Claudine Alexandrine Sophie Guérin de Tencin, baronne de Saint-Martin de l’isle de Ré, née le Des sources du peuvent donner l'année 1681. Cependant après consultation des registres de baptême, l'ensemble des biographes modernes donnent la date de 1682. Voir par exemple pour l'année de naissance erronée Bibliothèque du Dauphiné, contenant l'histoire des habitants de cette Province qui se sont distingués par leur génie, leurs talents et leurs connaissances, par Guy Allard (1797, éditeur Giroud & fils), page 304. à Grenoble, morte le à Paris, est une femme de lettres tenant un célèbre salon littéraire de l'époque. Elle est la mère de Jean d'Alembert. Sa nièce, Louise-Françoise-Alexandrine Guérin de Tencin, marquise de La Tour-du-Pin-Montauban, sera l'un des modèles qui inspira Choderlos de Laclos lorsqu'il créera le personnage de Mme de Merteuil dans Les liaisons dangereuses.
Après vingt-deux années passées de force au couvent, elle s'installe à Paris en 1711 et est introduite dans les milieux du pouvoir par ses liens avec le cardinal Dubois. Six ans plus tard, elle ouvre l'un des salons littéraires les plus réputés de l'époque appelé La Ménagerie. D'abord essentiellement consacré à la politique et à la finance avec les spéculateurs de la banque de Law, ce salon devient à partir de 1733 un centre littéraire. Les plus grands écrivains de l’époque et des personnalités célèbres le fréquentent, en particulier Fontenelle, Marivaux, l’abbé Prévost, Charles Pinot Duclos et plus tard Marmontel, Helvétius, Marie-Thérèse Geoffrin et Montesquieu.
Madame de Tencin publie des romans qui rencontrent le succès dont les Mémoires du comte de Comminge en 1735, Le Siège de Calais, nouvelle historique en 1739 et Les Malheurs de l'amour en 1747.
Biographie Alexandrine est née à Grenoble dans une famille de petite robeSa famille était anoblie depuis moins de cent ans à sa naissance (21 mars 1586) : son quadrisaïeul, Pierre Guérin, était simple colporteur, puis orfèvre à Romans-sur-Isère. Sa marraine de baptême fut Marguerite-Alexandrine de Francon de Bocsozel de Montgontier. : son père, Antoine Guérin (1641-1705), seigneur de TencinSon aïeul, Antoine Guérin, juge royal à Romans, reçut ses lettres de noblesse d’Henri III pour avoir protégé la ville pendant les guerres de Religion (lettres enregistrées au Parlement le 21 mars 1586)., est tour à tour conseiller au Parlement du Dauphiné puis premier président au Sénat de Chambéry lors de l’occupation de la Savoie par la France. Sa mère est Louise de Buffévent.
Le quadrisaïeul de la famille, Pierre Guérin, issu d'une famille travaillant la terre près de Gap, à Ceillac, était simple colporteur. La trentaine venue, il vint s'établir en 1520 à Romans dans le Dauphiné. Habile de ses mains et ayant quelques économies, il acheta une petite boutique où il vendit tout d'abord des articles d'épicerie puis de joaillerieDuc de Castries, La Scandaleuse Madame de Tencin : 1682-1749. Paris, Perrin, coll. « Présence de l’histoire », 1986. 293 - de pl., . . Réédition sous le nouveau titre Madame de Tencin : 1682-1749. Paris, Perrin, 2004. 293 - de pl., . ..) : cf. à 40..
thumb|Le château de La Tour (détruit au ).
S'étant enrichi, il put acquérir une terre à MonteuxDuc de Catries, La scandaleuse Madame de Tencin, Perrin, Paris, 1987, , prendre de moitié l'entreprise des péages par eau et par terre de Valence et de Mirmande et, ainsi, envoyer ses deux enfants, Pierre et Antoine, à l'Université. Ce dernier, devenu docteur ès lois, acheta ensuite une charge d'officier de justice à Romans, puis épousa plus tard Françoise de Garagnol, une jeune fille de bonne maison.
Lors des guerres de religion qui ravagèrent la région, il sauva la ville de Romans des protestants ; ce qui valut à ce catholique modéré et fidèle au roi le des lettres de noblesse d'Henri III, enregistrées au parlement le Duc de Catries, La scandaleuse Madame de Tencin, Perrin, Paris, 1987, .
Son fils, Henri-Antoine Guérin, en 1597, sauva une deuxième fois la ville en empêchant qu'elle ne soit livrée, par des traîtres, au duc de SavoieDuc de Catries, La scandaleuse Madame de Tencin, Perrin, Paris, 1987, . Il eut sept enfants dont un, François, acheta la charge anoblissante de conseiller au parlement de Grenoble. Son épouse, Justine du Faure, lui apporta la petite terre de peu d'importance appelée Tencin (Grésivaudan) jouxtant l'Isère, qui faisait partie du domaine de Monteynard. François remplaça son patronyme par celui de cette terre et, juste avant sa mort (1672), acheta en bordure des vignes de son domaine, un vieux castel sarrasin à demi ruiné appelé simplement le château de la TourDuc de Catries, La scandaleuse Madame de Tencin, Perrin, Paris, 1987, .
Le fils aîné de François Guérin, Antoine, devint conseiller au parlement de Grenoble puis premier président à Chambéry lors de l'occupation française. Il épousa Louise de BufféventDuc de Catries, La scandaleuse Madame de Tencin, Perrin, Paris, 1987, qui lui donna deux fils, dont le cardinal de Tencin, et trois filles, dont Alexandrine, et une autre, Marie-Angélique, fut la mère d'Antoine de Feriol de Pont-de-Veyle et de Charles-Augustin de Ferriol d'Argental.
Une Amazone dans un monde d’hommes
Cadette de cinq enfants, Alexandrine est placée à l’âge de huit ans, au proche monastère royal de Montfleury. Elle répugne cependant à la vie monacale et ce n’est que contrainte et forcée qu’elle se résout à prononcer ses vœux le . Dès le lendemain, avec l’aide de son directeur spirituel, dont Charles Pinot Duclos prétend qu’il « fut l’instrument aveugle qu’elle employa pour ses desseins », elle proteste en bonne et due forme devant notaire, protestation qu’elle renouvelle de nombreuses fois au cours des années suivantes afin qu’elle ne soit point caduque.
Néanmoins, « sœur Augustine » doit attendre la mort de son père (1705) et vaincre les résistances de sa mère pour quitter Montfleury en 1708 et, après une cure à Aix-les-Bains, non loin de Chambery ou Grenoble, pour redresser sa santé défaillante, trouver refuge l’année suivante... au couvent de Sainte-Claire à Annonay, où réside une de ses tantes, de Simiane. Elle est parfois accusée d'avoir trouvé là un refuge idéal pour accoucher de jumeaux conçus à Aix dont le père aurait été Arthur Dillon, lieutenant-général du maréchal de Médavy. Cependant l’enquête de l’Officialité, qui devait fulminer le bref papal qu’elle obtint finalement le , conclut à son innocence et la releva de ses vœux le , jugeant qu’on lui avait effectivement fait violence lors de sa prise de voile. Ce jugement fut imprimé dès 1730. Ses ennemis cependant continuèrent à l’appeler la « Chanoinesse de Tencin »Pierre-Maurice Masson, Madame de Tencin, Paris, Hachette, troisième édition augmentée, 1910, ..
Alexandrine n’attendit pas son retour à la vie laïque pour dès la fin 1711, accompagnée de son chaperon de Vivarais, une abbesse de Montfleury, se rendre à Paris. Elle s’établit quelque temps au couvent des Dames de Saint-Chaumond, puis, en raison de son état de santé, au couvent des dominicaines de la Croix. Ses vœux annulés, elle finit par s’installer chez sa sœur la comtesse Marie-Angélique de Ferriol d’Argental qui hébergeait déjà la célèbre AïsséPierre-Maurice Masson, Madame de Tencin, Paris, Hachette, troisième édition augmentée, 1910, .. Là, pendant les années qui suivirent, elle sut conquérir les hôtes du salon de sa sœur par la vivacité de son esprit, l’humour de ses réparties et par une faculté d’adaptation surprenante compte tenu de son peu d’expérience du monde. Elle sut rattraper le temps perdu également, que ce fût aux soirées du Régent où elle officie sous le surnom de "la Nonne"Bernard Daniel, "La Tencin, La scandaleuse baronne du Siècle des Lumières.", Corlé Imprimeur, L'Harmattan, Condé-sur-Noireau, 2012, ., au château de la Source ou ailleurs... En avril 1717, enceinte de deux mois, elle signa avec les religieuses de la Conception un bail à vie pour un appartementNuméro 384 actuel (no 22 à l'époque). L'église, la cour d'entrée et le cloître ont été rasés lors de l'ouverture de la rue Duphot. de la rue Saint-Honoré, sis au-dessus du couvent de la Conception, vis-à-vis le « Sot Dôme » du couvent de l’Assomption (aujourd’hui l’Église polonaise), soit à quelque cent mètres du futur hôtel de Geoffrin. Elle y emménagea le . Puis, en août, elle passa convention pour le reste de la maison contre le paiement d’un supplément. Elle put ainsi, après son accouchement, ouvrir son propre salon qui jusqu’en 1733 se consacrera essentiellement à la politique.
thumb| de Tencin par Victor Cassien ().
Devenue « la maîtresse publique »Saint-Simon, Mémoires, édition Chéruel et Régnier, Paris, Hachette, t.XVI, 1874, 351-2. du principal ministre, l'abbé puis cardinal DuboisLe duc de Castries, La scandaleuse de TEncin, Perrin, 1987, , elle commença, avec le soutien de ce dernier, par aider à la carrière ecclésiastique et politique de son frère Pierre-Paul (1679-1758). Pour récompenser son illustre amant de ses largesses, elle n’hésita pas à devenir, comme l’écrit Pierre-Maurice Masson, « un précieux agent d’information, et, le cas échéant, un truchement dans les affaires anglaises », en se servant de ses amis qui avaient accès aux hautes sphères du pouvoir.
À ces dons de politique, il convient d’ajouter également ceux de l’affairiste.
L’argent a occupé une place primordiale dans la vie de de Tencin. Tous les moyens lui furent bons pour accroître sa fortune. Ainsi, son rang ne la prévint pas d’ouvrir le un comptoir d’agio à la rue Quincampoix et de créer une société en commanditeLe duc de Castries, La scandaleuse de Tencin, Perrin, Paris, 1987, , équivalent ancien d’une société d’investissement à capital variable, vouée explicitement à la spéculation sur les actions. Pour ce faire, il fallait des fonds : sur un capital de trois millions et demi de livres, elle apporta la somme de tournoisEntre 5 et d'euros actuels, si l'on se fonde sur les tables de conversion de Wikipedia et sur celles du duc de Castries., soit sa légitime qu’elle avait déjà triplée en la plaçant à fonds perdu sur l’extraordinaire des guerres, suivies des participations du président Hénault, de plusieurs membres de sa famille et de quelques amis dont le chevalier Louis Camus Destouches dit Destouches-Canon. La Financière Tencin-Hénault ne vécut que trois mois : bénéficiant des précieux conseils du financier Law et surtout de Dubois, son amant, elle réussit à tripler une nouvelle fois sa fortune en vendant ses parts à temps pour partager les bénéfices du système de Law avec quelques-uns de ses associés. Elle alla même jusqu’à s’acoquiner avec des financiers véreux, comme le prouvent à l’évidence ses lettres d’affaires. Cette âpreté au gain est décrite par P.-M. Masson, « ce qui met quelque noblesse, ou du moins quelque désintéressement dans tous ces tripots, c’est que Madame de Tencin ne fait la chasse à l’or que pour la faire plus sûrement au pouvoir, et ne les conquiert tous deux que pour ce frère médiocre, en qui elle a placé toutes ses ambitieuses espérances ». Régner donc, mais régner par procuration à cause de l’injustice de l’époque qui cantonnait la femme dans un rôle domestique, telle fut la volonté selon le mot de Diderot, de « la belle et scélérate chanoinesse Tencin »Diderot, Entretien entre d’Alembert et Diderot, in Œuvres complètes, éd. Assézat et Tourneux, Paris, Garnier, 1875, t.II, 119.