Le structuralisme est un ensemble de courants de pensée holistes apparus principalement en sciences humaines et sociales au milieu du , ayant en commun l'utilisation du terme de structure entendue comme modèle théorique (inconscient, ou non empiriquement perceptible) organisant la forme de l'objet étudié pris comme un système, l'accent étant mis moins sur les unités élémentaires de ce système que sur les relations qui les unissent. La référence explicite au terme de structure, dont la définition n'est pas unifiée entre ces différents courants, s'organise progressivement avec la construction institutionnelle des sciences humaines et sociales à partir de la fin du dans la filiation positiviste ; elle reste l'apanage de la linguistique et de la phonologie jusqu'à sa généralisation après 1945.
La délimitation des frontières intellectuelles du structuralisme après 1945 est devenue un champ de recherche à part entière, complexe et en évolution, avec des divergences importantes en fonction des pays et des disciplines universitaires. Le terme désigne communément le mouvement d'idées pluridisciplinaire essentiellement français des années 1950 à 1970 marqué par sa volonté de rupture intellectuelle, son rejet de la dimension historique et temporelle (diachronie) et son formalisme dans la notion de structure ; ce « moment structuraliste », inspiré essentiellement de la linguistique saussurienne, a débordé largement les frontières universitaires pour envahir le champ littéraire, médiatique et politique. Il s'est organisé autour d'un petit nombre de personnalités-phares comme Claude Lévi-Strauss en anthropologie, Roland Barthes en littérature, Jacques Lacan en psychanalyse, Michel Foucault et Louis Althusser en philosophie.
Cependant la pluralité des disciplines concernées et des méthodologies employées rend compte du caractère hétérogène de cette définition classique, et certains auteurs (comme Jean Piaget en psychologie, Jean Petitot en épistémologie) préfèrent insérer le structuralisme dans une histoire des idées scientifiques sur la longue durée, en tant que manifestation contemporaine des théories de la connaissance, avec une généalogie remontant jusqu'à la philosophie de la forme chez Aristote. Dans cette lignée, le structuralisme est souvent considéré par les historiens de la systémique comme l'un de ses courants précurseurs dans les années 1950, parallèlement à la cybernétique et à la théorie de l'information aux États-Unis.
Historiographie
Questions et définitions L'historiographie du structuralisme est un domaine de recherche très actif depuis plusieurs décennies en France comme à l'étranger. Compte tenu du très grand nombre d'ouvrages sur le structuralisme, sur sa généalogie et son histoire, émanant parfois d'acteurs même du mouvement structuraliste, les définitions du structuralisme varient largement selon l'appartenance disciplinaire et le pays..
Dans l'historiographie du structuralisme domine généralement une définition descriptive centrée sur les termes de structure et structuralisme et sur la généralisation de leur utilisation par les sciences humaines et sociales entre les années 1950 et 1970, le structuralisme étant alors considéré comme un mouvement situé dans le temps, une période dans l’histoire des idées dotée d’une naissance et d’un achèvement.
Par exemple l'encyclopédie Larousse, dans sa version disponible en ligne, décrit ainsi le structuralisme :
Ces définitions descriptives retiennent variablement divers principes généraux (la rupture intellectuelle, le rejet de la dimension historique et diachronique, le privilège accordé aux relations sur les termes, à l'abstraction sur le concrètement perceptible), reconnaissant de ce fait une grande hétérogénéité dans les œuvres et les auteurs concernés, et d'importantes difficultés de délimitations concernant les dates, les disciplines et pays concernés, le contenu de la notion de structure. Est parfois débattue la question même de savoir si l'on peut parler de courant structuraliste, et en donner une définition autre que purement tautologique (« courant faisant référence au terme de structure »).
En 1968, dans l'introduction du Que sais-je ? sur le structuralisme dont la rédaction lui a été confiée, Jean Piaget signalait ces difficultés, envisageant deux manières d'aborder le structuralisme : l'une empirique, retenant la rupture intellectuelle et l'opposition aux courants antérieurs (atomisme, historicisme évolutionniste, fonctionnalisme), et une autre qu'il qualifie de « positive », où la structure est considérée en tant qu'outil scientifique en propre, à savoir un modèle théorique doté d'une efficacité explicative.
L'historien François Dosse, dans une synthèse historique de référence en deux tomes (Histoire du structuralisme.), propose une distinction du structuralisme entre plusieurs tendances, retenues également par Thomas Pavel : un structuralisme scientifique représenté essentiellement par Lévi-Strauss, Greimas en sémiotique, et dans une moindre mesure Lacan avant 1960 ; un structuralisme modéré en sémiologie et en analyse littéraire et poétique (Roland Barthes, Gérard Genette, Tzvetan Todorov, Michel Serres) ; un structuralisme historicisé, philosophique et spéculatif (Althusser, Bourdieu, Foucault, Derrida, Jean-Pierre Vernant et la troisième génération de l’École d’histoire des Annales).
Comme d'autres auteurs, Dosse situe le structuralisme dans l'histoire des idées philosophiques comme succédant à l'existentialisme sartrien, et s'opposant conceptuellement, tout au long de son histoire, à la phénoménologie où la notion de sujet est centrale alors que le structuralisme des années 1950-60 l'exclut par principe. La phénoménologie qui avait précédé le structuralisme, finira par l'effacer durablement à partir des années 1970, revenant sur le devant de la scène sous la forme du post-modernisme.
Certains historiographes du structuralisme et de la linguistique, comme Jean-Louis Chiss, Christian PuechChristian Puech, « Manuélisation et disciplinarisation des savoirs de la langue. L’énonciation » Les Carnets du Cediscor. Publication du Centre de recherches sur la didacticité des discours ordinaires, 1998, , . (auteurs de l'article de lEncyclopædia Universalis sur le structuralisme) et Jacqueline Léon, utilisent le terme de structuralisme généralisé pour désigner la cristallisation française de l'usage du terme de structure en France dans les années 1950 :
L'individualisation du « structuralisme généralisé » au sein du structuralisme entendu globalement est contestée par certains auteurs., ou envisagée partiellement par d'autres mais sous des termes différents, comme « structuralisme sémiologique », « structuralisme formaliste », « moment structuraliste », ou encore « panstructuralisme » chez Henri LefebvreHenri Lefebvre, « Claude Lévi-Strauss et le nouvel éléatisme (suite) », L'Homme et la société, , 1966. ..
Chez certains auteurs se rencontre une définition centrée sur la méthodologie scientifique sous-tendue par le terme de structure, considérant davantage la filiation épistémologique et historique dans la longue durée : psychologues comme Jean Piaget et Jean-Pierre Minary, systémiciens comme Jean-Louis Le Moigne, mathématiciens et philosophes thomiens comme Jean Petitot. Ces auteurs placent le structuralisme dans la continuité des théories de la connaissance et de la philosophie de la forme. Plutôt que de lier étroitement le structuralisme à l'usage du terme de structure, et donc sa disparition à la fin de la référence généralisée à ce terme, ils préfèrent retenir une évolution dans les années 1970 des idées du structuralisme formaliste initial vers un structuralisme émergentiste intégrant la dimension temporelle, où le système et sa structure (l'agencement des relations en son sein) peuvent basculer en se complexifiant vers un état plus stable. François Dosse signale cette tendance historiographique naturaliste et émergentiste au chapitre 37 de son Histoire du structuralisme, intitulé « Le naturalisme structural », la qualifiant de « second structuralisme ».
Périodisation Des divergences apparaissent au sein de l’historiographie quant à la périodisation du structuralisme. Les décalages temporels liés à l'inertie des mouvements de sociétés constituent une difficulté particulière de l'approche historique : par exemple, alors que Mai 68 sonne le glas médiatique du structuralisme, c'est à partir de cette époque que les efforts de pénétration institutionnelle des auteurs dits structuralistes commencent à porter leurs fruits :
François Dosse, dans son Histoire du structuralisme-, décrit l'évolution du structuralisme selon des dates-clés : éclosion en 1956 avec les désillusions du soviétisme et le déclin de Sartre ; apogée éditoriale et médiatique en 1966-1967 (Les mots et les choses de Foucault, Sémantique structurale de Greimas, Théorie de la littérature de Todorov, Les Écrits de Lacan, Lire le Capital et Pour Marx d’Althusser et de ses disciples, etc.) ; fin de l'interdisciplinarité vers 1975 et attaques venues des nouveaux courants subjectivistes.
Jean-Louis Chiss et Christian Puech retiennent quant à eux la fin des années 1950 comme marque de la généralisation transdisciplinaire du structuralisme : les deux colloques tenus à Cerisy-la-Salle (Manche) en 1959 (Sens et usage du terme de structureRoger Bastide, Sens et usage du terme de structure, colloque du 10 au , éditions Mouton, 1962. et Genèse et StructureEntretiens sur les notions de genèse et de structure, colloque de Cerisy, juillet-août 1959, Mouton, 1965.), et en 1960 la publication de Signes de Maurice Merleau-Ponty. Ils définissent cette généralisation du structuralisme sur la base d'une extension très large et hétérogène de la notion de structure.
Jean-Claude Milner distingue le structuralisme linguistique scientifique débutant dans les années 1920 et s'achevant à la fin des années 1960, et un structuralisme philosophique qu'il situe dans les années 1960 et 1970 autour de Roland Barthes et de Michel Foucault.
Genèse de la notion de structure Il y a dans l'ensemble, avec le recul temporel, un relatif consensus sur les sources de la notion de structure et les premiers développements principalement linguistiques du structuralisme.
La notion de structure (structura en latin, du verbe struere), issue historiquement de l’architecture pour désigner la façon dont est organisée une construction, est apparue dans les sciences de la terre puis s’est progressivement élargie aux sciences du vivant à mesure que se sont constituées ces disciplines entre les . La structure vient peu à peu désigner, en biologie, la manière dont les parties d’un être concret s’organisent en une totalité douée de propriétés autonomes. Elle se rapproche en ce sens de la notion philosophique classique de déterminisme, également intégrée à cette époque dans la construction des différentes disciplines scientifiques.
Lorsque se constituent académiquement les sciences sociales dans le courant positiviste et matérialiste du , la démarche globalisante y fait logiquement son apparition, par emprunt aux autres disciplines scientifiques. Elle ne prend que lentement et tardivement le nom de structure et/ou de démarche structurale : durant la deuxième moitié du et les premières décennies du , les termes de totalité, système, catégorie, ordre ou organisation restent beaucoup plus souvent employés que celui de structure, que l’on trouve surtout (mais épisodiquement) chez Spencer, Morgan ou Marx. La méthode scientifique globalisante (holiste) s’étend cependant de façon large en sociologie avec Auguste Comte puis Émile Durkheim, en ethnologie avec Marcel Mauss. Ces auteurs affirment leur ambition de traiter chaque phénomène collectif comme un tout non réductible à la somme de ses parties et doué de propriétés autonomes que ne possèdent pas les parties : un « fait social total » pour Durkheim (par exemple dans Le Suicide) et Mauss (Essai sur le don).