thumb|right|Synagogue de Sardes, Turquie, Le judaïsme synagogal ou judaïsme synagogal et sacerdotal est un courant du judaïsme apparu vers le siècle avant l’ère chrétienne, avec l’édification des premières synagogues dans la diaspora juive et en Judée antique. Parallèle au courant du judaïsme sacerdotal, il s’est développé après la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70Simon Claude Mimouni, Le Judaïsme ancien, PUF, 2012.
Connu également sous le nom de « judaïsme commun », ou de « judaïsme pararabbinique », le mouvement synagogal constitue les rites et les traditions auxquels adhèrent majoritairement les Judéens des premiers siècles de notre ère. C’est en son sein que se forment les pratiques religieuses et la culture communes à la diaspora juive antique. Marqué par des influences grecques et perses, il donne naissance à un art spécifique au siècleErwin Ramsdell Goodenough, Jewish Symbols in the Greco-Roman Period, New York, 1964.
« Entre le rabbinisme et le christianisme, note Simon Claude Mimouni, a existé une autre entité – sans doute ayant plus de légitimité à cause de son ancienneté et du fait qu’elle repose sur des fondements relevant plus de l’ethnicité que de la croyance – qu’on peut appeler le judaïsme synagogal, qui a été pris entre les feux des identités, rabbinique et chrétienne, en formation entre le et le siècle : ce dernier a progressivement disparu en rejoignant, soit le mouvement des rabbins, soit le mouvement des chrétiens, même si sa réalité s’est maintenue en certaines régions durant tout le Moyen Âge en Occident comme en Orient».
Distinct du judaïsme rabbinique et du judaïsme chrétien, le judaïsme synagogal est porteur d’une mystique associée à la littérature des Palais et à celle du Targoum, en particulier. Il est à la source du mouvement kabbalistique, selon Moshé IdelMoshé Idel, La Cabale : nouvelles perspectives, (traduit de l’anglais par Charles Mopsik), Le Cerf, Paris, 1998..
Concept
À la suite de la découverte des ruines de la synagogue de Doura Europos, dans les années 1930, les historiens d’art et les historiens des religions se confrontent à des vestiges archéologiques qui remettent en cause l’historiographie du judaïsme communément admise. La synagogue de Doura Europos, datée du milieu du siècle de l’ère commune, livre un ensemble important de peintures figuratives représentant des scènes tirées des récits de l’Ancien Testament. L’exhumation des ruines d’autres synagogues antiques, dans les décennies suivantes, livre une iconographie comparable, qui contredit des interdits édictés par les académies rabbiniques contemporaines des synagogues, en ce qui concerne la fabrication d’images.
thumb|alt=Dessin en couleur où le jaune domine. Un homme debout tient sa main dans ce qui ressemble à un buisson en feu.|Moïse, représenté sur une fresque de la synagogue de Doura Europos, Syrie, milieu du
Erwin Ramsdell Goodenough émet l’hypothèse qu’il existait dans l'Antiquité une forme de judaïsme tombée dans l’oubli, influencée notamment par la culture grecque : un « judaïsme hellénistique », ni rabbinique, ni chrétien.
Les recherches menées par Gershom Scholem, sur les sources antiques de la kabbale, le conduisent à émettre le même genre d’hypothèse, à partir des données livrées par les textes de la mystique juive antique, liée en particulier à l’école judéo-platonicienne de Philon d'Alexandrie, au siècleGershom Scholem, Jewish Gnosticism, Merkabah Mysticism and Talmudic Tradition, New York, 1960.
Goodenough était convaincu que son œuvre complétait celle de Scholem. L’un, à partir de l'archéologie, l’autre, à partir des textes, attestaient l’existence d’une tradition mystique antique méconnue dans l’histoire du judaïsme jusqu’à l’apparition de la Kabbale au siècleJosé Costa, Qu’est-ce que le « judaïsme synagogal » ? Judaïsme ancien/Ancient Judaism, 2015, vol. 3.
Scholem n’opérait pas une rupture aussi radicale que Goodenough entre le judaïsme mystique et le judaïsme rabbinique. Toutefois ils s’accordaient sur le fait que les influences grecques, platoniciennes, gnostiques ou orphiques, avaient joué un rôle déterminant dans la création de la mystique juive. Un point de vue contesté par Moshé Idel et Charles Mopsik qui considèrent que « Scholem a sous-estimé l'élément proprement juif dans la constitution de la kabbale et grossi l'influence de la gnose. »
Les travaux historiographiques (menés notamment par Daniel Boyarin, par Stuart Miller et par Lee I. Levine, etc.) mettent en jeu deux composantes dans le judaïsme mystique antique : une composante de langue grecque, mais également une composante de langue araméenne (la langue d’origine syrienne, parlée couramment au Proche-Orient dans l’Antiquité). Ce bilinguisme, propre à la culture judéenne des premiers siècles de notre ère, définit un « judaïsme commun complexe », « non monolithique », selon Stuart MillerStuart S. Miller, « Epigraphical” Rabbis, Helios, and Psalm 19 : Were the Synagogues of Archaeology and the Synagogues of the Sages One and the Same ? », The Jewish Quarterly Review 94 2004. La littérature du Targoum (les commentaires du texte biblique en araméen) y joue un rôle au moins aussi important que la littérature judéo-grecque.
« Ce judaïsme, note José Costa, est commun, puisque fondé sur une source commune à toutes ses composantes : la tradition biblique au sens large. Il est complexe, dans la mesure où il est à l’origine des synagogues monumentales dans toute leur diversité […]. Il intègre à la fois la composante ethnique et religieuse de l’identité juive. Il permet enfin de connaître comment la culture matérielle païenne a fait l’objet d’un processus d’appropriation dans un contexte juif. » Simon Claude Mimouni préfère l’appeler « judaïsme synagogal », une notion qui se réfère aux mêmes bases historiographiques.
Histoire
Les premières synagogues (du grec sunagôgê, « assemblée ») ou proseuques (du grec προσευχή [lieu de] prières) sont apparues vers le en Diaspora, dans des royaumes grecs d’Orient (Egypte, Syrie, Asie mineure, etc.), conçues sur le modèle hellénistique de l’association, selon Lee I. LevineLee I. Levine, Judaism and Hellenism in Antiquity. Conflict or Confluence, Peabody (Massachusetts), 1998. Les associations synagogales ne se distinguaient pas, fondamentalement, des associations païennes dans les cités gréco-romaines. Formées par toutes sortes de communautés, elles se donnaient la mission de fonder un sanctuaire et d’y célébrer un culte, mais également d’organiser une solidarité entre leurs membres, par des pratiques charitables en particulier.
Apparu d’abord en Diaspora, le mouvement synagogal gagne bientôt le royaume de Judée, en assurant le lien entre les Judéens de l’intérieur, centrés sur l’institution du Temple, et les Judéens de l’extérieur, centrés sur l’institution de la synagogue. Solomon W. Baron estime que la population judéenne alors, peu avant la première révolte juive contre Rome en 70 de notre ère, atteignait huit millions de personnes (deux millions en Palestine, six en Diaspora, dont un million en Perse)S.W. Baron, Histoire d’Israël, Paris, 1956, une masse importante, près d’un dixième de la population globale de l’empire romain. Le mouvement synagogal y constitue un facteur d’unité entre Judéens.
La destruction du Temple de Jérusalem en 70, lors de la conquête de la Judée par les armées romaines, entraîne la disparition du judaïsme sacerdotal, et son remplacement par le judaïsme synagogal. Les Judéens de Palestine comme ceux de Diaspora « ne se tournent que lentement vers le mouvement rabbinique et son alternative d’un judaïsme sans sanctuaire et sans sacerdoce, autrement dit sans culte », observe Mimouni. Le judaïsme rabbinique, alors, ne représente qu'une minorité de la population juive ; le judaïsme chrétien, également. La révolte juive contre les Romains, en 132-135, prend naissance au sein du courant synagogal. Après l’échec de la révolte, il subit des influences païennes, notamment en Palestine.
Seth Schwartz distingue deux périodes : la première, entre 135 et 350, marquée par une montée du paganisme chez les Judéens ; la seconde, entre 350 et 640, basée sur la volonté de se rejudaïserSeth. S. Schwartz, Imperialism and Jewish Society, 200 B.C.E. to 640 C.E., Princeton (New Jersey)-Oxford, 2001. La responsabilité de cette rejudaïsation n’incombe pas, pour autant, aux rabbins, mais au déclin du paganisme dans l’empire romain, associé à la conversion de l’empereur Constantin au christianisme.
La synagogue, à partir de sa propre culture, pousse les Judéens à opérer un rapprochement, soit avec les rabbins, soit avec les chrétiens. Le judaïsme rabbinique, hostile en règle générale aux rites pratiqués dans les synagogues, change alors de position, en intégrant la culture synagogale en son propre sein, pour s’adapter à la convergence des deux courants au tournant du et du siècle, selon Schwartz.
Des historiens comme Mimouni, Boyarin ou Levine trouvent cette vision trop schématique. Levine, pour sa part, observe que les rabbins portent un intérêt de plus en plus marqué pour la synagogue à partir du siècle, mais qu’ils n’y occupent pas une position dominante avant le siècle.
Société
thumb|right|Mosaïque, synagogue de Maon, Israël,
Les Judéens antiques se distinguent peu des païens, selon Stuart MillerStuart S. Miller, « Review Essai. Roman Imperialism, Jewish Self-Definition, and Rabbinic Society », Association for Jewish Studies Review 31 2007. Ils s’habillent de la même façon. Ils pratiquent le même genre d’activités. Nombre d’entre eux participent aux cultes civiques rendus aux dieux de la cité. Ils n’hésitent pas à les faire figurer dans leurs synagogues – comme à Doura Europos où les effigies de Cybèle, de Perséphone, d’Hélios, etc., décorent le plafond de la salle de prière. Toutefois, ils circoncisent leurs enfants et ne mangent pas de porc. Signes majeurs de leur appartenance au judaïsme, qui se comprend bien plus comme une culture plutôt que comme une religion, au sens strict.
La très faible présence du mot Rabbi dans les inscriptions archéologiques retrouvées en Diaspora et en Palestine suggère que le mouvement rabbinique est peu présent dans ce contexte (si l’on excepte la Babylonie, où les changements interviennent plus tôt). Les rabbins et leurs disciples y forment une minorité qui adhère aux principes du judaïsme hérité des pharisiens. Ils respectent les prescriptions de la loi juive. Ils ne fabriquent pas d’images. Ils n’entrent pas dans les lieux de culte païens. Ils ne partagent pas, non plus, un repas avec des païens. Cependant, en règle générale, ils cohabitent avec la population majoritaire.
La minorité judéo-chrétienne cohabite, également, avec les Judéens des deux autres tendances, dans les mêmes quartiers, comme à Doura Europos. Elle est perçue « comme un courant juif dissident, et non comme une nouvelle religion, au moins jusqu’au milieu du siècle », note Costa. Les judéo-chrétiens ont été relativement bien accueillis par les Juifs non pharisiens, ou même par les pharisiens modérés qui n’acceptaient pas le formalisme des pharisiens les plus radicaux, selon Costa.
Prêtres et rabbins
La synagogue prend la valeur d’un temple dans la société gréco-romaine ou perse. Les prêtres y occupent une place centrale. Ils célèbrent les offices. Ils lisent des targounim (les commentaires de la Bible). Ils délivrent un enseignement. Ils font partie de l’élite dirigeante. Ils représentent leur communauté auprès des autorités impériales.