Bernard Dubourg ( – ) est un écrivain français, agrégé de philosophie en 1968. Il est notamment l'auteur de poèmes, publiés dans Tel Quel et dans la revue PO&SIE, d'une adaptation française des traités de M. Gaster et J. A. Montgomery sur les Samaritains (Éd. O.E.I.L., 1984 et 1985), et d'une traduction commentée du traité kabbalistique Sefer Yetsirah. Il est surtout connu pour le livre L'Invention de Jésus, ouvrage en deux volumes, publié par les éditions Gallimard, dans la collection L'Infini, que dirige Philippe Sollers (tome I, L'Hébreu du Nouveau Testament, 1987 ; tome II, La Fabrication du Nouveau Testament, 1989). À sa mort, il travaillait à une suite de ce projet, centrée sur l'Apocalypse de Jean.
La poésie
Dubourg a été en contact avec le poète anglais J. H. Prynne dont il a traduit certains poèmes, et, à travers lui, avec les poètes du British Poetry Revival, en particulier ceux du groupe de Cambridge, parmi lesquels Anthony Barnett. C'est par Prynne que Dubourg a pris connaissance de l’étude de John-Turner Marshall (1850-1923), érudit anglais, auteur de « The Aramaic GospelPubliée dans la revue The Expositor. Auteur surtout d'un Manual of the Aramaic language of the Palestinian Talmud; grammar, vocalized text, translation and vocabulary, publié chez Brill, à Leyde, 1929. ». Marshall défendait la thèse d'un original des Évangiles en araméen et posait le problème de la rétroversion ; ces questions inspireront L'Invention de Jésus.
L'Invention de Jésus
Dès 1981, en note finale de Un coup de vasistas sur Judas (voir plus bas, bibliographie), Dubourg signalait .
L’Invention de Jésus veut donc démontrer que le corpus néotestamentaire dérive d'originaux hébreux et que les matériaux conduisant aux Évangiles auraient été composés selon les seules procédures traditionnelles du midrash. Leurs auteurs auraient entrepris une véritable « fouille » de la Bible hébraïque, pour en rechercher les implications eschatologiques, c'est-à-dire pour comprendre comment, « à la fin des temps », seraient « accomplies les Écritures », par la conversion des païens et par la venue du Messie. Dubourg, se fondant sur les hébraïsmes du texte grec, affirme que l'original a été écrit en hébreu puis traduit littéralement en grec. Pour le prouver, il procède à une « rétroversion » vers l'hébreu de divers passages des Actes des Apôtres et des Évangiles, dont le Prologue de l'évangile selon Jean, et utilise également la gématrie, technique d'exégèse par le calcul, issue de l'ordre alphabétique de l'alphabet hébreu. Il juge le résultat linguistiquement bien plus cohérent que le texte grecPour d'autres usages de la rétroversion, voir Abbé Jean Carmignac, qui représente le courant ultra-traditionaliste de l'exégèse canonique catholique (avec René Laurentin) et dont l'œuvre est un témoignage intéressant de l'exégèse catholique dans la période antéconciliaire.. Dans cette optique, Jésus et Paul de Tarse seraient ainsi deux « inventions », au sens de deux découvertes, du midrash. Les premiers chrétiens seraient des Juifs messianistes, dont divers types (« sectes ») ont pu se développer dès la traduction de la Septante, deux siècles avant l'ère chrétienne.
Dubourg cite notamment : Matthew Black (1908-1995), professeur de critique biblique à l'Université de St Andrews en Écosse, auteur de An Aramaic Approach to the Gospels and Acts (1967), au sujet duquel Dubourg précise que « le titre même de l’ouvrage qu’il écrivit sur cette question montre qu’il s’est trompé de cible : non seulement il continue de croire, malgré cependant quelques doutes de détail, trop vite écartés, que le grec du Nouveau Testament est originel, mais il opte pour un examen de l’araméen — et non de l’hébreu — comme source sporadique éventuelle (seulement sporadique, et seulement éventuelle !). Néanmoins ce livre — comme les articles de J. T. Marshall parus au début du siècle — a l’avantage de donner une idée du socle sémitique des Évangiles et des Actes (car les Actes aussi, ceux dits de Luc, ont été selon moi originellement et majoritairement écrits en hébreu)L’hébreu du Nouveau Testament, p. 27. Si Henri Meschonnic entend l'hébreu affleurant sous le grec dans les textes évangéliques et en atteste dans Un coup de Bible dans la philosophie, deux phrases plus haut, il expose les aramaïsmes sporadiques tout comme Black » ; Paul Vulliaud, artiste peintre et auteur d'ouvrages sur l'ésotérismeLa Kabbale juive, histoire et doctrine, essai critique, Paris, éd. Nourry,1923 ; La Clé traditionnelle des Évangiles, 1936; Plan de la Tour, éd. d'Aujourd'hui, 1982 (rééd)., auquel il emprunte l'importance accordée à la Kabbale juive et aux calculs gématriques, et dont il renvoie à la liste de tournures sémitiques dans le texte du Nouveau Testament ; cette filiation fait de Dubourg un continuateur de la Kabbale chrétienne ; Claude Tresmontant, auteur controversé du Christ hébreu (1983), qui défend la thèse d’un original hébreu du Nouveau Testament. À son propos Dubourg déclare :
Sur ce point, Dubourg conclut (L'Invention de Jésus, tome 1, ) : « Les rédacteurs néo-testamentaires, en écrivant en hébreu, savent qu'ils travaillent sur la langue sacrée-divine de la Torah ; mais ils savent aussi qu'ils travaillent sur une langue double, à la fois exotérique et ésotérique. Ils la travaillent donc à la fois en clair et dans le cadre de ses modes opératoires traditionnels (kabbalistiques, au sens étymologique du terme) ».
Exemple de la méthode de Dubourg
Dubourg applique sa méthode argumentative au fameux Prologue de l'évangile selon Jeanle chapitre 6 du tome I de L'invention de Jésus, intitulé Recherche sous Jean, I, 1-2 et repris d'un texte paru dans L'Infini, Paris, Denoël, 1985..
Pour ses calculs gématriques, Dubourg utilise à la fois la gématrie classique et la « gématrie par rang », qui fait correspondre aux lettres non pas les valeurs de la gématrie classique, mais leur rang dans l'alphabet. Chaque mot a pour valeur la somme des valeurs des lettres qui le composent.
Il fait d'abord observer qu'en hébreu, le premier verset de la Genèse (« Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre ») a pour valeur gématrique (classique) 913 + 203 + 86 + 796 + 703 = 2701 = 37 x 73. Il donne ensuite sa propre traduction (« rétroversion ») en hébreu du début du prologue de Jean (« Au Commencement est le Verbe, et le Verbe est auprès de Dieu, Et Dieu est le Verbe, Lui est au Commencement auprès de Dieu »), à laquelle il trouve aussi une valeur gématrique de 2701 = 37 x 73. Il fait observer que 37 et 73 sont les deux valeurs gématriques (« par rangs » et classique) du mot Chokmah, Sagesse, et de quelques autres.
Selon DubourgIbid., p. 185, cette « équivalence entre les deux textes n'a rien à voir avec une « allusion » ou un « renvoi ». Elle est un exemple entre tant d'autres des travaux arithmétiques dont sont truffés les textes du Nouveau Testament ». Il en conclut à la validité de sa rétroversion.
Réception et prolongements
Réception dans le milieu savant Dans le milieu spécialiste Publié par la collection « L'Infini » de GallimardSite de la collection « L'Infini » chez Gallimard, L’Invention de Jésus n'a obtenu aucune réception dans le milieu universitaire et n'a pas été traduit, pas plus que les thèses de Dubourg n'ont été ni commentées, reprises ou critiquées par les spécialistes des études bibliques, tant laïques que religieux. Elles se heurtent au consensus universitaire sur l'analyse philologique et historique des textes du Nouveau Testament, ainsi que sur l'histoire de leur composition et celle des premières communautés chrétiennes.
L'usage d'une méthode de rétroversion en guise de preuve est contestée, comme chez Tresmontant. En ce qui concerne la langue originelle des textes du Nouveau Testament, la thèse la plus reconnue actuellement est qu'ils ont été composés et écrits initialement en grecÀ la fin des années 1930, Charles Guignebert écrivait : « Ces originaux ont été rédigés en grec ; aucun n'est directement traduit de l'araméen. Il semble qu'après d'assez vifs débats, l'accord soit aujourd'hui acquis sur ce point. Le grec néo-testamentaire n'est pas le grec classique de la prose attique, mais ce n'est pas, comme on l'a cru longtemps, une langue particulière et exceptionnelle ; c'est, tout simplement, la langue parlée dans le peuple du monde hellénistique. L'étude méthodique des inscriptions et des papyrus du temps l'a démontré et on s'étonne un peu que les exégètes se soient avisés si tardivement d'une comparaison qui s'imposait. Il est certain que les études linguistiques et philologiques, conduites depuis trente-cinq ou quarante ans sur les textes du Nouveau Testament, l'ont rendu plus clair et nous ont donné une plus solide assurance de le comprendre. », in Le Christ, collection « Évolution de l'Humanité », Albin Michel, 1942.. Aucun fragment en hébreu du Nouveau Testament n'a été retrouvéLes spécialistes jugent que les commentaires de Papius, Eusèbe et Irénée, qui ne constituent pas des sources historiques fiables, à propos de premières versions de l'évangile selon Matthieu se réfèrent à l'araméen et non à l'hébreu (les versions en hébreu du Nouveau Testament sont des traductions postérieures à partir du texte grec). Les plus anciens manuscrits sont en grec (que les chercheurs identifient au grec hellénistique appelé Koinè) contenant de nombreux aramaïsmes et hébraïsmes. De nombreux chercheurs ont travaillé et mis en évidence les liens entre l'Ancien Testament et le Nouveau Testament et les nombreuses citations de l'Ancien Testament dans les Évangiles.
Si le caractère historique du détail des événements relatés par les Évangiles est largement remis en causeVoir Quêtes du Jésus historique et Christianisme ancien, « Le débat historique », l'existence même de Jésus est très généralement admise par les chercheurs s'appuyant sur les sources ecclésiastiques Voir cependant Thèse mythiste (Jésus non historique). Celle de Paul ne fut remise en question qu'une seule fois par le Radikal KritikSite de Herman Detering sur le Radikal Kritik au tout début du sièclePar W. C. Van Manen ( Van Manen and the dutch radicals) à partir d'une étude sur le cheminement des épitres de Paul qui fut critiquée immédiatement du fait que l'ensemble des épitres n'avaient pas subi de critique textuelle ; le consensus savant actuel considère ces argumentations comme de l'hypercriticisme.
En ce qui concerne la gématrie, elle servait initialement (à partir du ) de technique de vérification des copies par les scribesL'égalité de valeur entre les mots de la ligne copiée et les mots de la ligne du manuscrit d'origine montrait au copiste qu'il n'avait pas fait d'erreur. et n'a pas de rapport avec le midrash qui est un genre littéraire homilétique. Selon la critique historique, ce ne serait qu'au qu'elle devient avec Abraham Aboulafia technique du souffle et voie de l'extase (Tserouf), et une méthode herméneutique avec Raymond Lulle, et ce bien qu'on ait donné traditionnellement à ces utilisations une origine ancienne. L'usage interprétatif qu'en fait Dubourg serait donc anachronique (les théories reçues plaçant la rédaction des évangiles entre la fin du et le début du ). Cet usage interprétatif s'inscrirait dans la tradition des milieux ésotérisants, des chrétiens Raymond Lulle et Pic de la Mirandole, aux occultistes du Guy Casaril (p. 162 à vérifier) dans sa monographie Rabbi Siméon bar Yochaï et la Cabbale de 1977 Marc-Alain Ouaknin Le livre brûlé, Lire le Talmud, éd. Lieu Commun (1986); éd. Seuil (1992)voir le débat entre Jacques Goldberg et Roland Goetschell, à la suite de l'intervention de Goldberg - Actes du colloque de Bruxelles La Continuité de la connaissance 2001, organisé à l'Université Libre de Bruxelles sous la direction de Michel Cazenave.