(en religion Jean de la Croix ou Juan de la Cruz), né le à Fontiveros (Vieille-Castille, Espagne) et mort le au couvent d'Úbeda, est un prêtre carme, saint mystique, souvent appelé le « Réformateur » et . Ses écrits mystiques, toujours populaires, font qu'il fut déclaré Docteur de l'Église en 1926. Liturgiquement, il est commémoré le .
Né dans une famille d'origine juive, converso, d'Espagne, il devient carme après ses études alors qu'il songeait à se faire ermite chez les chartreux. Thérèse d'Avila, réformatrice de l'ordre du Carmel, lui demande de prendre en charge l'ordre masculin du Carmel. Il accepte et fonde l'ordre des Carmes déchaux. Il accompagne spirituellement les sœurs du Carmel, avant d'être enfermé par les autorités de l'ordre qui refusent sa réforme. Jean de la Croix fait alors l'expérience mystique qu'il appelle la « Nuit obscure » (Noche oscura). Il la décrit et développe tout au long de sa vie à travers des traités tels que La Montée du Carmel (Subida del Monte Carmelo), La Nuit obscure (Noche oscura), La Vive Flamme d'amour (Llama de amor viva), ou encore Le Cantique spirituel (Cántico espiritual). Il cherche à y témoigner du chemin des âmes vers Dieu. Après avoir été nommé prieur de divers couvents de carmes déchaussés, il finit par être mis au ban de sa communauté avant de mourir en .
Après sa mort, il est très vite considéré comme un saint et comme l'un des plus grands mystiques espagnols, au même titre que Thérèse d'Avila. L'Église catholique le béatifie en puis le canonise en . Il est fêté le . Les querelles sur l'illuminisme conduisent cependant à remettre ses écrits en cause, mais la religieuse carmélite française Thérèse de Lisieux contribue fortement à promouvoir l'importance de sa doctrine. Il est proclamé « Docteur de l'Église » entre les deux guerres mondiales, le .
Il est reconnu comme l'un des plus grands poètes du Siècle d'or espagnol. Il est depuis le saint patron des poètes espagnols. Certains philosophes s'appuient sur ses écrits pour conceptualiser le détachement.
Biographie Enfance et études vignette|Statue de Jean de la Croix au musée diocésain de Valladolid, en Espagne.
Gonzalo de Yepes et Catalina Álvarez ont déjà un premier fils, François, lorsque naît Jean en 1542 à Fontiveros en Vieille-CastilleCertains historiens avancent l’année 1540.57.. Le père, chevalier, appartient à la noblesse espagnole. À la suite de son mariage, considéré comme une mésalliance15.56., avec Catalina Alvarez, une humble ouvrière, Gonzalo de Yepes a été non seulement déshérité, mais déclassé. Le couple vit du tissage, mais la situation économique est d'autant plus difficile que sévit la famine16.. Gonzalo de Yepes meurt dès 1545 et son frère Luis en 1547. Ces décès affectent beaucoup le jeune Jean et le marqueront sa vie durant. Les survivants connaissent alors l’exclusion, l’errance et la misère. Le manque d'argent conduit Catalina à confier Francisco, le frère aîné, à un oncle pendant un an avant de le lui reprendre à cause des maltraitances que subit l'enfant18.57..
Francisco la seconde alors dans son métier, et Jean, pour raison de pauvreté, est envoyé dans une école d'orphelins à l'âge de cinq ans20.. Il y aurait fait une expérience souvent racontée : il manqua de se noyer dans une lagune où il était tombé et y . Dans la dame, les hagiographes ont reconnu la Vierge Marie.
En 1548, devant la famine et la sécheresse qui sévissent à Fontiveros, la famille décide de s'installer à Arévalo. Francisco, le frère aîné, commence alors à avoir de mauvaises fréquentations, avant de rencontrer sa future femme, Ana23.. Il décide alors de venir en aide aux pauvres de la ville. Il les amène chez lui en hiver et, très vite, Jean découvre ainsi l'aide et le secours prodigués aux pauvres. Tout au long de sa vie, Jean gardera une profonde amitié pour son frère, qui restera l'un de ses rares confidents58.C'est à Francisco seulement que Jean confie l'une de ses expériences spirituelles survenue à Ségovie. Il affirme y avoir entendu une voix, qu'il attribue au Christ qui lui aurait fait part de sa volonté. Francisco a témoigné de cet épisode de la vie de son frère alors que Jean de la Croix était religieux carme..
La situation familiale ne s'améliorant pas, Catalina décide, pour survivre, de déménager à Medina del Campo où elle trouve du travail comme tisserande. Dans un état de grande pauvreté, ils s'installent tous ensemble dans la même maison : Catalina, Francisco et sa femme Ana, ainsi que Jean25..
Jean, parrainé par Rodrigo de Duenas, étudie au collège de la Doctrine chrétienne tenu par des frères. Il y apprend à lire, écrire, compter et prend connaissance de la doctrine chrétienne26.59.. Il ne peut étudier qu'en échange de services rendus à la paroisse de la Madeleine tels le nettoyage de l'église, le service comme enfant de chœur, l'aide aux religieuses. Jean se montre bon élève. Rodrigo de Duenas exige cependant que les enfants du collège apprennent un métier qui leur permette d'aider à subvenir aux besoins de leur famille27.. Jean s'essaie à plusieurs activités mais il ne se montre pas très habile et doit en changer plusieurs fois ; il est successivement charpentier, tailleur, sculpteur sur bois, puis peintre60..
Sa mère l'envoie provisoirement au couvent de la pénitence où il est servant de messe. Un gentilhomme, Alvarez de Toledo, retiré du monde pour s'occuper des pauvres à l'hôpital de Medina del Campo, prend l'adolescent au service des indigents et comme infirmier à l'hôpital29.. Jean obtient finalement une licence pour suivre les cours du collège des jésuites de Medina del Campo, et y apprend la philosophie, la rhétorique, le latin et la grammaire, tout en poursuivant son travail à l’hôpital61.. Il se montre particulièrement doué pour les études31..
Il vit encore chez ses parents avec son frère Francisco et Ana. Le couple a eu des enfants dont aucun n'a survécu, sans doute à cause de l'extrême misère ambiante. Jean qui a vu mourir deux des enfants de son frère en est profondément marqué. Il reste dévoué aux pauvres, notamment aux mendiants, à la recherche de familles pour accueillir les orphelins32..
Entrée au Carmel À l'âge de 21 ans, Jean termine ses humanités ; il apprend les règles de la prosodie avec le père Bonifacio63.. Alvarez de Toledo et sa mère décident d'en faire le prochain chapelain de l'hôpital de Medina et, dans cet objectif, l'envoient parfaire ses études64.. Cependant Jean de Yepes avait eu maintes fois l'occasion de rencontrer des carmes. Il leur demande de l'accepter au sein de l'Ordre de Medina del Campo34.63.. Le jeune homme intègre la communauté de Medina en 1563. Il prend alors le nom de « Jean de Saint-Matthias », en référence à l'apôtre du même nom. Il y découvre La règle de l'Ordre des frères et sœurs de Notre Dame du Mont Carmel ainsi que L'institution des premiers moines, deux œuvres qui fondent la spiritualité de l'ordre du Carmel64.. Il découvre aussi l'importance du renoncement dans la vie contemplative et mène une vie ascétique faite de pénitence36.. Un an plus tard, il prononce ses vœux perpétuels de pauvreté, d'obéissance, et de chasteté. Le supérieur décide de l'envoyer poursuivre ses études au couvent Saint-André annexé à l'université de Salamanque, qui compte près de six mille étudiants, l'un des principaux foyers de réflexion du continent, l'une des quatre plus grandes universités d'Europe avec Paris, Oxford et Bologne65.37.. L'université de Salamanque organise de nombreux débats, notamment autour de la modernité : la récente découverte et exploration de l'Amérique, la question de la place des pouvoirs du pape face au pouvoir temporel, par exemple68..
De 1564 à 1568, Jean de Saint-Matthias étudie trois années durant la philosophie et la théologie morale de Thomas d'Aquin, devenu l'un de ses grands maîtres spirituels. Il étudie aussi Aristote, Platon, et les écrits d'Augustin d'Hippone67.. Il poursuit sa quête incessante de pénitence, dormant sans matelas, portant le cilice et passant de nombreuses heures de la nuit en prière44.. Étudiant brillant, il devient préfet des études68.69.. À la fin de son cursus à Salamanque, il rédige un mémoire dans lequel il soutient que la pratique du mysticisme, recherche du sensationnel, conduit à l'illuminisme, obstacle à la claire vision de la beauté de la contemplation.
Cependant, Jean de Saint-Matthias a la certitude d'être investi par la présence divine67. et décide de consacrer sa vie à Dieu dans la voie contemplative. Il est d'abord persuadé que seul l'ordre religieux de la Chartreuse peut lui permettre de réaliser sa vocation45.. Il veut alors entrer à la Chartreuse de Ségovie69.. Ordonné prêtre en octobre 1567, il dit sa première messe en présence de sa mère Catherine et de son bienfaiteur Alvarez de Toledo46.71.. Au cours de l'office, affirme-t-il, il a obtenu une grâce spéciale que la théologie appelle la , c'est-à-dire la certitude qu'il n'offenserait jamais Dieu. Cette révélation était d'autant plus importante qu'il était très souvent tourmenté par la peur de l'offenser gravement70..
Fondation des carmes déchaussés avec Thérèse d'Avila vignette|droite|Statues représentant Jean de la Croix et Thérèse d'Avila. Au moment où Jean entre dans les ordres, Thérèse d'Avila réforme le Carmel, qui devient le « carmel déchaussé » (le nom « déchaussé » vient du fait que les carmélites ne portent plus de chaussures mais des sandales)48.. Elle souhaite y fonder une branche masculine. Elle a déjà obtenu l'autorisation du supérieur des carmes, Rubeo de Ravenna, de la constituer. Elle cherche alors des volontaires pour entrer dans la nouvelle congrégation. Antoine de Heredia accepte la nouvelle règle mais Thérèse d'Avila lui demande de patienter un an afin de discerner s'il a la ferme volonté de fonder la branche masculine du carmel déchaussé49.. Alors qu'elle arrive à Medina del Campo, elle entend parler de Jean de Saint-Matthias, frère carme chaussé qui mène une vie d'ascèse et de pénitence52.. Thérèse d'Avila décide de le rencontrer et pour cela assiste à sa première messe70.53..
Elle a alors un long entretien avec Jean de Saint-Mathias au cours duquel elle lui fait part de sa volonté de réformer l'ordre. Elle lui demande son aide pour diriger la réforme de l'ordre masculin des carmes déchaussés. L'objectif de cette réforme est de retourner aux pratiques primitives de l’Ordre. Jean accepte et renonce à devenir chartreux. Thérèse d'Avila lui demande toutefois de poursuivre ses études avant de commencer l'entreprise, en attendant l'autorisation des supérieurs ; il retourne donc à l'université de Salamanque pour achever sa formation74..
Pendant ce temps, Thérèse d'Avila fonde un nouveau couvent réformé à Valladolid. Elle reçoit en don une maison destinée à devenir le nouveau carmel de Duruelo55.. Elle décide d'y implanter le premier couvent des carmes déchaussés. Un an après leur première rencontre, en septembre 1568, Jean se rend à Valladolid accompagné de deux autres carmes, Joseph et Antonio. L'objectif du voyage est de juger sur place la réforme avant de partir pour Duruelo75.74.. Thérèse d'Avila décrit alors Jean de manière élogieuse : .
Duruelo : Bethléem des carmes déchaux vignette|gauche|Représentation de la Vierge du Carmel avec les fondateurs du Carmel : Thérèse d'Avila, Jean de la Croix et Anne de Jésus. La maison de Duruelo, offerte à Thérèse d'Avila pour sa fondation75. est un lieu modeste que la religieuse surnomme « Duruelo Bethléem », en référence au lieu de naissance de Jésus-Christ.
Arrivée à Duruelo, le , Jean de Saint-Matthias prend alors le nom de « Jean de la Croix », qu'il gardera jusqu'à sa mort58.. Il s'y installe avec deux autres compagnons et porte l'habit de carme confectionné par Thérèse d'Avila : une bure retenue par une ceinture, le scapulaire de l'Ordre et un court manteau blanc76.. Ils promettent de vivre selon la règle des carmes non réformés qui date du pape Innocent IV.