Bartolomé de las Casas, né en 1484Date sujette à controverse, mais retenue par les historiens récents. Voir infra. à Séville et mort le à Madrid, est un homme d’Église espagnol, membre de l’ordre dominicain, missionnaire, chroniqueur et historien, particulièrement connu pour sa dénonciation des pratiques des colonisateurs espagnols en Amérique et pour sa défense des droits des autochtones, en particulier lors de la controverse de Valladolid face à Juan Ginés de Sepúlveda. Las Casas passa de son existence à combattre activement l’esclavage et l’exploitation coloniale des peuples autochtones, notamment en s’efforçant de convaincre la cour d’Espagne d’adopter une politique de colonisation plus humaine. Bien qu’il n’ait pas pleinement réussi à changer le point de vue espagnol sur la colonisation, ses efforts eurent du moins pour effet d’améliorer le statut légal des natifs et d’introduire des considérations éthiques dans l’entreprise coloniale espagnole.
Pourtant, en tant qu’un des premiers colons espagnols aux Amériques, Las Casas avait dans un premier temps été partie prenante de l’économie coloniale fondée sur le travail forcé des indigènes, mais avait fini par se sentir moralement obligé de combattre les abus auxquels se livraient les colons européens aux dépens des populations autochtones, décidant en 1515 de renoncer à ses travailleurs indiens et à son encomienda, et se faisant l’avocat des droits des Indiens auprès de Charles Quint. Dans ses premiers écrits, il préconisa même l’utilisation d’esclaves africains en lieu et place de la main-d’œuvre indigène, mais, s’avisant que les Portugais menaient « des guerres brutales et iniques au nom de la diffusion de la foi », il se rétracta par la suite, considérant désormais les deux modes d’esclavage comme pareillement répréhensibles.
En 1522, Las Casas tenta de mettre sur pied une nouvelle forme de colonialisme pacifique sur le littoral du Venezuela, mais échoua dans son entreprise. Il entra dans l’ordre dominicain et pendant une décennie se retira de la vie publique. Il voyagea ensuite en Amérique centrale, faisant œuvre de missionnaire chez les Mayas du Guatemala et s’impliquant dans les débats des ecclésiastiques coloniaux autour de la meilleure façon d’amener les natifs à adopter la foi chrétienne.
De retour en Espagne dans le but de recruter des missionnaires, il mena campagne auprès des autorités espagnoles pour l’abolition du système d’encomienda, et remporta une importante victoire avec la promulgation des dénommées Lois nouvelles en 1542. Il fut nommé évêque de Chiapas, mais n’exerça cet office que brièvement, étant contraint de revenir en Espagne à cause de l’opposition des encomenderos aux Lois nouvelles et des conflits avec les colons espagnols à propos de ses politiques en faveur des Indiens et de son militantisme religieux. Il servit le restant de sa vie à la cour d’Espagne, où il eut une forte influence dans les questions touchant les Indiens. En 1550, il prit part à la controverse de Valladolid, où, au contraire de Juan Ginés de Sepúlveda, qui arguait que les Indiens étaient moins qu’humains, il soutenait pour sa part qu’ils étaient des hommes à part entière et qu’il ne se justifiait pas de les soumettre par la force.
Ses nombreux écrits, dont les plus célèbres sont Très brève relation de la destruction des Indes et Histoire des Indes, offrent la chronique des premières décennies de la colonisation des Antilles et décrivent pour les stigmatiser les atrocités commises par les conquistadors contre les peuples autochtones.
Après sa mort en 1566, Las Casas était de toutes parts vénéré comme une figure sainte, ce qui conduira l’Église catholique à engager le son procès en béatification.
Biographie Le problème de sa date de naissance Elle est sujette à controverses.. On a longtemps cru en effet qu'il était né le , date indiquée par son premier biographe, Antonio de Remesal (1570-1619).
En 1975, l'historienne Helen R. Parish a trouvé aux Archives générales des Indes de Séville un document du , dans lequel le clerc Las Casas « jure par Dieu et les saints ordres qu'il a reçus, et par les Évangiles, qu'il a trente-et-un ans passés ».
La plupart des auteurs contemporains affirment désormais que son année probable de naissance est 1484 et (cités par )..
Origines familiales et jeunesse Il est le fils de Pedro de las Casas, modeste marchand issu d'une famille juive convertie au catholicisme, une famille de conversos.
À neuf ans, il assiste au retour de Christophe Colomb à Séville, après son premier voyage (-).
Son père et son oncle participent au deuxième voyage de Colomb qui part de Cadix, le ; de sorte que Bartolomé a établi une relation très proche avec les fils de Colomb, Diego, né en 1480, et Fernand, né en 1488. Au retour de son père, il reçoit un indigène des Caraïbes comme esclave.
Le colon (1502-1514) Propriétaire à Hispaniola (1502-1512) En 1502, il part pour les Caraïbes, qu'on croit encore être proche des « Indes » (l'Asie orientaleColomb croyait au départ que les Caraîbes (Hispaniola, Cuba, la Jamaïque, Trinidad, etc.) faisaient partie de l'archipel du Japon. Le terme de nouveau monde apparaît (imprimé) en 1503.), avec le nouveau gouverneur d'HispaniolaOu Saint-Domingue, île aujourd'hui occupée par Haïti et la République dominicaine., Nicolás de Ovando, nommé après l'arrestation et la destitution de Christophe Colomb en 1500.
En 1503, il y devient propriétaire d’une encomienda, c’est-à-dire un titre de propriété sur des terres indigènes avec les habitants qui y sont rattachés pour exploiter ces terres. Cette exploitation se trouve sur l'île d'Hispaniola, à Concepción de La Vega.
Il exploite cette encomienda pendant dix ans avec un ami, Pedro de la Rentería. Elle leur rapporte Ce qui équivaut à 1/50 de marc d'or. par an, un résultat satisfaisant dont beaucoup d'autres colons n'atteignent pas, comme il l'écrit lui-même : (sur ).
Entrée dans les ordres (1512) Le troisième dimanche de l'Avent 1511 (), il assiste à un sermon devenu célèbre du dominicain Antonio Montesinos. En accord avec sa communauté de dominicains d'Hispaniola, celui-ci dénonce les injustices dont il a été témoin dans l'île : .. Il est probable que ce discours a marqué Las Casas, même si ses effets n'ont pas été immédiats.
Rentré en Europe, il est ordonné prêtre à Rome en 1512. De retour en Amérique, il est le premier prêtre à célébrer sa première messe dans le Nouveau Monde..
L'aumônier des conquistadors à Cuba (1512-1514) En 1511, Diego Colón (fils de Christophe Colomb), nommé gouverneur d'Hispaniola en 1506, envoie Diego Velázquez de Cuéllar et Pánfilo de Narváez à la conquête de Cuba. Velasquez, qui est nommé gouverneur de Cuba, fait appel en 1512 à Las Casas pour devenir l'aumônier des troupes espagnoles sur l'îleHistoire des Indes, Paris, 2002, livre III, page 818..
Cette même année 1512, le juriste Juan López de Palacios Rubios (1450-1524) rédige le Requerimiento : selon lui, les Espagnols ont droit aux terres d'Amérique (attribuées en grande partieLe traité définit un méridien comme ligne de partage. Ce méridien passe à travers l'actuel Brésil, découvert en 1500 par Cabral. Tout ce qui est à l'ouest de ce méridien revient à la Castille. par le pape à la couronne de Castille par le traité de Tordesillas en 1493) ; les Indiens doivent reconnaître l’Église et se convertir au christianisme ; s’ils refusent, on peut leur imposer la foi par « le fer et le feu ».
Le service de Las Casas est apprécié puisqu’il reçoit par « repartimiento » (partage de terres conquises) une nouvelle encomienda.
par les hommes de Pánfilo de Narváez.
La « conversion » (1514) En 1514, alors qu’il prépare un sermon sur le chapitre 34 du livre de l'Ecclésiastique, Las Casas y trouve un verset qu'il s'applique à lui-même : .
C'est l'origine de sa première conversion : il prend conscience de ce qu'est la condition des indigènes. Il renonce à ses encomiendas et décide de repartir pour la métropole avec Antonio de Montesinos.
vignette|260px|Lithographie de Bartolomé de las Casa baptisant des Indiens prisonniers en 1511, J. J. Martinez (1854), Histoire de la Marine royale espagnole.
Le défenseur des Indiens (à partir de 1514) Bartolomé de las Casas s’engage alors dans une lutte de cinquante ans durant laquelle il fera plus de quatorze voyages entre les deux continents, voyages qui pouvaient durer entre soixante et quatre-vingt-dix jours dans des conditions souvent éprouvantes.
Les problèmes de la colonisation espagnole Ses nouvelles convictions l'ont rapproché des dominicains du nouveau monde. Mais le combat s’annonce difficile : il faut sauvegarder à la fois les intérêts de la Couronne et la vie des indigènes. Selon Las Casas, Indiens et colons sont liés. En effet, les Espagnols ont besoin de main d’œuvre pour s’enrichir et ils doivent en prendre soin pour qu’ils travaillent. Or, la population baisse à vue d’œil : il y avait en 1492 et il en reste en 1516, selon lui.
Il tente de s’adresser à Ferdinand, roi d'Aragon et régent de Castille depuis la mort de son épouse Isabelle (1504), mais celui-ci ne s’intéresse pas au combat de Las Casas. Il meurt en 1516, laissant le trône à son petit-filsSon beau-fils Philippe le Beau étant mort en 1506 et sa fille, l'héritière directe, Jeanne, étant considérée comme incapable. Celle-ci vit jusqu'en 1555 ; la titulature la cite encore sous le règne de son fils, qui se considère comme roi consort : « Doña Juana et Don Carlos, son fils, reine et roi de Castille, de Léon, d'Aragon, etc. » Charles de HabsbourgCharles de Habsbourg (1500-1558) devient souverain des Pays-Bas en 1515, roi de Castille et roi d'Aragon en 1516 (Charles ), chef de la maison de Habsbourg en 1519 et est élu empereur en 1520 sous le nom de Charles V, ou Charles Quint, nom retenu par l'historiographie française., âgé de seize ans.
Dans l'entourage du jeune roi, Las Casas bénéficie de l'appui du cardinal Cisneros, ancien confesseur d’Isabelle la Catholique, et d'Adrien Floriszoon, son précepteur néerlandaisCharles Quint est né à Gand et a vécu jusqu'en 1516 à la cour de Marguerite d'Autriche aux Pays-Bas, à Bruxelles ou à Malines. Les Pays-Bas des Habsbourg, issus des Pays-Bas bourguignons, s'étendent de la Frise à l'Artois. (futur pape ).
Un plan de réforme en quatorze points Il rédige un plan de réformes intitulé Mémoire des quatorze remèdes, où il prône : la fin des encomiendas, la réglementation du travail, la fin des travaux forcés, l'envoi de fermiers espagnols avec leurs familles pour exploiter en commun des terres avec les Indigènes, la destitution des administrateurs en place, de combiner évangélisation et colonisation, de prendre des Noirs comme esclaves pour compenser la mortalité des indigènes (Las Casas prendra conscience de son erreur lorsqu'il connaîtra les conditions de la guerre menée en Afrique et il prendra alors la défense des Noirs aussi bien que des Indiens, se repentant jusqu'à la fin de ses jours de cette erreur.).
Le « protecteur universel de tous les Indiens » En 1516, il est nommé « procureur et protecteur universel de tous les Indiens des Indes », mais l'accomplissement du plan qu'il a formulé est confié à un trio de moines des Ermites de saint Jérôme, membres d'un ordre espagnol important. Ces derniers finissent par s'opposer à Las Casas, qui les accuse de se laisser influencer par les colons. En 1517, Las Casas est de ce fait convoqué par le roi et doit rentrer en Espagne..