (sauf le Maroc qui constituait alors l'Empire chérifien mais possédait également sa propre entité barbaresque, la république des corsaires salétins). Les marchés d’esclaves maghrébins faisaient le commerce d’esclaves que les pirates barbaresques s'étaient procurés dans des razzias d'esclaves sur les navires et par des raids sur les villes côtières d’Italie, de la mer Égée, des îles grecques, d’Espagne, des Baléares, du Portugal, de France, d’Angleterre, d'Irlande, des Pays-Bas et jusqu’en Islande.

Jusqu'au cependant, l'esclavage d'Européens continua. C'est ainsi, notamment, que les pilotes de l'Aéropostale furent régulièrement réduits en esclavage, puis rachetés par l'entreprise qui les employait. Jean Mermoz lui aussi, en 1926, vécut en captivité chez les Berbères du sud du Maroc.. Au Maroc, le dernier marché aux esclaves ne ferma qu'en 1920.

Histoire vignette|upright|Uluç Ali Paşa est un Italien « renégat », devenu sujet, puis officier corsaire dans la régence d'Alger, dans la hiérarchie duquel il atteint les sommets : il est nommé beylerbey d'Alger de 1568 à 1571, puis capitan pacha (« amiral de la flotte », kapudan paşa) de la marine ottomane au . Le commerce des esclaves existant en Afrique du Nord depuis l’Antiquité se poursuivit à l’époque médiévale. Le contrôle politique d'une partie de la région par l’Empire ottoman au renforça l’influence des Barbaresques déjà existante depuis le treizième siècle, augmentée par l’afflux de réfugiés morisques expulsés d’Espagne après la Reconquista. La protection ottomane (à Alger, Tunis et Tripoli) ou chérifienne (au Maroc) et le grand nombre d’immigrants augmentèrent rapidement le rendement des expéditions menées par les pirates et corsaires de la côte, qui saisissaient les équipages des navires européens pour les réduire en esclavage ou les rançonner.

Ainsi dans un état de la marine d'Alger en 1588, donné par Pierre Dan dans son Histoire de Barbarie et de ses corsaires, celle-ci était européenne pour moitié au moins et se composait alors, outre quelques frégates, de trente-cinq galères dont vingt appartenaient à des renégats européens majoritairement italiens.. Parmi les plus célèbres de ces renégats, on trouve le Calabrais Uluç Ali Paşa au ou encore le Vénitien Ali Bitchin, l’Anglais Jack Ward et le Néerlandais Jan Janszoon au .

Le grand nombre de Britanniques capturés par les Barbaresques est proportionnel à leur grande activité maritime. Entre 1609 et 1616, l’Angleterre à elle seule perdit marchands face aux pirates barbaresques Rees Davies, British Slaves on the Barbary Coast, BBC, .. Ce phénomène donna naissance, au , aux récits de captivitéGuy Turbet-Delof, L’Afrique barbaresque dans la littérature française aux , Genève, Droz, 1973, 407, largement publiés et lus, en tant que forme littéraire Linda Colley, Captives : Britain, Empire and the World, 1600-1850, Londres, Jonathan Cape, 2002, .. Parmi les écrivains, intellectuels ou artistes qui furent capturés et vendus comme esclaves par les Barbaresques, figurent : le peintre florentin Fra Filippo Lippi, qui, selon son biographe Giorgio Vasari, fut esclave des Maures à Alger pendant 18 mois, dans les années 1430 ; Miguel de CervantesCervantes a fait le récit de sa mésaventure dans L’Espagnole-Anglaise, qui fait partie des Nouvelles exemplaires., réduit en servitude à Alger pendant cinq ans (1575-1580) ; le poète sicilien Antonio Veneziano (1543-1593), esclave des Barbaresques à Alger du à l'automne 1579Voir Aldo Gerbino, « Un' Amicizia in versi. Cervantes e Veneziano », dans L'inchiesta Sicilia, 14 luglio 2017, https://www.inchiestasicilia.com/unamicizia-in-versi-cervantes-e-veneziano/ ; le savant abbé bénédictin Diego de Haedo, qui connut le même sort de 1578 à 1581 ; Jean-Baptiste Gramaye, captif en 1619 ; Emmanuel d'Aranda, en 1640-1641 ; ou encore, de 1678 au début 1681, Jean-François RegnardRegnard a relaté sa captivité à Alger dans son roman intitulé La Provençale., l’auteur du Légataire universel. On peut également citer Vincent de Paul, capturé en 1605 au large d’Aigues-Mortes et évadé, après deux années d'esclavage, de Tunis avec son maître qu’il aurait persuadé de retourner au christianismeBernard Pujo, Vincent de Paul, le précurseur, Paris, Albin Michel, 1998, 384, , .. La capture des navires et la réduction en esclavage de leurs équipages par les pirates barbaresques ont duré jusqu’à l'aube de la colonisation au .

Essor de la piraterie barbaresque vignette|Débarquement et maltraitement de prisonniers à Alger de Jan Goeree et Casper Luyken, 1706. Au milieu du , une révolte ayant réduit le pouvoir des pachas ottomans à un rôle de figurant, les villes de Tripoli, d’Alger, de Tunis et d’autres devinrent indépendantes de facto. L’absence d’autorité centrale forte et de cadre juridique contribua à asseoir l’influence des pirates, dont les raids destinés à se procurer des esclaves avaient lieu dans les villes et villages du littoral atlantique africain, ainsi qu’en Europe même. Les rapports mentionnent des raids barbaresques et des enlèvements de personnes en Italie, Espagne, France, Portugal, Angleterre, Pays-Bas, Irlande, Écosse et jusqu’en Islande, entre les .

Parmi les relations de razzias barbaresques les plus connues, on compte une mention dans le journal de Samuel Pepys, le tristement célèbre sac de Baltimore (), un village côtier d’Irlande, au cours duquel les pirates emmenèrent toute la population de la localité, ou les enlèvements turcs en Islande, expédition au cours de laquelle furent emmenés en captivité à Alger. Ces deux expéditions furent dirigées par le renégat néerlandais Jan Janszoon, alias « Mourad Raïs le Jeune », à la tête de corsaires hollandais, salétins, algérois et turcs ottomans de la République de Salé. Les raids dans la Méditerranée étaient si fréquents et si dévastateurs que le littoral entre Venise à Malaga subit un exode généralisé et que l’installation dans ces régions était découragée, à tel point que l'on a pu dire que c’était en grande partie parce que « il n’y avait plus personne à capturer pour longtemps ». La puissance et l’influence de ces pirates fut telle, à l’époque, que certaines nations, dont les États-Unis, payaient un tribut pour éviter leurs attaques.

Certains prisonniers des barbaresques ont pu obtenir de grandes richesses et des biens, avec un statut supérieur à celui d'esclave. Par exemple, James Leander Cathcart, un Américain qui a atteint la plus haute position qu'un esclave chrétien pouvait occuper dans la régence d'Alger, devenant conseiller du Dey d'Alger (gouverneur), ou encore Hark Olufs, un Danois devenu trésorier du Bey de Constantine, commandant des gardiens du palais du bey, puis commandant en chef de la cavalerie locale du Beylik de l'Est.

Barberousse (1466-1546), le Dey d'Alger, disposait d'abris en Corse (d'où la Bataille de Girolata) et faisait tant de razzias dans l'île que de nombreux hommes corses finirent captifs dans la chiourme turque à ramer sur les galères ottomanes. La piraterie barbaresque resta cependant moins systématique que l'organisation de réduction en esclavage par les Ottomans en Europe centrale et de l'est (principalement dans les Balkans) ; lesquels Ottomans réduisirent en esclavage un garçonnet chrétien sur dix depuis leurs colonies européennes, pour en faire des soldats-esclaves à leur service, selon la loi du devchirmé (soit un demi-million d'enfants chrétiens entre les ) ; sans compter leurs otages chrétiens (dont Vlad III l'Empaleur, fameux à travers son avatar Dracula).

Malgré les tours génoises censées prévenir des attaques maritimes et la hauteur des villages perchés dans les montagnes (pour avoir le temps de fuir les envahisseurs), de nombreuses femmes corses finirent esclaves dans les bordels maghrébins ou dans les harems, l'exemple le plus célèbre étant Marthe Franceschini (1755-1799), dont la beauté lui permit de devenir « impératrice du Maroc », c'est-à-dire, en réalité, une des nombreuses concubines, puis une des huit épouses, du sultan Mohammed ben Abdallah.

Importance de la Traite vignette|Rachat de captifs chrétiens à Alger par des Mercédaires (vers 1670).

L'historien Michel Fontenay rappelle que l'écrasante majorité des captures par des pirates en Méditerranée à l'époque moderne n'ont pas comme objectif de forcer les victimes à un travail sur le long terme. Au contraire, le but était d'exiger une rançon le plus rapidement possible. Fontenay remet en question le terme d'esclavage dans ce contexte, et exprime des doutes sur la pertinence d'essayer de procéder à un .

Robert C. Davis, professeur d’histoire à l’Université d’État de l’Ohio, estime que, du début du , les seuls marchands d’esclaves de Tunis, d’Alger et de Tripoli ont réduit de à européens en esclavage en Afrique du Nord (ces chiffres ne tiennent pas compte des Européens asservis par le Maroc et par les autres raiders et esclavagistes de la côte méditerranéenne)..

Période1500-15801580-16801680-1800TotalEsclaves européens capturés par les barbaresques.270 000850 000175 0001 290 000

Cependant, ces chiffres ont été contestés par d'autres historiens, tels que David Earle, auteur de The Corsairs of Malta et de Barbary and The Pirate Wars, qui a déclaré que le professeur Davis avait peut-être commis une erreur en extrapolant la période de 1580 à 1680, parce que c'était la période d'esclavage la plus intense, en estimant à par an le renouvellement des esclaves soit pour le siècle : . Le professeur Ian Blanchard de l'Université d’Édimbourg, pour sa part, considère comme possible le chiffre d'un million d'esclaves.

Le rachat des esclaves À l'asservissements des captifs chrétiens répondit graduellement une multitude d'initiatives émanant tantôt des Ėtats ou gouvernements, tantôt de particuliers (laïcs ou ecclésiastiques), tantôt d'institutions religieuses, tous oeuvrant au rachat, auprès des pirates barbaresques ou de leurs clients, des individus enlevés et réduits en servitudeVoir notamment Wolfgang Kaiser (dir.), Le commerce des captifs : les intermédiaires dans l'échange et le rachat des prisonniers en Méditerranée, XVe-XVIIIe siècle. Rome-Paris, École Française de Rome, 2008 (= CEFR, 406).