L’utopie (mot forgé par l'écrivain anglais Thomas More, titre de son livre L'Utopie, du grec , « en nul lieu ») est une représentation d'une société idéale, opposée aux sociétés réelles imparfaites. C'est un genre d'apologue qui se traduit, dans les écrits, par un régime politique idéal (qui aboutit aux meilleures formes de gouvernance), une société parfaite (sans injustice par exemple, comme la Callipolis de Platon ou alors la découverte de l'Eldorado dans Candide) ou encore une communauté d'individus vivant heureux et en harmonie (l'abbaye de Thélème dans Gargantua de Rabelais en 1534), souvent écrites pour dénoncer les injustices et dérives de leurs temps.

Les utopistes situent généralement leurs écrits dans des lieux imaginaires pour éviter la censure politique ou religieuse : un pays lointain et mythique (Les Aventures de Télémaque, Livre 7, Fénelon, 1699), île inconnue par exemple (L'Île des esclaves, Marivaux, 1725).

Une utopie peut désigner également une réalité difficilement admissible : en ce sens, qualifier quelque chose d'utopique consiste à le disqualifier et à le considérer comme irrationnel. Cette polysémie, qui fait varier la définition du terme entre texte littéraire à vocation politique et rêve irréalisable, atteste la lutte entre deux croyances, l'une en la possibilité de réfléchir sur le réel par la représentation fictionnelle, l'autre sur la dissociation radicale du rêve et de l'acte, de l'idéal et du réel.

Genre opposé, la dystopie — ou contre-utopie — présente non pas « le meilleur des mondes » mais « une utopie en sens contraire », selon F. Rouvillois. D'autres genres fictionnels déclinent le même rapport à l'espace : l'uchronieTerme forgé par Charles Renouvier (Uchronie, 1857) par analogie avec utopie : récit fondé sur un autre cours du temps historique. le transpose sur l'axe du temps historique, l'hétérotopieConcept élaboré par Michel Foucault (Des espaces autres, conférence 1967, publ. 1984) : espaces réels fonctionnant comme des contre-emplacements à l'écart des lieux ordinaires. désigne des espaces réels à fonctionnement contre-normatif, l'anatopieL'adjectif anatopique apparaît chez Jean Echenoz (Au piano, 2003) ; le terme est systématisé comme genre par Martine Chifflot (Le Voyage en Ouralie, 2026). construit un monde fictif qui n'est ni idéal ni anti-idéal mais ontologiquement déplacé par rapport au réel.

Origine du terme « utopie » (ainsi que « eutopie ») thumb|upright=0.8|Thomas More, par Hans Holbein le Jeune (1527), Frick Collection, New York. Le terme utopia a été forgé par Thomas More en 1516 pour désigner la société idéale qu'il décrit dans son œuvre (en latin) Utopia. Il est traduit en français par « utopie ». Ce terme est composé de deux mots grecs, la préposition négative ou et le mot topos qui signifie « lieu ». Le sens d'« utopie » est donc, approximativement, « sans lieu », « qui ne se trouve nulle part ».

Dans l'en-tête de l'édition de Bâle de 1518 d'Utopia, Thomas More utilise, exceptionnellement, le terme Eutopia pour désigner le lieu imaginaire qu'il a conçu. Ce second néologisme ne repose plus sur la négation ou mais sur le préfixe eu, présent aussi dans euphonie ou euphorie et qui signifie « bien » ou « bon ». Eutopie signifie donc « le lieu du Bien » ou « le lieu du Bon ».

Seul le premier de ces deux termes est passé à la postérité, mais ils n'en sont pas moins complémentaires pour décrire l'originalité de l’Utopia de Thomas More. Cette œuvre est d'une part un récit de voyage et la description d'un lieu fictif (utopia) et d'autre part un projet d'établissement rationnel d'une société idéale (eutopia).

Ces deux aspects du texte de Thomas More ont amené à qualifier d'utopie des œuvres très différentes.

Définitions L'utopie (utopia) est la description d'une société idéale. Elle procède d'une tradition que l'on fait remonter à La République de Platon. Plus spécifiquement l'utopie (utopia) est un genre littéraire s'apparentant au récit de voyage mais ayant pour cadre des sociétés imaginairesVoir l'article Utopie dans : .

Ces deux définitions ne s'excluent pas : l’Utopie de Thomas More, La Cité du roi du Soleil de Tommaso Campanella ou La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon remplissent ces deux conditions et sont à la fois des récits et des descriptions de sociétés originales.

Cependant, dès le , de nombreux auteurs s'emparent de ce nouveau genre littéraire et en développeront l'aspect romanesque et satirique au détriment du projet politique. C'est ainsi que des œuvres telles que Les voyages de Gulliver (1721) de Jonathan Swift furent qualifiées en leur temps d'utopies.

Thomas More inventa le genre littéraire de l'utopie, il avait l'ambition d'élargir le champ du possible et non de l'impossible comme ce mot est synonyme aujourd'hui.

Dans son essai consacré aux premières utopies, celles d’avant les récits de More, de Tommaso Campanella ou de Cabet (Les Premières Utopies, rééditions ex nihilo, 2009, paru d'abord en 1938), Régis Messac donne une définition restrictive du terme Utopie : .

Régis Messac considère l’utopie comme une œuvre purement romanesque, nécessairement progressiste, constituée de deux éléments : . Cependant, l’un ne va pas sans l’autre, mais . Pour Messac, ne peuvent être considérées comme de véritables utopies les œuvres où domine le second élément, le contenu, c'est-à-dire la représentation d’une société parfaite ou du moins perfectionnée.

C'est pourquoi Messac ne reconnaît ni la République de Platon ni la Cyropédie de Xénophon comme appartenant exactement au genre utopique ; il considère ces œuvres comme relevant de la catégorie des traités de politique pareils à ceux de Félix Bodin, Nicolas Machiavel et Montesquieu. Il dit : .

Selon Régis Messac, les récits utopiques répondent à un besoin social. Il écrit : .

Le philosophe français Michel Foucault définit l'utopie comme un qui entretient un rapport analogique avec la réalité et qui tend soit vers l'envers de la société, soit vers le perfectionnement de cette dernière. Elle s'oppose, dans sa théorie, à l'hétérotopie..

Théodore Monod, de son côté, écrit .

Histoire de l'utopie Précurseurs de l'utopie thumb|upright=0.8|Platon (tableau de Raphaël).

Hésiode évoque l'Arcadie des Pélasges qui sous la plume de Virgile prend des airs d'utopie. Le thème quasi utopique de l'Arcadie, véhiculé aussi par Lucrèce, va trouver à s'exprimer notamment chez Montaigne, Shakespeare, Hobbes, et dans l'esprit des colons Nord-Américains, comme Jefferson ; on parle d'Arcadie américaine. Hésiode n'a été envisagé comme économiste que récemment.

Platon est le premier grand idéaliste de la pensée occidentale. On peut en effet rapprocher l'utopie (au sens moderne que prit ce mot) du concept d'idée de Platon. La philosophie politique de Platon est exposée dans l’ouvrage classique La République, dont le titre même est un programme. Le terme de République traduit la « Politeia » de Platon, c’est-à-dire État, Constitution. Platon voulut tracer les grandes lignes de ce que devait être une cité organisée de manière idéale par castes. C’est cette volonté de constituer une cité idéale et conforme à la justice, faisant de Platon le grand fondateur du concept d'Idée, qui fut reprise ultérieurement par les utopistes du comme FourierCharles Fourier, Le Nouveau monde industriel et sociétaire ou invention du procédé d'industrie attrayante et naturelle, distribuée en séries passionnées, Paris, 1829., Saint-SimonClaude Henri de Rouvroy de Saint-Simon, Nouveau christianisme, Paris, 1825. et Étienne CabetÉtienne Cabet, Voyage en Icarie, Paris, 1840..

Au cours de son histoire, Sparte gagne auprès de une réputation d'utopie.

L’Histoire vraie de Lucien de Samosate est, comme la Batrachomyomachie, avant tout rattachée au genre de la fantaisie imaginaire. Cependant, elle présente aussi, dans son voyage aux confins de l'univers fantasmé de l'époque (), bien des caractéristiques littéraires et thématiques de l'utopie: ainsi, l'utopie, en littérature, n'offre pas seulement la lecture d'un archétype parfait d'organisation, elle propose aussi, parfois au travers du prisme de la fantaisie, une grille interprétative critique des structures institutionnelles, politiques et sociales du modèle culturel de régime dans lequel évolue l'auteur de l'utopie. ; celle-ci, loin de se présenter systématiquement comme une œuvre indépendante, peut advenir selon une mise en abyme discursive (cas d'une narration, enchâssée dans une autre trame fictionnelle dont les ressorts seraient historiques, politiques ou philosophiques) introduisant à un dialogue complexe entre les textes ainsi imbriqués l'un dans l'autre. Ainsi en est-il du voyage de Lucien dans le royaume d'Endymion sur la lunevoir à ce sujet le Livre I dans: M. Ticht, Lucien, Histoire véritable, livres I et II, Paris, 1995 ou encore dans l'Île des Bienheureux où Rhadamante l'accueille durant des moisVoir à ce sujet le Livre II dans: M. Ticht, Lucien, Histoire véritable, livres I et II, Paris, 1995..

Genèse du genre : L'Utopie de Thomas More right|thumb|upright=0.7|L'Utopie de Thomas More, gravure d'Ambrosius Holbein pour une édition de 1518.

L'avocat et homme de lettres Thomas More s'inscrit, à l'instar de son ami Érasme, dans le cadre du mouvement humaniste qui redécouvre la littérature antique grecque et latine et s'en inspire. More connaissait les œuvres d'Aristote et de Platon et le projet de cité idéale qui occupe une partie de La République peut être considéré comme l'une des sources d'inspiration de l’Utopie.

Le texte de More, paru en 1516, emprunte en partie sa forme aux récits de voyage de Vasco de Gama ou de Magellan. La découverte du Nouveau monde en 1492 a mis les Européens en contact avec d'autres peuples, et permet à More d'imaginer une civilisation originale située aux confins du monde connu. De manière plus générale, son projet de société s'inscrit dans le courant philosophique de la Renaissance.

Le premier livre de L'Utopie rapporte une conversation entre le narrateur et plusieurs autres personnages, dont Raphaël Hythlodée un navigateur qui a découvert l'île d'Utopie. La discussion porte principalement sur les injustices et les défauts de la société, injustices auxquelles Raphaël Hythlodée oppose les sages coutumes du pays dont il a fait la découverte. Le second livre rapporte la description par Hythlodée de l'Utopie. Cette description, assez détaillée, porte sur les lois, les coutumes, l'histoire, l'architecture et le fonctionnement économique de l'île.

La société utopienne est foncièrement égalitaire et ignore toute propriété privée. Elle décrit une société qu'on a souvent qualifiée de communiste, ou plus précisément d'« isonome », cherchant l'égalité parfaite de tous devant la loi. Elle repose en outre sur un ensemble de lois et sur une organisation très rationnelle et précise. Elle est présentée comme la plus aboutie des civilisations.

Cette œuvre s'entend avant tout comme une critique de la société anglaise (et européenne) du . Les vertus de l'Utopie sont en quelque sorte des réponses aux injustices du monde réel : elles les soulignent par contraste (l'égalité de tous les citoyens utopiens met en lumière l'extrême misère, à cette époque, de nombre de paysans anglais sans terres) et montrent que les maux de l'Angleterre ne sont peut-être pas des fatalités puisque les Utopiens les ont résolus. L'Utopie, qui se présente comme une œuvre de fiction, affirme néanmoins que l'homme a la possibilité d'influer sur son destin et est donc porteuse du concept d'histoire. More s'abstient pourtant de présenter son utopie comme un programme politique. Il considère la réalisation d'une telle société comme souhaitable mais affirme ne pas même l'espérer.