James Henry Lawrence, né le à Londres et mort le dans la même ville, est un écrivain et poète britannique, qui se fit appeler « chevalier Lawrence ». Issu d'une famille de planteurs esclavagistes de la Jamaïque, formé au collège d'Eton puis à l'université de Göttingen, il écrit et publie en trois langues — anglais, allemand et français — et passe l'essentiel de sa vie entre Londres, Weimar et Paris, dont plusieurs années comme prisonnier civil de Napoléon à Verdun, Tours et Orléans.

Son œuvre maîtresse, L'Empire des Nairs, utopie inspirée du système matrilinéaire des Nairs du Malabar, parue en une quinzaine d'éditions de 1793 à 1838 et censurée en France comme en Prusse, formule l'une des critiques du mariage les plus radicales de son temps. Là où les auteurs et autrices les plus audacieux de son époque réclament le divorce ou la désacralisation du mariage, Lawrence propose d'abolir l'institution elle-même, et avec elle la paternité : la filiation y devient exclusivement maternelle — les femmes héritent, transmettent leur nom et élèvent seules leurs enfants —, et la propriété passe exclusivement entre les mains des femmes, un renversement qu'aucun autre penseur de la cause des femmes n'envisage alors. L'historien des idées Gregory Claeys a vu dans ce texte le plus important écrit féministe entre la Défense des droits de la femme de Mary Wollstonecraft et l'Appeal de Thompson et Wheeler.

Lu et discuté par Wieland, Schiller et Goethe, cité par Robert Owen et repris par les saint-simoniennes, Lawrence doit surtout son peu de notoriété posthume à l'influence de son livre sur le poète Percy Bysshe Shelley. Longtemps tenu pour un excentrique et un auteur mineur, il fait l'objet, depuis la fin du , d'une réévaluation comme l'un des critiques les plus radicaux du patriarcat de son temps.

Biographie Enfance et jeunesse James Henry Lawrence vient d'une famille de colons britanniques, propriétaire de plusieurs centaines d'esclaves, installée à la Jamaïque depuis le .

Né le 26 février 1773 à Londres, dans la paroisse de Marylebone, et baptisé le 6 mars, il est le fils aîné de Mary Hall (1747-1815) et de Richard James Lawrence (1745-1830).

vignette|alt=Peinture représentant une jeune femme assise dans un paysage sombre, accompagnée d'un lion et d'un agneau|Una and the Lion de Benjamin West (1771), Wadsworth Atheneum : première pose de Mary Hall pour le peintre, dans le rôle d'Una de La Reine des fées. vignette|alt=Peinture représentant deux femmes en robes antiques, l'une tenant une coupe avec un serpent, l'autre une ancre|Fidelia and Speranza de Benjamin West (1776), pour lequel Mary Hall posa en Fidelia (à gauche). vignette|alt=Portrait dessiné d'une femme en buste, coiffure poudrée du dix-huitième siècle|Mary Lawrence, née Hall, par John Downman (1780), Musée des beaux-arts du Canada.

Mary Hall est connue aujourd'hui pour avoir servi de modèle, au moins à deux reprises., au peintre américain Benjamin West.

Lawrence fait ses études au collège d'Eton, non loin de Londres, entre 1782 et 1790.. Il y était ce qu'on appelle un oppidan, ces élèves admis sur la base de leur mérite et qui ont les moyens de vivre en dehors des murs du collège auprès d'un dominie ou d'une dame. En 1791, Lawrence quitte Eton pour rejoindre, avec son père, l'université de Göttingen..

Carrière

Il a vingt ans quand il écrit, en anglais, un premier Essai sur le système des Nairs. Wieland le pousse à le traduire en allemand et le publie dans sa revue Der Neue Teutsche Merkur en 1793..

Quelques années après la publication de ce premier essai, et alors qu'il est à Weimar, Lawrence achève l'écriture, de nouveau en anglais, d'un volumineux roman — près de — destiné à illustrer ses vues sur la nécessaire abolition du mariage et de la paternité. Le roman circule sous forme manuscrite. Lawrence demeure, semble-t-il, dans la même maison que Caroline von Wolzogen, l'ancienne protectrice et l'amie de Schiller. C'est là que le jeune auteur fait la connaissance du poète et de sa femme. Schiller lit son manuscrit et l'invite à .. Cet éditeur allemand est Unger. Celui-ci le fait paraître à Berlin sous le titre Das Paradies der Liebe, dans son Journal der Romane, en 1801..

Lawrence rentre brièvement à Londres en 1802, où il rencontre notamment William Godwin.

À partir de février 1802, Lawrence signe « Chevalier Lawrence », puis « Sir James Lawrence, Knight of Malta », titre qu'il affichera sur ses pages de titre et jusque dans son testament. Aucune trace de lui n'a cependant été retrouvée dans les registres de l'ordre de Malte, et son contemporain Thomas Medwin affirmait que la croix avait été achetée à Paris.

Prisonnier à Verdun

En 1803, Lawrence est avec son père à Bruxelles ; comme la plupart des Anglais résidant en France ou en Belgique, il est capturé par l'armée de Napoléon et reste prisonnier sur parole d'abord à Verdun, puis à Tours et Orléans, jusqu'à son évasion, la nuit du 31 décembre 1808. Il en rapportera des éléments pour un second livre. et une traduction, en français, de son roman. Il l'intitule L'Empire des Nairs, ou Le paradis de l'amour et le fait imprimer, en 1807, par l'éditeur français de Mary Wollstonecraft et de Hays, Maradan.. À peine sorti de presse, l'ouvrage est saisi par la police. Interdit en France, il n'est pas envoyé au pilon à condition que la totalité de ses exemplaires soit exportée en Allemagne. On trouve donc cette édition française dans quelques villes allemandes. Goethe le fait connaître à Vienne.

Pendant ces années de captivité, Lawrence parvient à publier plusieurs traductions et textes poétiques dans la revue The Poetical Register, qui précise à chaque fois que les textes ont été écrits à Weimar. On y trouve des poèmes tels que « The Oracle, from the German », « Stanzas, from the German of Matthison », « Forget me not » et « Epigram from the Greek »..

En 1809, Lawrence parvient à s'échapper et rejoint Vienne, en Autriche.

Les années londoniennes En 1811, deux ans après son retour en Angleterre, Lawrence traduit son livre en anglais, avec un titre modifié : The Empire of the Nairs, or The Rights of Women, An Utopian Romance.. Il paraît chez les frères Hookham, libres penseurs et républicains, futurs éditeurs de Percy Bysshe Shelley.

C'est sans doute la même année, ou juste après, qu'il publie la musique et les paroles de « Clara de Grey's Song », dont le sous-titre porte l'indication « from the Utopian Romance of The Empire of the Nairs, or the Rights of Women, Written by James Lawrence. The Music by Sterkel », et « Mirva, A Nair Ballad ».

Une autre édition, en anglais semi-phonétique, non autorisée, est parue à Londres, sous l'égide des radicaux de Newgate : An Essay on the Nair System of Gallantry and inheritance; shewing its superiority over marriage, as insuring an indubitable genuinness ov birth, and being more favorable tu population , the rights ov women, and the active disposition ov men.. Selon les catalogues de bibliothèques, cet ouvrage est daté aux alentours de 1794 (New York Public Library) ou de 1800 (British Library) ; Anne Verjus argumente pour une datation vers 1809.

C'est à Londres que l'Américain Aaron Burr, admirateur de son livre, lui rend visite. Mais l'admirateur le plus souvent cité, qui contribuera à maintenir la notoriété de Lawrence jusqu'à aujourd'hui, au moins dans l'historiographie anglaise, c'est le poète Percy Bysshe Shelley. Sa lettre à Lawrence () est reproduite de biographie en biographie du poète anglais, comme la preuve de l'influence qu'il lui reconnaît sur ses idées concernant le mariage, l'illégitimité des enfants et la prostitution des femmes mariées. En voici un extrait :

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Une partie de l'œuvre de Shelley, en particulier Queen Mab (1813), Laon and Cythna (1817) et Rosalind and Helen (1819), serait inspirée de L'Empire des Nairs et de son apologie de l'amour libre... Mary Shelley, qui le compte au nombre de ses lectures de l'été 1814, aurait écrit Frankenstein en réponse à Lawrence..

Robert Owen, que Lawrence était allé écouter à Londres en 1817, le cite élogieusement en 1831 comme « l'auteur ingénieux » de L'Empire des Nairs.

Lawrence reste en lien avec Goethe tout au long de sa vie : c'est lui qui, en 1829, lors du dernier séjour de l'écrivain à Weimar, commande au peintre Johann Joseph Schmeller l'unique portrait conservé de Lawrence, aujourd'hui à la Klassik Stiftung Weimar. Lawrence fréquente alors le cercle d'Ottilie von Goethe et contribue, sous son pseudonyme habituel de « St Ives », à sa revue Chaos. Le jugement final de Goethe, rapporté par Frédéric Soret en 1830, est resté fameux : L'Empire des Nairs est l'« œuvre d'un fou de beaucoup d'esprit », et son perpétuel remaniement une « idée fixe ».

France, terre d'accueil et de succès En 1814, une fois « le Corse détrôné », Lawrence se hâte de rejoindre Paris. Il raconte comment il en vient à lire Helvétius, découvrant combien ses idées sur le mariage sont en accord avec celles du philosophe.. La même année, la traduction française chez Maradan est autorisée, avec un titre inchangé : L'Empire des Nairs, ou Le paradis de l'amour. Contrairement à l'édition anglaise, le titre ne mentionne pas les droits des femmes.

En 1815, au moins en mars et avril, il est de retour à Londres, où il rencontre parfois William Godwin, qui le note consciencieusement dans son journal..

De longs extraits de L'Empire des Nairs sont également publiés par le journal de Richard Carlile, en 1828. Mais c'est en France que Lawrence rencontre le plus de succès, notamment auprès des saint-simoniennes comme Claire Démar (à laquelle il rendra hommage dans la dernière édition de son livre, en 1837), Suzanne Voilquin et Flora Tristan. Poursuivant sa critique du mariage jusqu'à la fin de sa vie, Lawrence conceptualise en 1828 le « mariticide » : dans un article de The Etonian out of Bounds, il établit, à partir de la presse française et anglaise, un décompte par sexe des époux tués par leur conjoint entre 1819 et 1826 — 45 épouses et 26 maris.

L'Empire des Nairs connaît de multiples éditions — dont Le Panorama des boudoirs ou l'Empire des Nairs en 1817 — tant en anglais qu'en français, sous des titres divers, jusqu'au milieu des années 1830. Citons notamment Les Enfants de Dieu ou La religion de Jésus réconciliée avec la philosophie, une synthèse en quinze pages de ses idées sur le mariage, la rémunération des mères et la paternité., ou Plus de maris ! plus de pères ! ou le Paradis des enfants de Dieu..

Lawrence meurt le 17 septembre 1840 à Londres, au tout nouveau Quadrant, dans le quartier de Saint Mary-le-Bone ; il est inhumé le 21 septembre dans le caveau familial du cimetière de la chapelle de St John's Wood. La date du 26 septembre, donnée par la nécrologie du Gentleman's Magazine et reprise par le Dictionary of National Biography, est contredite par la plaque du tombeau familial comme par le registre d'inhumation de la paroisse.

L'abolition du mariage et de la paternité La cible du système de Lawrence n'est pas seulement le mariage, mais l'institution qu'il porte : la paternité, dont dépend tout le système de filiation. La paternité n'étant jamais certaine, il juge illusoire d'y ancrer la filiation et propose de la fonder exclusivement sur la maternité, seule certaine. Ce faisant, il renverse le point de vue habituel des législateurs : ce n'est plus le droit du père à s'assurer une postérité qui importe, mais le droit de l'enfant à une origine certaine. Dans son système, inspiré de la matrilinéarité des Nairs du Malabar, les mères sont les seules détentrices de l'autorité parentale et les seules propriétaires : elles portent et transmettent leur nom, leur statut et leurs biens — des droits qu'aucune législation de son temps ne reconnaissait aux femmes — et la famille se recentre sur la mère et ses enfants, les unions demeurant libres et révocables.