L’Empire byzantin traversa sous la dynastie des Doukas une période de guerres civiles et extérieures qui dura vingt-deux ans, soit de 1059 à 1081. Pendant cette courte période, six personnages reliés à cette famille jouèrent un rôle important soit comme empereurs, coempereurs ou césar: Constantin X Doukas (r. 1059-1067); son frère Jean Doukas, catépan puis césar; Romain IV Diogène (r. 1068 – 1071); Michel VII Doukas (r. 1071 – 1078); le fils de Michel et coempereur Constantin Doukas; finalement, Nicéphore III Botaniatès (r. – ), lequel prétendait descendre des Doukas.
Origine de la dynastie
thumb|right|Le général Constantin Doukas s'échappant de captivité vers 908 jette des pièces d'or derrière lui pour retarder ses poursuivants (Miniature du Manuscrit de Jean Skylitzès, Madrid).
Selon l’historien Nicéphore Bryenne qui écrivait au , l’ancêtre de la famille Doukas aurait été un parent et associé de Constantin le Grand; on ignore son nom mais il aurait quitté Rome lors de la fondation de Constantinople pour être nommé « doux » de la nouvelle capitale, le qualificatif de « doux » se référant à la fonction d’un général commandant les forces armées dans les zones limitrophes de l’empire. Nicéphore Bryenne reconnait que ce rapport entre nom et fonction vient de la « tradition », si bien que celle-ci visait probablement à illustrer l’origine noble et ancienne de cette familleKrsmanovic (2003), chapitre 2.
Michel Psellos qui fit partie de tous les gouvernements de Constantin IX à Michel VII Doukas de même que Nicolas Kalliklès affirment que ces empereurs étaient reliés à Andronic Doux Lydos et à ses deux fils, Christophe et Bardas, qui vécurent au siècle précédent et furent impliqués dans la rébellion de Bardas Sklèros contre l’empereur Basile II en 976-979Jean Zonaras, historien byzantin du , parle plutôt de filiation matrilinéaire. Christophe et Bardas reçurent éventuellement le pardon impérial et purent reprendre leur carrièreKhazhdan (1991), « Doukas », vol. 1, Krsmanovic (2003), chapitre 5.1. Polemis (1968), .
Toile de fond
thumb|left|L’empire byzantin à la mort de Basile II.
À sa mort en , Basile II (r. 960 - 1025) laissait un empire devenu la principale puissance des Balkans, politiquement stable et économiquement en bonne santé. Cinquante ans plus tard, ce même empire était envahi de toutes parts, l’économie était en crise et une série d’empereurs faibles ne pouvaient plus tenir tête aux grands propriétaires terriens et à l’aristocratie administrative de la capitale. Catastrophiques aux plans économique, politique et militaire, ces mêmes années devaient néanmoins s’avérer créatrices sur le plan intellectuel et voir la construction de splendides églises et bâtiments publicsAngold (2008) .
Au cours des ans, l’élite de la société constantinopolitaine s’était transformée : nombre d’anciennes familles militaires disparurent de la scène comme celle des Phokas; d’autres firent leur apparition comme celle des Skléroi en Anatolie. Certaines, délaissant leur tradition militaire accaparèrent le pouvoir politique à Constantinople. À côté des anciennes familles de fonctionnaires, d’autres prirent les devants de la scène sous Basile II comme les Diogène, les Dalassène et les ComnèneAngold (2008) . Le pouvoir impérial lui-même se fit l’expression de cette nouvelle aristocratie civile avec l’arrivée au pouvoir, à la mort de Constantin VIII (coempereur de 962 à 1025; seul empereur de 1025 à 1028) d’un sénateur sexagénaire, Romain Argyre (r. 1028 – 1034), éparque de la ville et membre de l’une des familles les plus distinguées de ConstantinopleNorwich (1994) . Incapable de résister aux exigences de l’aristocratie anatolienne, il ignora les réformes agraires de Basile II, transformant ainsi l'Asie mineure en vastes domaines où les paysans étaient à la merci des grands propriétaires fonciersOstrogorsky (1983) Norwich (1994) ..
Lorsque Romain III mourut dans des circonstances mal éclaircies Norwich (1994) Treadgold (1997) , le pouvoir revint à l’impératrice Zoé (impératrice 1028 – 1050) laquelle épousa son amant Michel IV le Paphlagonien (r. 1034 - 1041), brillant général mais médiocre administrateur qui laissa la gestion des finances à son frère aîné Jean l'Orphanotrophe. Dépourvu de scrupules, ce dernier représentait le centralisme bureaucratique de la capitale, ignorait la misère des paysans de province et affaiblissait la bureaucratie militaire d’Asie mineure en faisant occuper les charges les plus importantes de l’État par divers membres de sa propre familleOstrogorsky (1983) Angold (2008) Norwich (1994) . Et lorsque Michel IV rentra épuisé d’une campagne contre le prince de Zêta, Jean eut soin de faire nommer son neveu Michel, surnommé le Calfat, césar avec droit de successionNorwich (1994) . D’origine modeste (son surnom venait du métier de son père, le calfatage des navires de la flotte), celui-ci devenu Michel V (r. déc. 1041 – ) tenta de supprimer les privilèges de l'aristocratie de la cour et d’accorder davantage de liberté au peuple, envoyant Jean l’Orphanotrophe en exilNorwich (1994) Treadgold (1997) . Mais l’arrestation sur son ordre de l’impératrice Zoé, accusée de régicide, provoqua la colère du peuple encore profondément attaché à la dynastie macédonienne Ostrogorsky (1983) Angold (2008) .
thumb|right|L’impératrice Zoé d’après une mosaïque de la cathédrale Hagia Sophia.
Après un bref interlude pendant lequel Zoé régna de concert avec sa sœur, Théodora, celle-ci décida de contracter un troisième mariage avec un représentant d’une famille distinguée de l’aristocratie civile, les MonomaqueNorwich (1994) Treadgold (1997) . Le règne de Constantin IX (r. 1042 – 1055) fut marqué par un renouveau de la vie intellectuelle délaissée sous Basile II avec la création de deux grandes écoles, celle de philosophie et celle de droit ainsi que par la construction de somptueux monastères dans le quartier des Manganes et dans l'île de Chios, prodigalité que dénonceront Psellos et SkylitzèsMichel Psellos, Chronographie, livre VI, chapitre 185, & Jean Skylitzès, Synopsis Historiôn, chapitre 29.Norwich (1994) . En même temps toutefois, les grandes propriétés laïques et religieuses obtenaient des exemptions totales ou partielles d’impôts qui les mettaient à l’abri des fonctionnaires impériaux et consolidaient les pouvoirs des propriétaires de grands domaines pendant qu’à Constantinople, le sénat (qui n’avait joué qu’un rôle d’appoint au cours des deux derniers siècles d’absolutisme impérial) reprenait de la vigueur, s’ouvrait à des couches plus larges de la population et regroupait les membres les plus influents de l’administration publiqueOstrogorsky (1983) Treadgold (1997) .
À la mort de Constantin IX, l’impératrice Theodora revint au pouvoir pour quelques mois. Les fonctionnaires impériaux l’obligèrent à choisir comme successeur un général âgé qui jura de ne jamais rien faire sans leur accord, Michel VI Bringas, empereur du au Vassiliev (1952) Norwich (1994) . Celui-ci s’aliéna la faveur de l’armée payée en nomismata dévalués. De plus en 1057 l’empereur refusa la promotion de certains généraux de Constantin IX dont le stratopédarque Isaac Comnène Treadgold (1997) . C’en était trop pour l’armée des tagmata orientaux qui proclama empereur Isaac Comnène, fils d’un général réputé pour ses combats contre les Turcs et représentant d’une riche famille de propriétaires terriens originaires de PaphlagonieNorwich (1994) . Celui-ci s’attaqua avec courage à une refonte en profondeur de l’armée, en même temps qu’il mena une guerre sans merci contre les abus du régime précédent, confisquant à l’occasion les domaines de grands propriétaires tant laïcs qu’ecclésiastiques ce qui le mit en conflit avec le patriarche Michel Cérulaire qui jouissait d’un grand prestige dans la population après avoir tenu tête en 1054 aux représentants du pape de Rome Norwich (1994) Treadgold (1997) . Ce conflit devait entrainer la perte de l’un et de l’autre : l’empereur tenta de faire déposer Michel Cérulaire qui mourut durant le procès; quant à lui, découragé et malade, Isaac Comnène finit par abdiquer en pour se faire moineOstrogorsky (1983) Norwich (1994) . Les deux grandes familles, les Comnène et les Doukas, s’installaient à la tête de l’empire pour une période s'étendant sur un siècle et demiCheynet (2007) .
Constantin X Doukas
thumb|left|Histamenion d’or de l’empereur Constantin X.
Avec l’arrivée au pouvoir de Constantin X Doukas (r. 1059 – 1067) l’administration civile reprenait le contrôle des affaires, brièvement laissées aux militaires pendant le règne d’Isaac Comnène. Alors que les Comnène étaient issus de l’aristocratie militaire d’Asie mineure, les Doukas représentaient la noblesse civile de la capitaleOstrogorsky (1983) . Extrêmement riches, les Comnène avaient donné de nombreux généraux et gouverneurs provinciaux à l’Empire. Certains historiens de l’époque comme Michel Psellos et Nicolas Kallikles affirment qu’ils étaient reliés à la famille Doukas qui s’illustra sous le règne de l’empereur Léon VI (r. 886 - 912) au cours des guerres continuelles que mena ce souverain contre les Arabes. Toutefois, le chroniqueur Zonaras mit en doute cette filiation en affirmant que la dynastie des empereurs Doukas n’était reliée à ce premier groupe que de façon matrilinéaireKhazhdan (1991), « Doukas », vol. 1, .
Quoi qu’il en soit, les liens entre les Doukas et les grandes familles se renforcèrent lorsque Constantin X se maria en secondes noces avec Eudocie Makrembolitissa, dont la famille originaire de Constantinople Makros Embolos (lit. « Long portique ») était un district de Constantinople (Kazdhan (1991) « Makrembolites », vol. 2, ), faisait partie de la haute fonction publique de l’empireKazdhan (1991) « Makrembolitres », vol. 2, ; elle-même était une nièce du patriarche Michel Cerrulaire Kazhdan (1991) « Constantine X Doukas », vol. 1, .
Après avoir associé au trône ses deux fils, Michel et Constance Dans sa Chronographie, Psellos donne à Constance (Κονσταντιος) le prénom de « Constantin (Κονσταντινος) », confusion entretenue par quelques auteurs. Ainsi Malamut 2014, : « Tombèrent au combat beaucoup de nobles byzantins dont Kônstantios (Constantin), fils de Constantin X Doukas ».Bien qu’il ait été le quatrième fils de Constantin X (voir généalogie ci-après), il fut le seul à naitre dans la salle réservée aux accouchements impériaux et put dès lors porter le titre honorifique de « porphyrogénète » (né dans la pourpre), honneur considéré comme plus élevé que celui d'être l'ainé de la famille (Norwich 1996, ) dès leur naissance, l’empereur nomma son frère Jean Doukas « césar », ce qui en faisait le deuxième personnage de l’empire, et adopta une série de mesures qui, si elles furent favorables à la bureaucratie de la cour et à l’Église, devait affaiblir considérablement l’armée alors même que diverses menaces se faisaient jour aux frontières de l’empire.
Décrivant la politique qu’il entendait suivre dans un discours devant les corporations de Constantinople, le nouvel empereur souligna que sous son règne règneraient la paix et la justice et non l’épéeAngold (2008) , annulant les réformes introduites par Isaac Comnène. Cédant aux pressions de la faction civile, l’empereur ouvrit les portes du Sénat à une large couche de la bourgeoisie de Constantinople, si bien que les sénateurs devinrent, selon le mot d’Attaleiatès, « des myriades »Attaleiatès, 275.. Héritant d’une situation financière difficile, l’empereur, pour éviter de créer de nouveaux impôts rétablit la vénalité des charges dans l’administration des financesZonaras, III, 676 et sq. Psellos, VIII, 21Bréhier (1969) .