Emmanuel Levinas, né le à Kaunas (Empire russe à l’époque, Lituanie aujourd'hui) et mort le à Clichy (Hauts-de-Seine), est un philosophe d'origine lituanienne naturalisé français en 1931.
La philosophie de Levinas est centrée sur la question éthique d'Autrui, ainsi que sur la liberté en action. L'altérité est caractérisée comme l'Autre qui ne peut être ramené au Moi, c'est-à-dire l'infini impossible à totaliser, puis comme l'au-delà de l'être et le dépassement de la violenceDavid Banon, « Levinas, penseur juif ou juif qui pense », Noesis [dir. Jean-François Mattéi], 2000, mis en ligne le 15 mars 2004, Consulté le .. Penseur politique, la philosophie levinassienne aboutit à un républicanisme social attaché à un État qui garantit la justice en faisant vivre un monde de citoyens, et non un monde de face-à-face entre le sujet et sa victime. Il est également l'un des premiers à introduire en France la pensée de Husserl et celle de Heidegger.
Il a reçu dès son enfance une éducation juive traditionnelle, principalement axée sur la Torah. Plus tard, il a été introduit au Talmud par l'énigmatique « Monsieur Chouchani ». La Torah enseignée par Levinas est dérivée de ses leçons.
Biographie
Jeunesse et études
Emmanuel Levinas naît à Kaunas, au sein de l'Empire Russe, le , sur un territoire correspondant à la Lituanie actuelle. Il est le fils de Jehiel Levyne (Levinas) et de Déborah Gurvic. Il a deux frères, dont il est l'aîné : Boris (né en 1909) et Aminadab (né en 1913).
Son père est libraire et la famille parle yiddish, lituanien et russe. Un professeur particulier enseigne l'hébreu aux trois enfants, à partir de la lecture de la Bible hébraïque. Levinas est ainsi polyglotte dès l'enfance.
La guerre de 1914 pousse la famille à fuir vers Kharkov (Kharkiv en ukrainien), dans la région qui est aujourd'hui l'Ukraine. Elle y reste jusqu'en 1920. Il vit donc la révolution russe de 1917, à l'âge de onze ans. C'est à Kharkov qu'Emmanuel Levinas entre au lycée, malgré le numerus clausus permettant à seulement cinq enfants juifs d'y être admis. Il lit les grands écrivains russes, notamment Pouchkine, Lermontov, Tolstoï et Dostoïevski, mais aussi Shakespeare.
En 1923, Levinas cherche à s'inscrire à l'université en Allemagne. L'antisémitisme ambiant l'empêche d'être admis. Il se rend alors en France, à l'université de Strasbourg, pour suivre des études de philosophie. Il y reste jusqu'en 1927. Il est l'élève de Maurice Pradines, qui enseigne alors la philosophie généraleMaurice Pradines, biographie détaillée sur Agora.qc.ca, ainsi que de Charles Blondel, Maurice Halbwachs, Henri Carteron, et plus tard Martial Guéroult. Il rencontre Maurice Blanchot avec lequel il entretiendra une profonde amitié.
Il quitte en 1928 la France pour l'Allemagne. Il vit à Fribourg-en-Brisgau, où il est l'élève d'Edmund Husserl pendant deux semestres, puis de Martin Heidegger pendant un semestre. Il y fait l'apprentissage de la phénoménologie, à laquelle il avait été initié par Jean Héring. En 1929, il participe comme auditeur au deuxième cours universitaire de Davos, avec de nombreux autres intellectuels français et allemands. Il y assiste à la dispute de Davos entre Martin Heidegger et Ernst Cassirer.
Levinas retourne à l'université de Strasbourg pour soutenir sa thèse de doctorat de philosophie, appelée Théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Husserl (1930)Emmanuel Levinas, Théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Husserl, Librairie Félix Alcan (1930), ed. Vrin (1994). Il s'établit alors à Paris, où il suit les cours de Léon Brunschvicg, ainsi que parfois ceux de Kojève sur Hegel. Le samedi soir, il assiste aux rencontres philosophiques organisées par Gabriel Marcel.
Débuts professionnels et Seconde Guerre mondiale Il obtient à sa demande la nationalité française en 1931, Journal officiel de la République française. Lois et décrets, 19 avril 1931, p. 4338.. Il se marie l'année suivante à Raïssa (Marguerite) Lévi (1905-1994) Peter Steinfels. Emmanuel Levinas, 90, French Ethical Philosopher A thinker who placed ethics in the foreground of his system. OBITUARY. The New York Times, December 27, 1995. levinas.sdsu.edu/Obituary.. De 1933 à 1939, il œuvre à l'Alliance israélite universelle (AIU). Les Levinas ont trois enfants : Eliane, décédée en bas âge, Simone Hansel (née Levinas), pédiatre, et le pianiste et compositeur Michaël Levinas.
Sous-officier de réserve, Levinas s'engage volontairement à la déclaration de guerre, à la fin de l'année 1939, et devient adjudant dans l'armée. Neuf mois plus tard, à la victoire allemande, il est fait prisonnier de guerre, comme 1,8 million de ces soldats français. Ils seront ainsi déportés, pour toute la durée de la guerre, loin de la vie de l'Occupation en France, dans une centaine de stalags (camp ordinaire de prisonniers de guerre), ou oflags (pour les officiers), gérés par la Wehrmacht (et non par la SS comme pour les autres camps allemands). Les stalags et oflags sont situés loin à travers tous les pays du Reich (Allemagne, Pologne...)les soldats, de différentes nationalités mélangées, dans ces camps de prisonniers militaires gérés par la Wehrmacht y furent un peu moins mal traités que dans les autres camps de déportation allemands gérés par la SS, et le port de l'uniforme ou le statut de militaire limita la différenciation dans le traitement infligé aux juifs; la plupart des stalags -contrairement aux oflags- étaient néanmoins des camps de travaux forcés, où les conditions de vie furent parfois épouvantables avec de très nombreux morts, en particulier chez les Russes -cf. stalag 318/VIII-F; cf. Delphine Richard, La captivité en Allemagne des soldats juifs de France pendant la Seconde Guerre mondiale : l’ébauche d’un phénomène diasporique éphémère ?, in Diasporas, 31 | 2018, p.65-81, texte. Mis à part le récit que put faire Levinas de sa captivité, dans ses "Carnets de captivité", la vie en stalag fut très rarement l'objet de récits en France; entre autres, Georges Hyvernaud, La Peau et les Os (1949), ou encore Jacques Tardi, dans sa série de bandes dessinées, inspirée des carnets de son père, Moi René Tardi, prisonnier de guerre - Stalag IIB ed. Casterman, 2012-2018 (3 tomes), ou Michel Tournier dans son roman Le roi des Aulnes (1970).
Levinas est prisonnier à Rennes plusieurs mois dans un frontstalag, puis envoyé en Allemagne près de Hanovre où il reste cinq ans dans le Stalag XI-B de Fallingbostel, où sont rassemblés, comme prisonniers de guerre, environ , des Belges et des Yougoslaves, puis des Soviétiques et des Polonais. Levinas y rédige l'essentiel de son livre De l'existence à l'existant, qui sera publié à Paris en 1947. En parallèle il y rédige aussi ses Carnets de captivitéEn 2009, les éditions Grasset ont publié les écrits de cette période dans le premier tome des Oeuvres d'Emmanuel Levinas, intitulé Carnets de captivité (cf. Bibliographie). cf. résumé et analyse critique de ce livre par Jean-Claude MONOD, Levinas, captif philosophe, 2009, texte, et par Jean-Claude Poizat, in Le Philosophoire, vol. 33, no. 1, 2010, pp. 173-175 Cairn.info.
Sa femme et sa fille ont pu se réfugier pendant la guerre chez les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, près d’Orléans. Presque toute sa famille restée en Lituanie a été massacrée par les nazis pendant l'occupation allemande en 1941-1944.
Retour à la vie civile et parcours professionnel De retour de stalag en France, il trouve à Paris le soutien actif de membres de la communauté académique tel Jean Wahl, fondateur en 1947 du Collège philosophique (angl.), qui est aussi éditeur. Levinas se consacre désormais entièrement à la philosophie et à l'enseignement.
Il enseigne essentiellement à l' École normale israélite orientale (ENIO) de Paris, dont il devient le directeur, et comme professeur à l'université de Paris à partir de 1973. En effet, dès 1945, René Cassin le choisit pour prendre à Paris la direction de l'École normale israélite orientale, qui forme les enseignants de l’Alliance Israélite Universelle (AIU). C'est aussi son lieu de résidence. Il occupera cette fonction pendant 34 ans, tout en poursuivant sa réflexion philosophique et en professant à l’université. En 1945-1946, il est secrétaire de l'Alliance Israélite Universelle (AIU)Voir, Archives des Écoles de l'Alliance Israélite en Tunisie 1876-1970. The Central Archives for the History of the Jewish People Jerusalem (CAHJP). p. 123..
En 1947, il publie De l'existence à l'existant. Il participe régulièrement à des conférences au Collège Philosophique de Jean Wahl. À cette époque, il commence à étudier le Talmud sous la direction de M. Chouchani.
À partir de 1957, il donne des commentaires talmudiques, aux Colloques des intellectuels juifs de langue française, réunis dans les Lectures talmudiques et Nouvelles Lectures talmudiques. Malgré sa prédilection pour ce domaine, il ne se prétendra jamais « talmudiste », c'est-à-dire maître ès Talmud, mais « amateur, avec toute la connotation amoureuse du terme ».
En 1961, à l'incitation de Jean Wahl, il publie sa thèse d'État Totalité et Infini.
De 1964 à 1975, Levinas mène une carrière universitaire. Celle-ci le conduira de l'université de Poitiers, par l'université Paris-Nanterre (1967), à l'université Paris-Sorbonne (1973) où il enseignera jusqu'en 1976, année de sa retraite.
Dans les années 1970 et 1980, à l'invitation de la communauté juive de Fribourg (Suisse), Levinas assure quelques cours à l'université de Fribourg (pensée juive, Husserl, exégèse de la Torah). En 1989, il reçoit le Prix Balzan pour la philosophie.
Emmanuel Levinas meurt le à l'hôpital Beaujon de Clichy, pendant la fête de Hanoucca. Il est enterré au cimetière parisien de Pantin-Bobigny.
Fondements philosophiques L’ambition de Levinas Jean-Luc Marion a soutenu que jusqu’à Levinas, « la philosophie avait toujours considéré l’éthique comme une conséquence et un dérivé de la philosophie première : la question de l’être et la connaissance du monde. Seul Levinas érige l’éthique en philosophie première ». En d'autres termes, Levinas propose une éthique de l'éthique, une philosophie première du sujet en tant qu’il est d’emblée sujet éthique. Il s'agit de « dire l’humain de l’homme ». La découverte de la phénoménologie allemande
La pensée de Levinas se rencontre au carrefour de la phénoménologie et de la philosophie existentielle. Elle questionne les fondements de l'ontologie pour présenter l'humanisme comme « lieu éthique » de la transcendance. Regard vers le passé (mémoire) et vers le futur, cette pensée arrache le sujet au sol sur lequel ce dernier pense reposer (transcendance) pour le « planter » de manière nouvelle dans une humanité qui ne cesse de se dédire tout au long de sa propre histoire (immanence).
Levinas a été profondément influencé par Edmund Husserl et Martin Heidegger, qu'il a rencontrés à l'université de Fribourg-en-Brisgau et dont il a introduit les œuvres en France. Il a notamment assuré la traduction des Méditations cartésiennes de HusserlOn lira aussi son livre consacré aux deux auteurs, En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, éd. Vrin, 2002.. Son travail philosophique a également été marqué par la tradition juive, et par la condition juive elle-même, Levinas ayant été interné dans un camp de prisonniers de guerre juifs durant la Seconde Guerre mondiale.
Levinas reprend aussi la tradition platonicienne et néoplatonicienne, en quête de l'ineffable. Cela est particulièrement visible dans le livre Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, dont le titre évoque déjà le Bien platonicien, décrit comme dans La République. Dans Éthique et Infini, Levinas évoque le Phèdre de Platon comme l'un des éd. LGF, ., aux côtés de la Critique de la raison pure (Kant), de la Phénoménologie de l'esprit (Hegel), de lEssai sur les données immédiates de la conscience (Bergson), et enfin du livre de Heidegger intitulé Être et Temps.
Expérience de la guerre