Le Genjō kōan (現成公案) est un texte du Shōbōgenzō ("Le Trésor de l'Œil de la Vraie Loi"), le chef-d'œuvre de Dōgen, fondateur de l'école zen Sōtō. Dans ce texte, écrit dans sa jeunesse en 1233 mais qu'il a placé en tête de son recueil peu avant sa mort, Dôgen situe son enseignement dans la tradition bouddhique et expose les principaux thèmes du Shôbôgenzô: la pratique comme Éveil à la Voie bouddhique, l'impermanence des êtres et des choses.
Titre Le titre se compose de quatre caractères : 現 gen, 成 jô, 公 kô, 案 an, regroupés généralement en deux termes dans les traductions françaises. gen : verbe, apparaître, se manifester ou substantif, présent, la présence jô : se réaliser, s'accomplir Genjô : concept non-dualiste signifiant une présence ici et maintenant en raison de la réalisation intérieure de soi : . Terme crucial dans le Shôbôgenzô où il apparaît 280 fois dans les 92 fascicules. kô : public, égalité : l'universel an : réfléchir, invention, idée personnelle Kôan : composé lui-même de deux termes contradictoires, il désigne, dans la tradition zen, une sorte d'énigme que le maître soumet à ses élèves pour leur réflexion personnelle.
La traduction du titre varie sensiblement selon les auteurs, qui réalisent des compromis différents entre traduction littérale et expression de leur compréhension du sens que Dôgen exprime dans ce texte. On trouve ainsi : « Actualisation du point fondamental » (J. Brosse) — « Le kôan qui se réalise comme présence » (Y. Orimo) — « Répondre à la question de la vraie réalité à travers la pratique de notre activité journalière » (S. Okumura) - « Le kôan actualisé » (B. Faure) - « Aporie actualisée » (F. Girard). Kyôgô commente ainsi le titre original : .
Présentation générale Rédigé en 1233 par un Dôgen encore jeune, il s'agit probablement d'une lettre à un disciple, dont le texte a fait l'objet d'une révision (, shûroku en japonais) en 1252, peu avant sa mort. Placé en tête du Sôbôgenzô (ce que pourrait signifier l'emploi du mot shûroku dans le colophon), c'est l'un des chefs-d’œuvre de ce recueil par sa poésie et sa dimension spéculative.
Le texte constitue un véritable traité de l'Éveil par une Réflexion sur soi, annonçant ainsi le non-dualisme du Shôbôgenzô. Pour Eikō Kyōgo, bien que tous les chapitres du Shôbôgenzô portent des noms distincts, ils constituent tous des Genjō kōan, des actualisations du kōan, des questionnements continuels de l'Éveil en notre être: « Même si chacun des fascicules expose des aspects multiples et diversifiés, ils ont tous pour principe sous-jacent la non-dualité ou vacuité. À travers tout le Shōbogenzō, du « Genjō kōan », le premier fascicule, à « Shukke », le dernier des 75 fascicules, est exprimé ce principe fondamental ». Ce que souligne encore Y. Orimo : .
Sur ces thèmes, Yoko Orimo retrouve les mêmes recherches chez Kitarō Nishida, philosophe du de l'école de Kyoto où Dôgen enseigna avant de s'en éloigner. Par ses propres recherches, K. Nishida explicite certaines notions elliptiques utilisées par Dôgen.
Les quatre versets initiaux Ces quatre versets forment l'incipit de premier texte du recueil, donc du recueil lui-même. Ils annoncent, dans un mouvement dialectique à l'occidentale, les développements qui suivront dans le texte puis dans le recueil, en plaçant l'enseignement de Dôgen dans le prolongement et l'approfondissement du bouddhisme originel puis du Mahâyâna. Ils constituent également les quatre temps d'un tétralemme (figure rhétorique courante chez Nagarjuna et dans le chan) avec les deux figures faussement antithétiques de l'Éveil et de l'illusion.
Bernard Faure, Yoko Orimo et Shohaku Okumura en proposent une interprétation relative à l'enseignement bouddhique de Dôgen. Le premier verset correspond au message fondamental du Bouddha et présente l'apparition des aspects antithétiques. La Loi bouddhique, au sens conventionnel, est un qui n'existe que dans le monde de l'illusion [il-y-a] : . Le second verset correspond au Mahâyâna et au Soutra du Cœur. Il évoque la vraie Loi bouddhique, dans la négation des concepts nommés dans le premier verset [il-n'y-a-pas] : .
Le troisième verset correspond à l'enseignement personnel de la bouddhéité par Dôgen. Il évoque la Voie qui, contrairement à la Loi, transcende les deux réalités, conventionnelle et ultime [il-y-a et il-n'y-a-pas] : .
Approfondissement dialectique par négation de la négation. On trouve, en écho à la rhétorique de la négation de Dôgen, fréquente dans le Mahâyâna, cette remarque de K. Nishida : et . Le quatrième verset est le moment de la poésie comme un kôan en acte, la Nature, c'est-à-dire la réalité telle quelle [ni il-y-a ni il-n'y-a-pas] : . Ce koân, Dans ce moment de la poésie, la représentation sujet-objet est dépassée par la quantité de sens du kôan.
Frédéric Girard et Shohaku Okumura voient également dans ces quatre versets un double mouvement : d'une part l'absolu se manifeste dans les choses, dans des états (Buddha, vie etc.) relatifs ; et d'autre part la multiplicité se résorbe dans l'absolu (la nature de Buddha, la pensée pure) qui leur est immanente.
L'Éveil et l'illusion Réflexion de soi en soi-même
Pour quelqu'un qui est dans l'illusion, l'Éveil et l'illusion se présentent comme deux réalités opposées, alors que c'est ce dualisme qui est à l'origine de l'illusion. Réaliser l'Éveil suppose l'oubli de soi et se laisser attester par les dix mille existants : le pur corps de la Loi de l'Éveillé en lui-même est comme le méta-espace. En résonance aux existants, il présente sa forme comme la lune au milieu de l'eau son reflet. Mais la lune au milieu de l'eau n'est pas un simple reflet : , en tant que reflet du reflet qu'est la lune, elle symbolise la Réflexion de soi en soi-même.
Kitarō Nishida explicite ce qu'est en faisant appel à la figure de l', qu'enseigne Dôgen par la dialectique des quatre premiers versets. L'intuition, qui est l'a-perception pure constituant notre monde expérimental (par la pratique du shikantaza, qui est au centre de l'enseignement du zen sôtô), ne se réduit pas à une fusion sujet-objet, qui serait encore un objet vu, mais doit être le fait de se voir en soi-même et ramène toujours à ici et maintenant. L'objet qui paraît transcendant n'est alors rien d'autre que l'aspect constitutif de l'intuition qui se réfléchit en elle-même. En japonais, le terme qui désigne ce qui serait l'espace de la Réflexion de soi en soi-même, méta-espace transcendant, est composé des deux caractères : ko et ku, désignant tous deux « rien » et « vide » : espace purement spéculatif que souligne cette double négation.
L’impermanence
A l'aide de deux métaphores (le bateau qui suit le courant, la bûche qui se consume), Dôgen introduit à la fois l'ainsité d'un Présent éternel en rupture avec la représentation ordinaire d'une succession temporelle, et l'absence de permanence, avec cette formule : . Chaque (arbre - bûche - cendres, ou hiver - printemps - été) est indépendante et ne peut être vécue que dans le moment présent, qui n'a pas de durée : .
Pas de durée, donc pas de temps, mais pas d'éternité non plus, car ce « moment tout juste » est celui de l'ainsité, du tel quel, du non-soi : « Ce maintenant » ne nous introduit ni à l'éternité ni à la durée. Il ne dure ni ne passe, il apparaît et disparaît. Discontinu comme ce moment qui arrive et est toujours/déjà arrivé, chaque fois singulier comme ce moment tout juste de l'ainsité, toujours concret puisque lié à la « position dharmique ». Pas de soi transcendantal et permanent car .
Les deux points de vue opposés sont associés, mais B. Faure souligne l'immutabilité alors que Y. Orimo souligne le mouvement, tandis que P. Nakimovitch les concilie : . Pas de moi non plus puisque . La pensée pure, la bouddhéité elle-même n'est pas non plus un état en soi qui subsisterait hormis les choses : elle leur est immanente.
Pour appuyer cet enseignement, Dôgen fait appel à la pratique de la pensée réflexive : .
La pratique ici et maintenant
Le texte s'achève sur un thème récurrent du Shôbôgenzô, l'importance de la pratique, illustré d'abord par la double métaphore des oiseaux et des poissons : comme eux, dans le ciel et dans l'eau sans limites, . Puis un dialogue entre un moine et son maître de zen illustre la primauté de la pratique sur la pensée, comme une critique de la notion Tendaï de l'éveil foncier, selon laquelle l'Éveil étant présent chez chacun des êtres, la pratique et l'étude sont inutiles.
Au-delà des enseignements de Bouddha et du Mahâyâna sur le , la que propose Dôgen est non pas quelque chose à obtenir par la pratique dont elle serait le but : la Voie est notre pratique elle-même dans la vie quotidienne. . Or l'« ici et maintenant », c'est à la fois le cadre de notre existence et notre existence elle-même, puisqu'elle n'est ni dans le temps ni dans l'espace étant elle-même le temps et l'espace.
Pas de métaphysique donc dans la Voie de Bouddha, comme Pierre Nakimovtch le souligne : .
L'Éveil n'est pas le but mais la pratique.
Références
Notes
Bibliographie
Traductions commentées du Shôbôgenzô
Autres textes bouddhiques
Études diverses
Voir aussi Articles connexes Dôgen L'école Soto Zen Shōbōgenzō Autres textes du Shôbôgenzô : Busshô Uji Zenki Inmo Sokushin zebutsu Yuibutsu yobutsu Shôji Keisei sanshoku Bendôwa Shinjin gakudô
Liens externes Traduction française du Genjo Kōan - Fabrice Hogyo Betti d’après la traduction de Gudo Wafu Nishijima / Chodo Cross Genjō Kōan Le Genjōkōan en japonais
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