Le Bloc populaire canadien (également appelé le Bloc populaire) est un ancien parti politique québécois fondé en 1942 et disparu en 1948.

Né en pleine crise de la conscription au Canada, ce parti était présent à la fois sur la scène fédérale, avec une aile dirigée par Maxime Raymond, et sur la scène québécoise, avec une aile dirigée par André Laurendeau. S'opposant à la participation à la guerre, ce parti est né en réaction aux mesures imposées par la Loi sur les mesures de guerre et à la politique d'expansion du pouvoir fédéral au Québec durant la Seconde Guerre mondiale.

Lors de leurs rassemblements politiques dans les années 1940, les membres du Bloc populaire arboraient un symbole distinctif : un pendentif en bois en forme de cube, représentant la solidarité et la fermeté du mouvement face aux pressions extérieures. Les réunions partisanes étaient également rythmées par un hymne officiel, Le chant du Bloc populaire, composé en 1944 par le jeune virtuose André Mathieu pour chant et piano, et enregistré sur disque sous la direction d’Arthur Laurendeau, le père d’André Laurendeau.

Puisant dans les mêmes idées politiques que celles de l'Action libérale nationale et du Parti national, le Bloc populaire a cherché à offrir une troisième voie autonomiste, interventionniste, anticonscriptionniste et anti-impérialiste (britannique et américain) entre le Parti libéral d'Adélard Godbout et l'Union nationale de Maurice Duplessis.

Lors des Élections générales québécoises de 1944, le Bloc populaire récolte 15,2 % des suffrages exprimés. En raison du mode de scrutin uninominal majoritaire à un tour, le parti ne parvient à faire élire que quatre députés à l'Assemblée législative :

André Laurendeau dans la circonscription de Montréal-Laurier (34,62 % des voix) ; Édouard Lacroix dans la circonscription de Beauce (29,30 % des voix) ; Albert Lemieux dans la circonscription de Beauharnois (circonscription provinciale) (45,83 % des voix) ; Ovila Bergeron dans la circonscription de Stanstead (29,16 % des voix). Bien que le parti n'ait fait élire que quatre députés en 1944, le Bloc populaire a servi de tremplin politique pour de jeunes militants nationalistes et anti-conscriptionnistes. C'est le cas de Jean Drapeau, qui s'était d'abord présenté sous cette bannière lors d'une élection partielle fédérale dans Outremont (circonscription fédérale) en 1942, avant d'être candidat bloquiste défait dans la circonscription provinciale de Jeanne-Mance lors du scrutin de 1944. Sa campagne de 1942 avait notamment été soutenue par le militant Michel Chartrand.

Histoire

Crise de la conscription

En octobre 1939, les Québécois élisent un nouveau gouvernement formé par le Parti libéral, dirigé par Adélard Godbout. En prenant le pouvoir, Godbout s'était engagé à s'opposer au service militaire obligatoire, une mesure à laquelle la vaste majorité des Québécois s'opposait également. L'année suivante, lors des élections fédérales de mars 1940, le Parti libéral de Mackenzie King s'était lui aussi engagé à ne pas imposer la conscription aux Canadiens. Cette promesse lui avait permis de récolter une majorité d'appuis au Québec, assurant ainsi sa réélection à la tête du gouvernement fédéralPierre Drouilly, Atlas des élections fédérales au Québec. Élection canadienne du 26 mars 1940, Fondation Lionel-Groulx, 2014. Consulté le 5 avril 2023..

Deux ans plus tard, la situation nationale et internationale a considérablement évolué. Voyant le nombre de soldats volontaires chuter au Canada, soumis aux pressions de Londres et de l'opinion publique du Canada anglais, le gouvernement de Mackenzie King décide de revenir sur sa promesse de 1940 et d'ouvrir la porte au service militaire outremer obligatoire. Il annonce alors la tenue d'un plébiscite sur la question pour Lionel Groulx, Mes mémoires, t. 4 : 1940-1967, Éditions Fides, Montréal, 1967, p. 106-107. Consulté le 11 avril 2023..

Fondation de la Ligue pour la défense du Canada Pour un grand nombre de Canadiens français, ce plébiscite est une trahison. En réaction, dès l'hiver 1942, un large mouvement d'opposition se forme au Québec. Des personnalités de toutes les formations politiques et des organisations les plus influentes (l'Union catholique des cultivateurs, les Syndicats catholiques, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, les Voyageurs de commerce, les mouvements de jeunesse et La Ligue d'Action nationale) se réunissent en une large coalition et forment le la « Ligue pour la défense du Canada« "Nulle province et nul groupe ethnique ne sauraient s'abstenir ou se taire" », Le Devoir, 7 février 1942, p. 1. ».

En politique, la Ligue trouve ses appuis chez onze députés fédérauxSurnommé le « groupe des "Onze" » par la presse de l'époque, ce groupe se compose des députés Maxime Raymond (Beauharnois-Salaberry), Wilfrid Lacroix (Québec—Montmorency), Pierre Gauthier (Portneuf), Charles Parent (Québec-Ouest-et-Sud), Alphida Crète (Saint-Maurice—Laflèche), Jean-François Pouliot (Témiscouata), Édouard Lacroix (Beauce), ainsi que d'Emmanuel d'Anjou (Rimouski), Louis-Philippe Lizotte (Kamouraska), Maurice Bourget (Lévis) et Lionel Bertrand (Terrebonne). Un autre député, Liguori Lacombe (Laval—Deux-Montagnes), rompt également avec le gouvernement King et fonde un nouveau parti, le Parti canadien, en guise de protestation. et chez plusieurs personnalités québécoisesPierre Vigeant, « La désagrégation du parti libéral québécois », Le Devoir, 18 décembre 1944, p. 1.. Ses principaux porte-paroles sont Maxime Raymond (député fédéral de Beauharnois-Laprairie, « disciple resté fidèle à [Henri] Bourassa, libéral en politique, mais indépendant d'esprit »), Paul Gouin (ancien chef de l'Action libérale nationale), Lionel Groulx (intellectuel nationaliste influent), Georges Pelletier (directeur du journal Le Devoir, « l'un des journalistes les plus intelligents et les plus vigoureux de son tempsLionel Groulx, Mes mémoires, t. 4 : 1940-1967, Éditions Fides, Montréal, 1967, p. 117. »), Gérard Filion (journaliste), Jean Drapeau (avocat), André Laurendeau (intellectuel et disciple de Groulx) et Henri Bourassa. La Ligue est financée en grande partie par Édouard Lacroix, député fédéral de Beauce, homme d'affaires influent et ex-bailleur de fonds de l'Action libérale nationale.

La Ligue se donne pour mission de défendre le Québec et les Canadiens français face aux restrictions imposées par Ottawa pour la guerre (censure, rationnement, couvre-feu, contrôle des prix et des salaires, etc.). Surtout, elle demande à la population de répondre par « [u]n NON digne, mais ferme, sans équivoque« Manifeste au peuple du Canada », L'Action nationale, janvier 1942, p. 48-50. Consulté le 4 avril 2023. » au plébiscite sur la conscription. Sa campagne de mobilisation au Québec est une réussite : 72,1 % de la population vote pour le Non. Toutefois, dans l'ensemble du Canada, le Oui l'emporte avec 63,3 % des voix. Ces résultats permettent alors au gouvernement King de rendre le service militaire obligatoire.

Fondation du Bloc populaire canadien vignette|En 1942, Maxime Raymond devient le chef du Bloc populaire. vignette|Édouard Lacroix joue un rôle important dans l'organisation et le financement du Bloc populaire, de 1942 à 1945. Malgré la victoire du Oui au plébiscite, le succès de la mobilisation de la Ligue motive ses membres à fonder un nouveau parti politique. Le , le député Maxime Raymond annonce la fondation du Bloc populaire canadien« Max. Raymond forme un troisième parti », La Patrie, 9 septembre 1942, p. 11. Consulté le 4 avril 2023..

Ce nouveau parti est présent à la fois sur la scène fédérale et sur la scène québécoise. Se voulant distinct des « vieux partis » (libéral et conservateur)Lionel Groulx, Mes mémoires, t. 4 : 1940-1967, Éditions Fides, Montréal, 1967, p. 117-118. Consulté le 11 avril 2023. et « indépendant des forces financières et des groupes d'intérêt du grand capitalExposé d'André Laurendeau cité par Simonne Monet-Chartrand dans Robert Comeau, Lucille Beaudry (dir.), André Laurendeau : un intellectuel d'ici, Presses de l'Université du Québec, 1990, p. 28. Consulté le 21 avril 2023. », il s'inspire de la doctrine sociale de l'Église (qui avait elle-même inspiré le programme de l'Action libérale nationale en 1935) et des nationalismes d'Henri Bourassa et de Lionel Groulx. Le Bloc populaire défend donc une politique réformiste et nationaliste articulée autour de trois thèmes : l'indépendance du Canada par rapport à l'impérialisme britannique, le respect de l'autonomie des provinces au sein de la fédération canadienne, et la mise en place de réformes administratives, sociales et économiques au QuébecMaxime Raymond, Programme fédéral du Bloc : causerie prononcée les 9 et 10 octobre 1943 aux postes CKAC et CHRC, p. 5. Consulté le 5 avril 2023..

S'il tente de se faire le porte-voix des nationalistes canadiens-français sur la scène fédérale, au Québec, le parti se retrouve en concurrence directe avec l'Union nationale de Maurice DuplessisPaul-André Comeau, Le Bloc populaire : 1942-1948, Québec Amérique, Montréal, 1982, p. 230..

Programme En premier lieu, le Bloc populaire propose de rompre les liens entre le Canada et l'Angleterre afin de marquer l'indépendance du Canada. Au niveau institutionnel, il réclame la nomination d'un citoyen canadien au poste de Gouverneur général et l'abolition des appels au Comité judiciaire du Conseil privé de Londres. Il réclame aussi le rapatriement de la constitution et la mise en place d'un processus d'amendement de cette dernière. Au niveau des symboles du Canada, il réclame également l'adoption d'un drapeau et d'un hymne national distinctifsPaul-André Comeau, Le Bloc Populaire, Éditions Québec Amérique, Montréal, 1982, p. 208-210. Consulté le 11 avril 2023..

En deuxième lieu, le Bloc propose une série de réformes affirmant l'autonomie du Québec. Il réclame la rétrocession du Labrador (rattaché à Terre-Neuve depuis 1927 à la suite d'une décision du Conseil privé de Londres). Il demande aussi la création d'une politique du logement, d'un régime d'allocations familiales, d'une assurance-maladie (pour les « classes nécessiteuses »), l'adoption d'une loi sur les relations ouvrières, l'établissement d'un réseau radiophonique québécois (pour faire contre-poids à Radio-Canada), la mise en place d'un revenu minimum garanti, et le retour aux provinces des pouvoirs de taxation cédés à Ottawa, en particulier l'impôt sur le revenu des particuliers. Cherchant à lutter contre les monopoles privés (« trusts »), le Bloc propose également que l'État prenne en charge plusieurs secteurs d'activité (logement, textile, transport, agro-alimentaire) par le biais de coopératives ou, dans des cas plus précis, par la nationalisationPaul-André Comeau, Le Bloc Populaire, Éditions Québec Amérique, Montréal, 1982, p. 212-215. Consulté le 11 avril 2023..

En troisième lieu, le Bloc propose des mesures pour assainir la vie publique au Québec, notamment l'abolition du Conseil législatif du Québec (pour le remplacer par une « commission de la législation » inspirée du Conseil d'État de France), l'élimination du favoritisme (trafic d'influence ou « patronage ») et des abus pratiqués par les libéraux et conservateurs, la modification de la loi électorale (afin de réviser le découpage des circonscriptions et de contrôler les dépenses électorales), l'uniformisation des lois municipales et scolaires dans un code unique et cohérent, et la réforme de l'administration judiciairePaul-André Comeau, Le Bloc Populaire, Éditions Québec Amérique, Montréal, 1982, p. 193, 198-204. Consulté le 11 avril 2023..

Dans son ensemble, le programme du Bloc populaire vise à faire de l'État un instrument au service de la collectivité canadienne, et surtout canadienne-françaisePaul-André Comeau, Le Bloc populaire : 1942-1948, Québec Amérique, Montréal, 1982, p. 208-218..

Débuts

Élection partielle dans Outremont — novembre 1942