L’Heptaméron est un recueil inachevé de 72 nouvelles écrites par Marguerite de Navarre. L'ouvrage tire son titre du fait que le récit se déroule sur sept journées, la huitième étant incomplète.
Histoire du texte L'œuvre de Marguerite de Navarre (1492-1549), connue par 19 manuscrits dont 9 complets, est publiée de manière posthume par Claude Gruget en 1559 sous le titre Heptaméron des nouvelles de très illustre et très excellente princesse Marguerite de Valois, reine de Navarre (consulté le 28 janvier 2018), un an après le texte recomposé par Pierre Boaistuau sous le titre Histoire des Amants fortunésNicole Cazauran, « Boaistuau et Gruget éditeurs de L’Heptaméron : à chacun sa part », Travaux de Littérature, XIV, L’Écrivain éditeur, I, p. 149-169 .
Composition Œuvre de jeunesse commencée en 1516 ou œuvre tardive qui serait postérieure à 1545 ? Les réponses selon les critiques divergent considérablement. Renja Salminen, éditrice du texte, distingue trois couches de rédaction s'étalant de 1545 à 1549 : « Très vraisemblablement, c'est au courant de l'année 1545 que naît à la cour de France l'idée d'un nouveau passe-temps, qui consistait à se raconter des histoires. Antoine Le Maçon venait d'achever la nouvelle traduction des Cent nouvelles de Boccace, dont la lecture enthousiasma la famille royale ». Un voyage à Cauterets à l'automne 1546 aurait donné l'idée du cadre, avec la crue du Gave.
Le noyau initial des histoires contées par Marguerite elle-même aurait été constitué des nouvelles 23, 26, 27, 22, 31, 32, 33, 34 et 10 (dont plusieurs nouvelles anticléricales violentes). La règle du jeu mise en place, qui donne son principe constitutif au recueil, est de relater des événements récents, survenus réellement : « Le sujet devait être "nouveau" au sens d'encore jamais entendu, et communiqué oralement, la forme littéraire n'étant qu'un enregistrement du récit original fait de vive voix ».
Quant à l'incertitude des dates de composition, Nicole Cazauran montre l’enjeu qui en découle : Nicole Cazauran, L’Heptaméron de Marguerite de Navarre..
Ainsi, la datation de l’Heptaméron est difficile à établir. Bien qu’il existe des traductions du Décaméron de Boccace (qui est le modèle italien pour le texte de Marguerite) en français dès le , Lucien Febvre insiste sur le fait que c'est la traduction d'Antoine Le Maçon de 1540-1542 qui a inspiré Marguerite de NavarreLucien Febvre, Autour de l'Heptaméron. Amour sacré, amour profane. Les références à des événements réels dans plusieurs des nouvelles nous permettent de préciser leurs dates de rédaction. Par exemple, la soixante-sixième nouvelle, racontée par Ennasuitte, met en scène l'union de la fille de Marguerite, Jeanne d’Albret, avec Antoine de Bourbon, mariage qui eut lieu en 1548. Dans la soixante-septième nouvelle, l’expédition au Canada racontée par Simontaut a un fondement vérifié — l’expédition du capitaine La Roque de Roberval en 1542Simone de Reyff, éditrice, L'Heptaméron, GF 355, Flammarion, 1982, p. 521. Ces deux exemples indiquent que Marguerite de Navarre travaillait sur son livre dans les dernières années de sa vie.
Édition et titre « Comptes de la royne de Navarre », Première page du Manuscrit Français 1511 (BNF) du milieu du de l'Heptaméron de Marguerite de Navarre (ms. complet) |vignette L’absence de manuscrit autographe et d’édition publiée du vivant de l’autrice rend particulièrement difficile l’établissement précis d’un texte. Doit-on parler d’un Heptaméron des nouvelles comme le propose Claude Gruget, son second éditeur (1559), ou bien se fier aux paroles de Parlamente dans le Prologue, où elle rappelle les Cent nouvelles de Boccace et propose à la compagnie d’atteindre en dix jours la centaine ? Les deux premières éditions de Pierre Boaistuau (1558) et Claude Gruget (1559) sont peu fiables : ajouts, réorganisation, censure de propos jugés trop hardis. Comment est-il possible, dans ce contexte difficile, de se risquer à un examen minutieux de la version originale ? Les éditeurs modernes insistent tous sur la fluidité de l'œuvre et font des choix de textes de référence (manuscrits ou imprimés) différents pour établir leur propre éditionVoir la bibliographie d'agrégation lettres 2005 présentée par I. Garnier-Mathez (lien en fin d'article)..
Un autre débat épineux est celui qu’inspire l’apparition de l’œuvre. En 1559, Jeanne d’Albret, fille de Marguerite, vient à Paris et voit le succès de l’œuvre de sa mère. La préface de Boaistuau parle du recueil comme ouvrage anonyme. Dans la préface, qui est dédiée à Marguerite de Bourbon, son éditeur écrit qu’il avait corrigé le manuscrit. Jeanne est furieuse et embauche tout de suite Claude Gruget pour faire une édition authentiqueNancy Lyman Roelker, Queen of Navarre : Jeanne d’Albret 1528-1572, Cambridge, Harvard UP, 1968, p. 248. (édition elle-même contestable, on l'a vu). Les liens entre les branches des familles royales et la réception de l’œuvre compliquent ainsi une histoire déjà fort difficile à saisir.
Décaméron et Heptaméron vignette|Portrait de Marguerite de Navarre En ce qui concerne les sources, enfin, les questions restent ouvertes. Les notes de Le Roux de Lincy, souvent reproduites dans les éditions modernes, ont souvent induit les lecteurs en erreur : le modèle des dix journées du Décaméron de Boccace a été remis en question par Pierre Jourda. Marguerite s’inspire autant sinon plus des Cent Nouvelles nouvelles que du Décaméron, et le seul conte où l’emprunt est visible concerne une retranscription de la Châtelaine de Vergy (nouvelle 70).
En revanche, comme dans l’ouvrage de Boccace, les nouvelles s’inscrivent dans un cadre. Dix voyageurs sont réunis dans une abbaye de Cauterets, alors qu’un violent orage a coupé toute communication. Avant de quitter l’abbaye, il faut attendre qu’un pont soit construit, c’est-à-dire dix ou douze jours (L’Heptaméron - Prologue). En cela, le recueil de Marguerite se rapproche des modèles de Boccace et de Philippe de Vigneulles. Puisque la reine mourut avant d’achever son œuvre, le nombre de jours est réduit à sept, ce qui rappelle les sept jours de création dans la tradition judéo-chrétienne. D’un modèle laïque l’on serait passé à un modèle chrétien, voire évangélique. De la même façon, Marguerite mêle aux histoires profanes des leçons tirées de l’évangélisme français. Notamment, Oisille, dans le Prologue, conseille la lecture de la Bible comme un exercice qui empêcherait « l’ennui » de la compagnie : Les participants de ces journées commenceront donc chaque jour en écoutant une leçon spirituelle d’Oisille. La forme même du recueil est ainsi décidée par trois des devisants, ce qui relève d’une égalité unique chez les personnages : « La règle du jeu implique l’oubli des hiérarchies et l’affrontement des rivaux à armes égales »Michel Jeanneret, Le Défi des signes, Paradigme, Orléans, 1994, p. 70.. Pour passer le temps, cette société écoute des histoires dans des registres divers. La réussite de cet ouvrage tient au fait qu’il privilégie aussi la conversation, car chaque nouvelle est suivie des commentaires tenus par l’ensemble des auditeurs.
Les devisants Parmi les dix devisants qui racontent les nouvelles, se trouvent cinq femmes : Parlamente, Oisille, Longarine, Ennasuitte et Nomerfide, et cinq hommes : Hircan, Geburon, Simontault, Dagoucin et Saffredent.
Dans la composition du groupe, Marguerite se distingue de son modèle, qui met en scène sept femmes et trois hommes dans son Décaméron.
C’est surtout le rôle des devisants qui distingue l’œuvre de Marguerite d’autres recueils de nouvelles français du , comme l’indique Michel Jeanneret : « Au moment où Marguerite compose sa collection, la formule de l’alternance de récits et de dialogues est loin d’aller de soi. La tendance, en France, va plutôt dans le sens contraire : les Cent nouvelles nouvelles de Philippe de Vigneulles (entre 1505 et 1515), le Parangon de nouvelles honnestes et delectables (1531), le Grand parangon des nouvelles nouvelles de Nicolas de Troyes (1536), de même que les Nouvelles recreations de des Periers (1558) juxtaposent les nouvelles, sans commentaires » Michel Jeanneret, Le Défi des signes, p. 67.
En fonction de leur personnalité, de leur rang, de leur statut (social, marital…), les devisants commentent les anecdotes, les cas, les histoires qu'ils viennent d'entendre par la voix d'entre eux en se concentrant sur l'intrigue, bien plus que sur la forme littéraire.
L’identité des devisants a fait couler beaucoup d'encre. Certains critiques cherchent à y reconnaître des connaissances de Marguerite. Notamment Lucien Febvre s'appuie sur « le motif sérieux » des anagrammes pour démontrer que Marguerite met en scène ses familiers. Selon ce système, Oisille est Louise de Savoie, la mère de Marguerite ; Hircan représente Henri d’Albret, mari de Marguerite, qui est donc elle-même représentée par la femme d’Hircan, Parlamente ; Longarine désigne Aimée Motier de la Fayette, veuve du seigneur de Longray (d’où Longarine) ; Simontault représente François de Bourdeilles, seigneur de Montauris (d’où Simontault) ; sa femme est donc la représentation narrative d'Anne de Vivonne, femme de Montauris ; Nomerfide désigne Françoise de Fiedmarcon, et son mari le mari de Nomerfide, Saffredent ; Géburon pourrait représenter Monsieur de Buyre (de Buyre l’on passe à Yebur et ensuite à Gebur (on) ) ; enfin, Dagoucin désigne Nicolas Dangus, dont « l’anagramme en tout cas semble clair : Nic. Dangu donne Dangucin »Lucien Febvre, Autour de l’Heptaméron. Amour sacré, amour profane. Dans ce système, seule l’identité de Parlamente et d’Oisille comme représentantes de Marguerite de Navarre et de Louise de Savoie est assez convaincante pour être reconnue par la plupart des critiquesVoir, par exemple, Marcel Tetel, L’Heptaméron de Marguerite de Navarre : thèmes, langage et structure, Klinkcksieck, Paris, 1991, p. 11..
Analyse
Nicolas Le Cadet décrit la principale ambiguïté de L’Heptaméron qui procède du fait que deux lectures en apparence contradictoires restent possibles : soit l’œuvre est fondamentalement polyphonique, soit la dimension évangélique dépasse cet aspectNicolas Le Cadet L’Évangélisme fictionnel, Les Livres rabelaisiens, le Cymbalum Mundi, L’Heptaméron ,1532-1552, Paris, Éditions Classiques Garnier, « Bibliothèque de la Renaissance », 2010, p. 96-106.. Lou-Andréa Piana montre par son analyse du texte de quelle manière la complexité des dix conteurs-devisants participe à cette ambiguïtéPiana Lou-Andréa, « Une logique de l’écart dans les choix narratifs des conteurs de L’Heptaméron de Marguerite de Navarre », Réforme, Humanisme, Renaissance, 2018/2 (N° 87), p. 23-46. DOI : 10.3917/rhren.087.0023. URL : https://www.cairn.info/revue-reforme-humanisme-renaissance-2018-2.htm-page-23.htm.
Les nouvelles traitent de « cas » mémorables, le terme étant applicable à tout accident digne d'être retenu, « que ce soit une galante aventure de François (nouvelle 25) ou le tragique d'un double inceste (nouvelle 30) ».
L’amour est le sujet principal.
Il serait réducteur de s'en tenir aux histoires de personnages infidèles ou lubriques racontés par les devisants, aux histoires d'amour charnel, de tromperie et de malice qui ont pu étonner de la part d'une princesse et d'une femme de foi. La Croix du Maine, dans le deuxième tome de ses Bibliothèques françoises, déclare qu’il n’arrive pas à croire que la reine de Navarre ait pu écrire des histoires si licencieuses : « Je ne sais si la dite Princesse a composé ledit Livre, d’autant qu’il est plein de propos assez hardis, & de mots chatouilleux » (consulté le 28 janvier 2018).
Parmi les histoires grivoises, celles qui impliquent des moines et des prêtres débauchés — avec une présence quasi-obsessionnelle des cordeliers (franciscains) — témoignent non seulement de l’anticléricalisme médiéval et d'un contexte historique précis, mais également de la pensée évangélique de Marguerite, de l'influence de Guillaume Briçonnet notamment.