L’histoire du libéralisme économique classique (à ne pas confondre avec le social-libéralisme et le courant économique qui lui est associé) est la doctrine selon laquelle les libertés économiques (libre-échange, liberté d'entreprise, de consommation, de travail, etc.) sont souhaitables et que l’intervention de l’État doit être aussi limitée que possible, nait au en parallèle avec l’émergence de la définition de ce qu'est l’État par les philosophes politiques, comme John Locke, qui dans les Deux Traités du gouvernement civil (1690), recommande la séparation des pouvoirs exécutif et législatif ou Montesquieu qui, dans De l'esprit des lois, lui adjoint le pouvoir judiciaire.
Au sein de l'histoire de l'économie, le libéralisme économique évolue en surmontant les remises en cause que sont, entre autres, le marxisme prônant l’abolition du capitalisme, au ou, au , l'étatisme.
Le libéralisme économique est toujours en opposition face aux politiques économiques qui mettent en avant le rôle régulateur de l'état et son rôle de dernier recours lors des crises économiques.
Émergence progressive du libéralisme économique
La pensée économique dominante, au et au siècle précédent, est le mercantilisme, doctrine économique primitive qui prône le protectionnisme, l’intervention de l’État et fait de l’économie la science de l’enrichissement du Prince. Il est influent dans toute l’Europe : en Angleterre et en Hollande, il prend la forme du commercialisme ; en France, c'est le colbertisme qui soutient et protège les manufactures ; les empires coloniaux espagnols et portugais adoptent le bullionisme, doctrine attachant à l’or thésaurisé une importance primordiale.
La physiocratie
C’est en France, dans le contexte de l’épanouissement des Lumières que le libéralisme économique naît au sein du courant physiocrate face aux doctrines mercantilistes alors dominantes. Rompant avec la tradition mercantile focalisée sur la trésorerie de l’État, le courant physiocrate fait de la production agricole la seule source de valeur (physiocratie signifie « gouvernement de la nature »). Cette confiance en la nature relève de l’intuition d’un ordre économique spontané et optimal. Ne parvenant pas à faire de cette prescience une théorie, les physiocrates attribuent cet « ordre naturel » à la providence divine. La réalisation de cet ordre naturel est permise par la recherche de l’intérêt particulier qui concourt naturellement à l’intérêt général (idée exprimée par Bernard Mandeville et reprise par Adam Smith, et déjà émise par Baruch Spinoza un siècle plus tôt). On leur doit la première représentation circulaire de l’économieLe Tableau économique de François Quesnay date de 1758., mais l’idée d’une autorégulation par le marché ne leur vint pas. Dans leur réflexion, les physiocrates (Gournay, Turgot, Quesnay, Du Pont de Nemours) sont accompagnés de grands noms de la philosophie (Condillac, Diderot, Montesquieu, Rousseau) en particulier via leur participation à l’Encyclopédie (1751-1772). Montesquieu écrivit par exemple : « L’effet naturel du commerce est de porter à la paix » (De l’esprit des lois, 1748).
Anne Robert Jacques Turgot, un temps contrôleur général des finances de Louis XVI, obtint pour un court moment la libre circulation des grains à travers la France.
Les physiocrates plaident aussi pour l’abolition des corporations, pour la diminution des taxes pesant sur les paysans et pour la suppression des avantages féodaux en matière fiscale afin d’éviter la banqueroute qui mènera à la Révolution française. Leur influence illustre la division du camp des Lumières, leurs idées seront très influentes au début de la RévolutionEn ce sens : Les Racines de la liberté, Jacques de Saint Victor.
Premiers événements
À la suite de guerres coloniales contre la France, les soucis de trésorerie du gouvernement britannique poussèrent le Parlement à lever de nouvelles taxes, en particulier sur le commerce colonial. La taxe sur le thé (le Tea Act de ) fut la cause des premiers troubles révolutionnaires de Boston (la Boston Tea Party). Trois ans plus tard, excédés par les entraves au commerce imposées par la métropole, les États-Unis proclamèrent leur indépendance. En France, des grands noms de la pensée et des milieux libéraux (Lafayette, Beaumarchais) usèrent de leur influence pour convaincre Louis XVI d’intervenir.
Cette même année 1776, en Grande-Bretagne, un professeur de morale britannique publiait sa Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Dans ce livre largement influencé par Turgot, et depuis devenu la référence du genre, Adam Smith prônait, mais surtout théorisait les grands principes du libéralisme économique . La critique d'Adam Smith cibla, en particulier, le Colonialisme, le protectionnisme, l'interventionnisme, l'esclavagisme. Il mit en avant le concept de main invisible du marché qui serait plus à même que l’État de réguler l’activité économique. Le livre ne manqua pas d’attirer la curiosité des gouvernants, et dix ans plus tard, en 1786, de premiers abaissements des tarifs douaniers (Traité Eden-Rayneval) furent conclus entre la France et la Grande-Bretagne (accords dénoncés à la Révolution française).
La Révolution française
Convoqués pour le pour régler la crise financière du royaume, les états généraux introduisirent en France la démocratie et le vote par tête. Contrôlant les foules parisiennes, et constituant l’écrasante majorités des députés du tiers-état, la bourgeoisie s’impose naturellement au pouvoir. Après avoir aboli les privilèges féodaux (nuit du 4 août 1789), l’assemblée imposa à la France une première forme de concurrence, la libre entreprise sans Droit d'association, grâce au Décret d’Allarde () et à la Loi Le Chapelier () qui interdisaient monopoles, coalitions (grèves), et corporations.
Les concepteurs de cette politique savaient qu'ils violaient le Droit de libre association, mais savaient par expérience qu'on ne peut pas permettre aux producteurs — patrons comme salariés — de s'organiser sans prendre le risque qu'ils tournent cette organisation vers la recherche de privilèges acquis par la violence aux dépens des autres : privilèges de monopole et subventions, et interdiction faites aux autres de travailler. L’instabilité révolutionnaire rendait ces institutions bien précaires, mais étant donné qu'il est possible aux producteurs de s'organiser contre le Droit d'autrui, et que l'interdiction qui leur en était faite violait certains principes révolutionnaires, on peut douter qu'elles eussent pu perdurer très longtemps.
Le triomphe du libéralisme Le Royaume-Uni libéral
Au Royaume-Uni comme en France, les écrits d’Adam Smith enthousiasmèrent et inspirèrent de nombreux penseurs. Sur le continent, Jean-Baptiste Say (Traité d'économie politique, 1803) fustigea les dépenses de l’État, réfuta toute possibilité de crise économique durable dans une économie libérale avec la loi de Say et fit l’éloge de l’entrepreneur et de son talent de créateur de richesse. Afin de former cette classe capitale de la population, il créa la première école de commerce du monde : l’École spéciale de commerce (aujourd’hui devenue l’ESCP Europe). Au Royaume-Uni, le pasteur Thomas Malthus (Essai sur le principe des populations, 1798) suivi par David Ricardo, s’insurgea contre les aides publiques en faveur des pauvres (les Poor Laws), qui selon lui ne faisaient qu’alimenter la pauvreté en permettant aux pauvres « d’accroître leur nombre ». David Ricardo (Des principes de l'économie politique et de l'impôt, 1817) proposa par ailleurs une théorie du libre échange, où toutes les parties engagées trouvaient un avantage à commercer entre elles. Il critiqua les lois protectionnistes sur le blé (Corn Laws) qui en contribuant au haut prix des subsistances poussaient les salaires à la hausse et nuisaient donc aux profits.
Relayé par les industriels, sans doute plus soucieux encore de leurs profits que ne l’étaient les économistes, la critique de la législation établie permit l’abrogation de nombreuses lois. En 1825 l’abrogation du Bubble Act permet la création d’entreprises importantes sans l’aval du Parlement. En 1834, les poor laws sont abolies et les pauvres sont dès lors contraints au travail : le marché du travail est établi. En 1839, des industriels de Manchester fondent sous la conduite de Richard Cobden l’Anti-Corn Law League, aussi appelé « Comité de Manchester » afin d’obtenir du Parlement l’abrogation des Corn Laws. À la suite d’un débat parlementaire mouvementé entre défenseurs et opposants aux lois, le Premier Ministre Robert Peel, à l’origine hostile au projet, craint une révolution sociale car la ligue anti-Corn Law a de plus en plus de pouvoir. Ainsi les Corn Laws sont abrogées en 1846. Le Royaume-Uni, pourtant certain que les autres puissances ne le suivront pas, devient la première nation libre-échangiste de l’histoire. En 1856, le Parlement achève de libéraliser l’économie en renonçant à contrôler la création des sociétés par actions (Joint stock companies act).
L’Union douanière Allemande et le protectionnisme libéral
Pendant ce temps, la Prusse tente de créer une union douanière en Allemagne. En 1833, les négociations, inspirées en partie par l’économiste Friedrich List, aboutissent à un premier accord entre la Prusse, la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, l'Électorat de Hesse et le Grand-duché de Hesse. Le Zollverein prend effet au premier , et s’élargit progressivement à la plupart des états allemands. C’est le premier modèle du genre, et en tant que préalable à l’intégration politique, il inspirera la CEE.
La vision libérale de List a été plus critique qu’idéologique. Dans son ouvrage de 1841 (Système national d’économie politique), il admet que le libre-échange est souhaitable, mais considère que dans leur évolution les économies connaissent plusieurs stades et que le commerce ne peut être équitable qu’entre économies comparables. Il préconise pour l’Allemagne une politique protectionniste, pour un certain temps et dans certains secteurs, afin de permettre le développement de son industrie dans l’enfance. Cette idée de « protectionnisme éducateur » est aussi appliquée aux États-Unis afin de permettre le développement de l’industrie et d’assurer l’émancipation du pays vis-à-vis du Royaume-Uni, bien que certains économistes estiment que cela n'a pas dynamisé la croissance américaine, qui était surtout basée sur l'accumulation de capital dans les domaines des chemins de fer et de la construction. Si la Guerre de Sécession, en abolissant l’esclavage, est source de nouvelles libertés économiques sur le plan intérieur, elle consacre sur le plan extérieur le protectionnisme voulu par les États du Nord.
L’Empire libéral
En France, les disciples d’Adam Smith continuent à répandre autant qu’ils le peuvent les idées libérales. Après Jean-Baptiste Say, Frédéric Bastiat combat dans des écrits satiriques les idées mercantilistes. Il raille les défenseurs du protectionnisme dans quelques pages au titre ironique : "Pétition des marchands de chandelles" contre la concurrence déloyale du soleil (1846). Dans ce style qui lui est propre, il critiquera aussi les peurs suscitées par la recherche de la productivité en invitant les travailleurs à user de leur seule main gauche afin de maintenir la cherté des produits et donc de contribuer à l’illusion de richesse. Un autre disciple d’Adam Smith, Jean de Sismondi (un suisse), s’écarte de la pensée des autres libéraux et critique leur « libéralisme à sens unique » qui n’attribue de libertés qu’aux industriels et aux marchands, tandis que les travailleurs en sont privés par la force publique (interdiction des grèves, des syndicats, livret ouvrier…).