vignette|300px|Un résumé de 1533 relatant l’exécution d’une sorcière accusée d’avoir brûlé la ville de Schiltach en 1531.

La chasse aux sorcières est la poursuite, la persécution et la condamnation systématique de personnes accusées de pratiquer la sorcellerie ou la magie noire. Si la condamnation de pratiques de sorcellerie se rencontre à des époques et dans des cultures diverses, on connaît particulièrement les chasses aux sorcières pratiquées dans le monde chrétien (Europe, Amérique du Nord) au Moyen Âge tardif et surtout à la Renaissance. De nos jours, des pratiques de chasse aux enfants sorciers perdurent en Afrique.

Les éléments théoriques de ces croyances sont élaborés par des intellectuels et des théologiens et relayés massivement grâce aux nouvelles techniques de l'imprimerie. Une série de bulles pontificales établit la légitimité des poursuites juridiques pour instruire des procès, et des manuscrits puis des livres imprimés, véritables manuels d'inquisition comme le Malleus Maleficarum en relaient les fondements théoriques et théologiques. Ces aspects sont également repris dans une iconographie qui fonde la façon dont les sorcières seront décrites dans l'art et la culture occidentale par la suite.

En Europe, ce mouvement influencé par les pratiques de persécution des juifs et des lépreux et les méthodes de l'Inquisition pour éradiquer les hérésies, est caractérisé par des procès en sorcellerie au début des temps modernes, notamment pendant la Contre-Réforme et les guerres de religion en Europe. Il débute dans les années 1430 dans l'arc alpin par les procès de sorcellerie du Valais, et connait son apogée des années 1560-1580 aux années 1620-1630, jusqu'à sa remise en cause progressive. On estime entre et le nombre de sorcières exécutées.. Selon l'historienne Martine Ostorero, il convient toutefois de rester très prudent sur ces chiffres qui manquent de sources solides pour être vérifiés et que .

Le phénomène de chasse aux sorcières n'est absolument pas cantonné au Moyen Âge tardif et à la Renaissance ni aux civilisations occidentales, puisqu'on les retrouve par la suite dans les sociétés dans lesquelles la croyance dans la pratique de la magie prévaut. Des occurrences sont rapportées en Afrique subsaharienne, dans l'Inde rurale du Nord et en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Quelques pays disposent par ailleurs d'une législation contre les pratiques de sorcellerie. Le seul pays dans lequel la sorcellerie est encore punie de la peine de mort est l'Arabie saoudite.

La chasse aux sorcières est une réalité actuelle dans divers pays africains, notamment en république démocratique du Congo et au Nigéria, attisée au début des années 2000 par la forte diffusion et les dérives doctrinaires des Églises pentecôtistes et des Églises de réveil .. Les opposants à ces pratiques (torture, meurtre, abandon de l'enfant par sa famille) estiment que, dans deux des trente-six États du Nigéria, environ quinze mille enfants ont été accusés et mille enfants ont été tués pour sorcellerie en une décennie, et selon l'Unicef, des dizaines de milliers ont été pris pour cibles à travers l'Afrique. Selon Sam Itauma, de l'organisation Child Rights and Rehabilitation Network, la compétition entre les églises pousse de plus en plus d'entre elles à pratiquer la chasse aux enfants sorciers, celle-ci donnant à l'église une image de puissance spirituelle et pouvant également être rémunératrice, les parents payant pour l'exorcisme de leur enfant. Contexte et causes du phénomène vignette|Sorcières cuisinant des enfants - tiré du Compendium maleficarum de Francesco Maria Guazzo, 1608 vignette|Sorcières jetant un maléfice, tiré du Compendium maleficarum La croyance en la sorcellerie remonte à l'Antiquité. Dans ce contexte culturel, la nature est peuplée de forces surnaturelles. Un humain peut, par divers procédés (invocations, rituels), les utiliser pour réaliser un objectif ou être aidé dans la réalisation de ce dernier. Dans le cas où la sorcière utilise sa pratique pour faire le mal, elle est perçue comme n'importe quel criminel, donc poursuivie et condamnée comme telle. Le plus souvent, il ne s'agit pas d'un procès devant un tribunal, mais simplement d'une vengeance collective, d'un lynchage populaire. Dans l'Europe païenne de jadis, comme dans le Moyen Âge chrétien, il suffit parfois qu'une personne tombe malade, qu'une grange brûle ou qu'une vache meure sans cause apparente, pour que la communauté villageoise désigne un coupable que son comportement ou sa marginalité a rendu suspect — souvent un berger (qui vit à l'écart), ou le meunier ; parfois une vieille femme solitaire. On le violente, on le soumet à une ordalie, on le tue sommairement par bastonnade, noyade ou pendaison — rarement par le bûcherRené Girard, Le bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982..

Un phénomène avant tout populaire La justice criminelle est parfois amenée à intervenir, mais, contrairement à une idée répandue, l'origine principale des procès en sorcellerie est populaire et non institutionnelle : les autorités temporelles et ecclésiastiques ont plutôt un rôle de régulation face aux débordements de la justice populaire. Celles-ci pouvaient faire la « part du feu » pour contenter les désirs des communautés mais cherchaient avant tout, lorsqu'elles en avaient le pouvoir, à réprimer la chasse aux sorcières, notamment dans le cas d'un État central puissant : on compte ainsi parmi les territoires touchés au premier chef par la chasse aux sorcières des États centraux faibles, tels la Suisse, structurée autour d'une organisation confédérative déléguant les principaux domaines de souveraineté aux autorités locales, et le Saint-Empire romain germanique, fragmenté en un grand nombre de petits territoires avec une très faible autorité centrale de l'empereur sur les affaires civiles. La véritable épidémie de chasse aux sorcières s'est principalement répandue en Europe du Nord, notamment dans le Saint-Empire romain germanique (y compris l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté et l'actuelle Belgique), et de manière plus sporadique en France, en Italie et en Espagne : on dénombre ainsi 5 000 exécutions pour sorcellerie en France contre environ 26 000 dans le Saint-Empire, alors que les deux pays ont à la Renaissance une population similaire avoisinant les 20 000 000 d'habitants.

L'analyse de la chasse aux sorcières comme instrument de domination, aujourd'hui traitée avec les plus grandes réserves par les historiens, a notamment été mise en avant au tournant des années 1970 dans le sillage de la théorie critique et d'intellectuels comme Michel Foucault. Il y a en effet là une tentative d'inscrire la chasse aux sorcières dans un paradigme d'oppression systémique par le pouvoir institutionnel, quitte à sacrifier une part de la réalité historique : c'est précisément à l'apogée de l'absolutisme dans la France de que l'autorité royale décriminalise totalement la sorcellerie, ce qui s'accorde difficilement avec l'idée d'une chasse aux sorcières utilisée comme instrument de pouvoir. En conjonction avec l'évolution des juristes, ce mouvement aboutit en réalité dès le début du , avant même la décriminalisation, à faire interdire par le Parlement de Paris toute forme de répression de la sorcellerie. On observe de manière significative qu'au contraire de ce qu'ont pu prétendre les analyses susmentionnées, plus les institutions sont puissantes et centralisées, plus rares se font les accusations et plus douces se font les sentences, par un effet de jugulation et de rationalisation de l'action publique.

Contexte économique et social : le poids du climat de la Réforme Certains mettent en avant l'influence du contexte économique : la période de la chasse aux sorcières coïncide avec le développement du mouvement des enclosures, ce qui aurait suscité une forte réaction des populations pauvres paysannes. La perte de leur autonomie par la suppression des communaux aurait alors entraîné une forte résistance, notamment des femmes qui survivent grâce à ces communaux.. Toutefois, cette explication ne résiste pas à l'analyse géographique de la répartition des procès en sorcellerie, ne rendant compte du phénomène que pour l'Angleterre en laissant de côté un nombre considérable de régions affectées par la chasse aux sorcières et dont les structures foncières sont pourtant demeurées inchangées (Écosse, Saint-Empire romain germanique, Scandinavie en particulier).

L'interprétation de la chasse aux sorcières comme effort d'éradication des anciens rites païens est également considérée comme caduque.., ces rites ayant déjà été abandonnés ou assimilés aux pratiques chrétiennes depuis le haut Moyen Âge, un demi-millénaire avant les grandes vagues de persécutionPietro Boglioni, « Du paganisme au christianisme », Archives de sciences sociales des religions, 144, octobre-décembre 2008 (lire en ligne).. Niant qu'aucun être humain puisse avoir le pouvoir de commander aux démons, l'Église catholique est en outre demeurée particulièrement circonspecte à l'égard de la répression de la sorcellerie, qu'elle estimait relever de la pure superstition populaire. Elle fait ainsi paraître au une défense expresse non de pratiquer la sorcellerie mais de croire en son existence, y voyant une survivance de légende païenne plutôt qu'un phénomène réel et assimilable à une hérésieOliver Thomson, Gods at War. Understanding Three Millennia of Religious Conflict, « Chapter 20. Catholics and Protestants versus witches and Jews », Amberley Publishing, 2019 (lire en ligne).. L'Église a changé d'avis sur ce point à la fin du Moyen Âge, avant de revenir à sa doctrine initiale. L'Inquisition, quant à elle, avait pour mission de lutter contre l'hérésie, c'est-à-dire l'erreur en matière de doctrine religieuse, mais ne s'intéressait guère à la sorcellerie qui relevait, soit des tribunaux civils, soit de l'évangélisation par le prêche. On a ainsi pu dire à l'instar des historiens Carlo Ginzburg ou Wolfgang Behringer que, plus on était près de Rome, moins il y avait de bûchers. Par ailleurs, l'institution ecclésiale était plutôt accommodante à l'égard des pratiques populaires superstitieuses, d'autant qu'elle exerçait à la fin du Moyen Âge une autorité très affaiblie sur la société par rapport aux temps de la réforme grégorienne, comme l'explique Max Weber :

En réalité, il apparaît beaucoup plus plausible que la poussée de la chasse aux sorcières tire son origine de ce renforcement de l'autorité de la religion sur la vie civile par le biais de la Réforme protestante, comme tend à le montrer l'ampleur considérable que prend ce phénomène dans les terres protestantes en comparaison avec les pays catholiques. L'essor de la chasse aux sorcières coïncide en effet historiquement avec un climat de retour à la fermeté religieuse qui déstabilise l'Église dès le , accusée par des précurseurs du protestantisme (Pierre Valdo, John Wyclif, Jan Hus, Jacques Lefèvre d'Étaples) de compromettre la pureté de sa mission spirituelle dans des querelles temporelles, notamment dans le contexte du Grand Schisme d'Occident et de la lutte du sacerdoce et de l'Empire.