Les Démons ou Les Possédés (titre original russe : ) est un roman de l'écrivain russe Fiodor Dostoïevski publié en feuilleton à partir de 1871 jusqu'en 1872 dans Le Messager russe, et dont la composition débuta en 1869Les Démons, Introduction , Bibliothèque de la Pléiade.. Il raconte l'histoire de jeunes révolutionnaires voulant renverser l'ordre établi, et dont le chef, Piotr Stépanovitch Verkhovensky, souhaite que Nicolaï Vsévolodovitch Stavroguine, aristocrate fascinant toutes les personnes qu'il rencontre, prenne sa place à la tête du groupe.

Dostoïevski, devenu conservateur et nationaliste convaincu, voulait exprimer dans ce roman sa crainte des révolutionnaires à travers une fiction mettant en scène les héros (les conservateurs) face aux « ennemis de la Russie » (les socialistes, les nihilistes) ; il souhaitait de plus montrer la filiation directe entre le libéralisme des années 1840 et le nihilisme russe des années 1870, comme il l'écrit dans sa lettre au futur Alexandre III. Le livre se révèle cependant une critique clairvoyante de toutes les idéologies. Mikhaïl Bakhtine explique cela par le fait que Dostoïevski n'essaie pas d'imposer sa vision du monde à travers ses personnages, mais les laisse « vivre », ce qui lui ôte toute possibilité d'exprimer ses propres opinions à travers eux.

L'idée de ce roman était venue à Dostoïevski avant la nouvelle de l'assassinat pour insoumission de l'étudiant Ivanov, un membre de l'organisation Narodnaïa Volia par son dirigeant Serge Netchaïev, le Les Démons, Introduction .. Cet événement joua un rôle important dans la genèse de l'œuvre.

La « confession de StavroguineLes Démons, Troisième partie, chapitre 11. » à l'évêque Tykhone fut rejetée par Mikhaïl Katkov, l'éditeur — elle aurait de toute façon été censurée — et donc supprimée de l'édition originale. Elle ne parut qu'en 1922Jacques Catteau, article « Fiodor Dostoïevski » in Efim Etkind, Histoire de la littérature russe, tome 3,.. L'équilibre du roman s'en trouva en quelque sorte rompu, sans contre-poids à tous ces « démons », et la fin de Stavroguine manquait de cohérence. Cet ultime chapitre a été rétabli.

Les Démons ou Les Possédés ?

Il existe un débat au sujet de la traduction du titre. Le terme russe signifie « les démonsL. Chtcherba, Grand Dictionnaire russe-français, article « », , Drofa, Moscou, 2008. » et non « les possédés ». Les deux épigraphes sont peut-être à l'origine de la confusion. La première citation est un extrait du poème Les DémonsAlexandre Pouchkine, Œuvres complètes, tome ,, poème « Les Démons », , L'Âge d'Homme, Lausanne, 1981. d'Alexandre Pouchkine (le titre du roman de Dostoïevski est le même que celui du poème de Pouchkine, « »). La seconde citation, tirée de lÉvangile selon LucÉvangile selon Luc, chapitre VIII, versets 32-36. relate l'épisode où Jésus, ayant libéré un possédé, autorise les démons à se réfugier dans un troupeau de pourceaux, qui se précipitent alors dans le lac du haut d'une falaise.

Selon le slaviste Georges Nivat, Les Démons est le titre correct ; le titre Les Possédés est une erreur de la traduction anglaise reprise par Albert CamusGeorges Nivat, Vivre en russe, , Éditions l'Âge d'homme, collection « Slavica », Lausanne, 2007.. Les traductions françaises de Boris de Schloezer et d'André Markowicz vont dans le même sens. Les explications données par Dostoïevski et reprises par Pierre PascalLes Démons, Introduction, , Bibliothèque de la Pléiade. confortent cette traduction.Les Possédés est le titre de la première traduction française de l'œuvre (par Victor Derély), parue chez Plon en 1886. Eugène-Melchior de Vogüé, introducteur du roman russe en France en 1886, préférait "Les possédés" qu'il trouvait plus explicite que le titre littéral "Les démons", considérant celui-ci .

Publication et accueil La première publication du roman eut lieu dans Le Messager russe en 1871 pour les deux premières parties, et en 1872 pour la troisième partie. La première édition en volumes séparés eut lieu à Saint-Pétersbourg en 1873Les Démons, Notice bibliographique, Bibliothèque de la Pléiade.

À sa sortie, le roman reçut un accueil public enthousiaste, ce qui permit à Anna Dostoïevskaïa de préparer une seconde édition à compte d'auteur au début 1873Jacques Catteau, article « Fiodor Dostoïevski » in Efim Etkind, Histoire de la littérature russe, tome 3, .Anna Grigorievna Dostoïevskaïa, Mémoires d'une vie, . L'épouse de Dostoïevski donne une description très précise des aspects pratiques de l'édition littéraire à l'époque.. En revanche, il suscita de vives réactions de la part des socialistes, athées, progressistes, qui considéraient l'ouvrage comme un pamphlet à leur encontre, ce qui par contrecoup entraîna une vive réaction de la critique littéraire. Les critiques de l'époque, à tendances populiste (Nikolaï Mikhaïlovski), révolutionnaire ou libérale, déniaient à l'ouvrage une quelconque valeur littéraire, trouvaient les personnages trop caricaturaux, ou y voyaient encore une falsification de la réalité. Ainsi, selon Piotr Tkatchev, Dostoïevski n'était qu'un rétrograde allié du pouvoir et ses personnages des Jacques Catteau, Ibid..

Sous le régime soviétique, le roman ne fut cependant jamais réédité (sauf en 1935, présenté et commenté par Leonid Grossman, grand spécialiste de Dostoïevski, et en 1982), la critique contre les milieux révolutionnaires du ne plaisant pas aux censeurs soviétiques.

Aujourd'hui, cet ouvrage est considéré comme un classique de la littérature, et, pour certains critiques, comme ayant pressenti les dérives totalitaires du .

Plan du roman Première partie En guise d'introduction : quelques détails biographiques sur le très honorable Stépan Trophimovitch Verkhovensky Le prince HarryEn référence à la pièce, Henri IV de William Shakespeare.. Proposition de mariage Les péchés d'autrui La boiteuse Le serpent subtil

Deuxième partie La nuit La nuit (suite) Le duel Tout le monde est dans l'attente Avant la fête Piotr Stépanovitch se démène Chez les nôtres Le tsarévitch Ivan Une « saisie » chez Stéphane Trophimovitch Les flibustiers. Une matinée fatale

Troisième partie La fête La fin de la fête La fin du roman Décision suprême La voyageuse Nuit de peines et d'angoisses Le dernier voyage de Stéphane Trophimovitch Conclusion

Chez Tikhone (La confession de Stavroguine) 9. Chez Tikhone

Résumé Le roman est divisé en trois parties. La première présente les personnages, notamment le bel esprit aux idéaux classiques de Stépan Trophimovitch Verkhovenski qui vit chez la veuve Barbara Pétrovna Stavroguine en tant qu’ancien précepteur de son fils et en tant qu’ami. Dans la deuxième partie se développent entre les protagonistes les conflits qui éclateront enfin dans la troisième partie.

L’action se déroule dans une province anonyme proche de Saint-Pétersbourg ; elle est racontée par le fonctionnaire Anton Lavrentievitch, un ami de Stépan qui a lui-même suivi certains événements et certains échanges, quoique indirectement informé, pour la plupart, par les témoignages de témoins oculaires. Dans de nombreux chapitres, cette construction formelle cache une perspective plurielle.

Première partie L’action principale commence avec le retour du fils de Barbara, Nikolaï Vsévolodovitch Stavroguine qui, après une vie de débauche à Saint-Pétersbourg puis à l’étranger, a été saisi d’un regain d’amour pour sa patrie. Les marques de l’ambiguïté de sa personnalité et les problèmes relationnels qui en résultent s’amoncellent, après qu’on apprend qu’il est secrètement lié par les liens du mariage. Soi-disant sur un coup de tête, il a épousé à l’époque de Saint-Pétersbourg Maria Timoféievna Lébiadkine, la sœur infirme et malade mentale de l’officier alcoolique Lébiadkine : il la soutient financièrement sans l’aimer ni vivre avec elle. Lébiadkine est arrivé dans la ville avec sa sœur qui attend de Nikolaï, son « noble prince » (II, 2d'après la traduction de E. K. Rahsin), qu’il la reconnaisse comme sa femme, ce qui fait échouer les plans de Barbara d’arranger le mariage de Nikolaï avec la riche Élisabeth Nikolaïevna Touchine (Lisa), qui est amoureuse de lui. Pour supprimer l’obstacle à une telle union, Barbara encourage Stépan, l’ami de la famille, par des promesses d’argent à s’attacher une jeune épouse en la personne de Daria Pavlovna (I, 2), ce qu’il comprend pourtant et refuse finalement de faire, après que l’affaire a été rendue publique par une indiscrétion de son fils volontairement dirigée contre lui.

Le fils de Stépan Trophimovitch, Piotr Stépanovitch Verkhovenski, fait son apparition en même temps que Nikolaï. Il intrigue pendant plusieurs pages en jouant le rôle de l’ami et admirateur de Nikolaï et poursuit le but de renverser toutes les autorités laïques et religieuses. Pour ce faire, il se sert sans scrupules d’un groupe de cinq conspirateurs (les fonctionnaires Liputine, Liamchine, Virginski et son beau-frère Zhigalov, ainsi que Tolkatchenko, un employé des chemins de fer), au cercle duquel appartiennent aussi l’étudiant Ivan Pavlovitch Chatov, l’ingénieur Alexis Nilitch Kirilov ainsi que l’intellectuel Chigalev. Piotr leur fait croire qu’il y aurait des milliers de cellules révolutionnaires disséminées dans l’ensemble du pays qui seraient liées à la révolution mondiale préparée en Europe. Avec l’aide de Nikolaï qui doit jouer pour le peuple le rôle du messie, du légendaire Ivan Tsarévitch (II, 8), Piotr veut établir dans tout le pays un système politique proposé par Chigalev dans lequel 90 % de l’humanité devrait travailler dans les conditions de vie les plus primitives et seraient dominés sans réserve par les 10 % restants, car selon lui, en Russie, rien n’est possible sans discipline. Le Chigalevisme devrait permettre l’égalité entre tous au moyen de la dictature et de la déshumanisation. L’argumentation des révolutionnaires est entre autres présentée au cours d’une rencontre chez Virguinski (II, 7).

Deuxième partie Dans la deuxième partie sont dévoilés les conflits ourdis par Stavroguine au cours d’une réunion de personnes dont les espoirs déçus se concentrent sur lui, figure centrale du roman. D’une part les controverses idéologiques entre anarchie athée et croyance orthodoxe, d’autre part les aspects relationnels : Ivan Pavlovitch Chatov est tiraillé entre mépris et admiration pour Stavroguine duquel il veut devoir d’avoir retrouvé sa foi en Dieu (II, 1). Il se trouve dans la même position que le mouvement Potchvennitchestvo et en vient à dévier de la doctrine. Il est profondément offensé de la liaison de Stavroguine avec sa femme Maria, mais se réconcilie de nouveau avec elle quand elle réapparaît chez lui, enceinte et gravement malade, et la recueille chez lui elle et son enfant (III, 5). La joie donnée à Chatov par sa petite famille est très vite troublée pour le lecteur par les signes annonciateurs d’un nouveau malheur.

Nikolaï est ici le point de référence de nouveaux rebondissements funestes dont il ne semble pas pouvoir se dégager et qui conduisent la plupart des personnes qu’il rencontre à une fin tragique : les fiancés Maurice et Lisa, le trio Barbara, Stépan et Daria, Lébiadkine et sa sœur…