L'affaire Borrel concerne l'assassinat à Djibouti du magistrat français Bernard Borrel et ses multiples développements judiciaires, médiatiques et politiques. Bernard Borrel, procureur de Lisieux de 1988 à 1995, est détaché en tant que conseiller technique à partir d' auprès du ministre djiboutien de la Justice pour effectuer des missions de coopération quand il disparaît à Djibouti le . Son cadavre est retrouvé le lendemain dans un ravin, en partie calciné. gauche|vignette|Élisabeth Borrel, veuve de Bernard Borrel, le 13 juin 2007 à Paris. L'hypothèse du suicide a été dans un premier temps privilégiée par les autorités djiboutiennes et françaises mais le , les faits sont requalifiés par la justice française, à la suite d'une information judiciaire, en assassinat. Élisabeth Borrel, veuve de la victime, elle-même magistrate à Toulouse, accuse Ismaïl Omar Guelleh, alors directeur du cabinet présidentiel devenu depuis président de la république de Djibouti, d'être l'un des commanditaires de l'assassinat de son mari.

Elle a également déposé une plainte pour subornation de témoins contre le procureur de Djibouti Djama Souleiman et le chef des services secrets de Djibouti Hassan Saïd, qui aboutit le à la relaxe au motif que les prévenus, reconnus coupables en première instance, jouissent de l'immunité accordée par le garde des Sceaux aux hauts fonctionnaires étrangers. Une troisième plainte déposée par Élisabeth Borrel concerne les pressions exercées sur la justice par l'administration française. Menée par Fabienne Pous et Michèle Ganascia, l'instruction la concernant n'était en 2015 toujours pas close.

Selon un journaliste d'investigationBernard Nicolas, Juge Borrel : Révélations sur un suicide impossible, Canal+, magazine 90 minutes, coauteur d'Un juge assassiné avec Élisabeth Borrel, l'affaire Borrel est particulièrement marquée par au nom de la raison d'État.. L'instruction sur l'assassinat, désormais conduite par le juge Cyril Paquaux et sa collègue Sabine Khéris, est en 2015 elle aussi toujours en cours mais se heurte à l'immunité diplomatique d'un chef d'État étrangerCIJ, Certaines questions concernant l’entraide judiciaire en matière pénale (Djibouti c. France), La Haye, 4 juin 2008.. Vingt ans après les faits, seul le procès sur l'affaire de subornation de témoins a eu lieu. La France a été condamnée en termes sévères par la Cour européenne des droits de l'Homme dans ce qu'elle a d'elle-même transformé en affaire d'État.

Contexte right|200px|thumb|Carte de Djibouti.

Contexte diplomatique

Djibouti est l'ancienne colonie française dénommée « territoire français des Afars et des Issas », dans laquelle est installée la première base militaire française à l'étranger avec une garnison de .Rendez-vous avec X, « L'affaire du juge Borrel », , produit et présenté par Patrick Pesnot, réalisé par Michèle Billoud . Consultés le 2 septembre 2007 : outre la base aérienne 188 Djibouti, Djibouti est également le siège du interarmes d'outre-mer. Elle offre en effet une position stratégique pour ces forces militaires, avec un accès à la Mer Rouge (et donc, au Canal de Suez) et au Golfe Persique, ainsi qu'un terrain d'entraînements militaires en situation aride.

Cette coopération militaire entre la France et Djibouti remonte à l'indépendance de cette dernière, le n85-1171 du 5 novembre 1985 portant publication du Protocole provisoire fixant les conditions de stationnement des forces françaises sur le territoire de la République de Djibouti après l'indépendance et les principes de la coopération militaire, signé à Djibouti le 27 juin 1977, JO du 10 novembre 1985, , et a été reconduite par une convention bilatérale le , dans laquelle la République française s'engage à payer une contribution forfaitaire de d'euros par an, en contrepartie de la présence des forces militaires françaises sur le territoire de Djibouti jusqu'en 2015 au moins n2006-30 du portant publication de la Convention entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République de Djibouti relative à la situation financière et fiscale des forces françaises présentes sur le territoire de la République de Djibouti, signée à Djibouti le 3 août 2003, notamment les articles 1 et 12, JORF n 10 du 12 janvier 2006, page 473.

Cependant, les États-Unis y ont également déployé, après les attentats du 11 septembre 2001, une force opérationnelle de près de , dans le cadre de l'opération Enduring Freedom - Horn of Africa.. Cette présence militaire concurrence maintenant ouvertement celle de la France.

Contexte politique 180px|thumb|Hassan Gouled Aptidon, premier président de la république de Djibouti, de 1977 à 1999.

La république de Djibouti est issue d'un territoire fabriqué par la colonisation française, devenu indépendant en .

Après l'indépendance, Hassan Gouled Aptidon, est élu premier président de la république de Djibouti. Il installe en 1981, un régime autoritaire avec un parti unique, le Rassemblement populaire pour le progrès (RPP).

En 1987, un attentat tue cinq Français à la terrasse d'un café. Le se déroule un attentat à la grenade au Café de Paris, lieu de rencontre de la communauté française qui fait un mort (un enfant de six ans, fils d’un militaire français basé à Djibouti.), et blesse une dizaine de personnes« 11 blessés » selon le dossier de presse de Canal+, 14 selon Gérard Davet, 17 selon Geopolitique.com..

En 1991, commence une guerre civile entre le Front pour la restauration de l’unité et la démocratie (FRUD), assimilé aux Afars, et le pouvoir djiboutien. Un premier groupe se rallie au gouvernement en 1994, et la plus grande partie cesse le combat en 2000.

Contexte judiciaire L'affaire Borrel se déroule également avec, en toile de fond, l'enquête sur l'attentat du Café de Paris à Djibouti. Le juge d'instruction Roger Le Loire est chargé de l'enquête, et Bernard Borrel l'assiste dans ses recherches.

Selon l'instruction, Aden Robleh Awaleh, président du Parti national démocratique djiboutien (opposition), a commandité cet attentat. Il a néanmoins toujours clamé son innocence, estimant que cette accusation servait de « prétexte à un règlement de comptes politique ».. Jugé le par la Cour criminelle de Djibouti pour cet attentat, il a été reconnu coupable et condamné à six ans de prison avec sursis et libéréSur le site des Nouvelles d'Addis.. Bien que l'instruction ait duré plus une dizaine d'années, la date du procès n'a été fixée qu'une semaine auparavant, surprenant tous les avocats ; le procès lui-même n'a duré que six heures.

Les faits Éléments biographiques

Bernard Borrel sort major de la promotion « juge Michel » de l'École nationale de la magistratureÉlisabeth Borrel, . Substitut du procureur à Privas en 1982, il y rencontre Élisabeth Pernod., qui n'est encore qu'auditrice de justice. Elle y sera nommée juge des enfants à la sortie de l'ENMÉlisabeth Borrel, .. Les deux magistrats se marient en 1985. Ils auront deux enfants, Louis-Alexandre et François-Xavier.

Plus tard, Bernard Borrel est nommé procureur de la République à Lisieux, et Élisabeth Borrel juge d'application des peines à CaenÉlisabeth Borrel, . En tant que juge d'application des peines, Élisabeth Borrel a été trois fois victime d'agressionsÉlisabeth Borrel, , dont une prise d'otage le au centre pénitentiaire de CaenÉlisabeth Borrel, .

En 1991, une circulaire de mutation, informe Bernard Borrel qu'un poste de coopérant se libère pour travailler comme magistrat détaché auprès du ministre de la justice djiboutien mais ce n'est que fin 1993 qu'il l'obtient. Il aura fallu attendre trois ans pour que Bernard Borrel y soit effectivement nomméÉlisabeth Borrel, .

Mission à Djibouti En , la famille s'installe à Djibouti. Borrel, sans emploi, s'occupe alors du « club de peinture sur porcelaine », tandis que son mari travaille en tant que conseiller technique auprès du ministère de la justice djiboutien. La principale mission du juge Borrel est d'aider à mettre en place une nouvelle législation pénale et comporte trois volets : corriger le code de procédure pénale, adapter le code pénal à la nouvelle jurisprudence française et conseiller le ministre de la Justice de Djibouti, Moumin Bahdon Farah. C'est à ce titre qu'il a à connaître de l'enquête diligentée par Moumin Bahdon Farah sur les « trafics » d'Ismaïl Omar Guelleh, neveu du président de la république de Djibouti Hassan Gouled Aptidon, chef du cabinet de celui-ci et candidat à sa successionAFP, Le Monde, 11 juillet 2007.

Par diverses commissions rogatoires, Bernard Borrel est amené dans le cadre de sa mission de coopération à assister le juge Roger Le Loire dans les instructions que celui-ci mène depuis la France sur le territoire djiboutien. Chargé des procédures impliquant des Français victimes d'infractions à l'étranger, le juge Roger Le Loire enquête en particulier sur l'attentat du « Café de Paris ». Une grenade lancée dans ce café du centre de Djibouti-ville que fréquente la communauté française, avait causé la mort d'un jeune Français et fait dix-sept blessés.

La rumeur de suicide , le colonel Patrice Sartre, chef d'état-major des forces françaises à Djibouti, le colonel Godron, attaché de défense auprès de l'ambassade de France et un officier du renseignement militaire (DPSD) sont informés qu'un corps a été retrouvé dans le désert, que c'est celui de Bernard Borrel et qu'il s'agit d'un assassinat. D'emblée et jusqu'au , ces informations seront tues« Affaire Borrel : l'armée française, première informée de la mort du juge », in Le Monde, Paris, 9 juillet 2007. et resteront classées secret-défense malgré les requêtes de la justice.

, deux gendarmes français de la prévôté d'Arta, au cours de leur patrouille hebdomadaire dans la région du Goubet-Al Karab, repèrent à quatre vingt kilomètres de la ville de Djibouti un véhicule abandonné en haut d'une falaise située en face de l'île du Diable. Au bas de la falaise, ils découvrent le corps de Bernard Borrel vêtu d'un slip et d'un tee-shirt, carbonisé sur sa partie supérieure. Le short du défunt est retrouvé plié à côté d'un jerrican d'essence et du véhicule. Le long de la descente sont retrouvés différents objets lui appartenant, dont l'une de ses chaussures, intacte.

À la découverte du corps, la thèse du suicide est mise en avant, l'ambassade de France à Djibouti informant même le Quai d'Orsay du suicide du juge Borrel avant même l'autopsie. Le juge Borrel se serait embrasé à côté de sa voiture après s'être aspergé d'essence et aurait descendu l'à-pic avant de s'effondrer mort en bas de la falaise.

Cette thèse fut d'abord accréditée par le fait que Bernard Borrel avait retiré Francs sur son compte. De plus, d'après plusieurs rumeurs concernant sa vie personnelle, il aurait eu des liaisons et aurait été sur le point de divorcer. Interrogée par la gendarmerie française avant la veille de son rapatriement, Borrel tait, maladroitement aux yeux des enquêteurs, l'existence de ces lettres et des liquidités. Pire, elle demande expressément à son entourage de n'en rien dire. Ces rumeurs concernant son mari n'ont cependant jamais été confirmées et sont suspectées par Borrel d'être des inventions répandues dans le but d'étayer a posteriori la version du suicideElysabeth Borrel et Bernard Nicolas, Un Juge assassiné, Flammarion, , 383 p.

Un rapport de la DGSE conclut au suicide et au peu d'arguments en faveur de l'hypothèse d'un assassinat. Le gouvernement français soutient alors l'actuel président djiboutien dans l'affaire.

L'enquête judiciaire L'instruction du parquet de Toulouse Se fondant sur une autopsie effectuée en février 1996, l'instruction conclut dans un premier temps à la thèse du suicide.

Le dépaysement à Paris Le , le dossier Borrel est dépaysé à Paris. En novembre, un nouveau magistrat instructeur est désigné, Marie-Paule Moracchini, bientôt secondée par Roger Le Loire. L'enquête est confiée à la brigade criminelle, qui met deux années pour conclure en que .