vignette|Vladimir Lénine. Le léninisme, parfois nommé bolchévisme, est une idéologie politique dérivée du marxisme se réclamant de Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine (1870-1924), de ses écrits, de son action et de ses idées en matière d'organisation et de stratégie politiques. L'expression est d'abord apparue pour désigner les partisans de Lénine au sein du POSDR ; elle a ensuite désigné la pratique organisationnelle qui avait conduit au succès de la révolution d'Octobre, et a ensuite englobé dans son ensemble l'idéologie des bolcheviks, pour devenir la doctrine dominante du mouvement communiste durant le .
Le léninisme se distingue en premier lieu en faisant du parti politique d'avant-garde un élément crucial du processus révolutionnaire et de la lutte des classes, et en lui donnant un rôle dirigeant dans le cadre de la dictature du prolétariat. Le terme de léninisme est cependant utilisé pour englober non seulement les idées et la pratique politique de Lénine lui-même, mais également les différents courants qui se réclament d'interprétations — parfois contradictoires — de sa pensée.
À partir de l'époque stalinienne, l'expression « marxisme-léninisme » est utilisée pour désigner conjointement les versions du marxisme et du léninisme en vigueur en URSS et au sein de l'Internationale communiste puis, après la Seconde Guerre mondiale, dans l'ensemble des régimes communistes.
Au sein de la pensée marxiste et communiste, certains marxistes se sont montrés critiques et opposés vis-à-vis du léninisme, par exemple les communistes de conseils ("conseillistes").
Origines
Vladimir Oulianov, le futur Lénine, est séduit dans sa jeunesse par le marxisme, mais aussi par les idées de Piotr Tkatchev (1844-1886), qui prône la prise du pouvoir par une minorité révolutionnaire. Il est influencé non seulement par les idées de théoriciens socialistes comme Gueorgui Plekhanov, mais aussi par le terrorisme individuel pratiqué au par certains groupes révolutionnaires russes comme Narodnaïa Volia sous l'Empire russeAlexandre Oulianov, le frère aîné de Lénine, était d'ailleurs membre de Narodnaïa Volia. Il fut condamné à mort, après une tentative d'attentat contre l'empereur Alexandre III..
Lénine se considère comme un marxiste orthodoxe et reprend les grilles d'analyse de l'économie marxiste et du matérialisme historique ; il n'en fait pas moins preuve d'une capacité de souplesse dans ses idées, qui évoluent beaucoup en fonction de la nécessité de s'adapter aux circonstances et au contexte politique du moment. Militant du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, il s'emploie dans ses écrits à appliquer la théorie marxiste au contexte russe, et à déterminer la manière la plus adaptée de faire triompher la révolution dans ce pays essentiellement rural, gouverné de manière autocratique. Lénine juge que la Russie, pays européen dans son modèle économique, demeure plongée dans l' - synonyme, dans son vocabulaire, de despotisme et d'arriération - sur le plan politique. Le développement du capitalisme est dès lors entravé en Russie par les structures sociales, qui s'apparentent à un système de castes : il appartient aux révolutionnaires de donner l'impulsion historique décisive qui anéantira les , la Russie devant rattraper son retard en la matière avant de passer au socialisme. Du fait du contexte particulier du pays, l'évolution ne saurait être spontanée : dans la brochure Que faire ?, qu'il publie en 1902, Lénine plaide pour une révolution qui serait organisée par des qui constitueraient l' de la classe ouvrière et seraient, en Russie, les porteurs de la conscience de classe et de la théorie révolutionnaire, dont les ouvriers n'ont pas un sens inné. Le contexte social et politique de l'Empire russe empêchant le développement de la lutte des classes, il appartient dès lors au Parti de la créer : la bourgeoisie n'existant pas en Russie au sens occidental du terme, il appartient au Parti des de se substituer à elle pour tenir un rôle d'accélérateur de l'Histoire. Dès lors, le Parti n'est plus un produit de la lutte des classes : c'est lui, au contraire, qui la produit, en permettant aux intellectuels porteurs de la conscience de fusionner avec le mouvement ouvrier et de lui apporter le savoir. Lénine s'efforce également d'adapter les schémas historiques marxistes à la situation sociale de la Russie. La pensée marxiste envisage traditionnellement l'éclatement de la révolution dans des pays industrialisés et développés, et néglige par conséquent le potentiel d'un pays majoritairement agricole comme la Russie ; elle privilégie également le rôle historique de la classe ouvrière, identifiant la paysannerie à la petite bourgeoisie. Lénine souligne au contraire le rôle des paysans dont il juge que, convenablement encadrés par le prolétariat et son Parti, ils peuvent devenir une force révolutionnaire.
vignette|redresse|Timbre soviétique à l'effigie de Lénine.
En matière d'organisation du Parti, Lénine plaide pour l', soit l'acquisition par l'avant-garde révolutionnaire d'une volonté unique qui devient dès lors , les volontés individuelles disparaissant au profit de la volonté du Parti. Lénine multiplie ainsi les métaphores comparant le Parti à une usine, à une armée, à une machine ou à un orchestre. Le Parti tel que le conçoit Lénine est avant tout une organisation de professionnels, fonctionnant selon une stricte division du travail : Lénine prône à ce titre l'adoption du principe du centralisme démocratique, soit la alliée à l'. Lénine élabore cette formule au moment où le POSDR est divisé entre bolcheviks et mencheviks : le concept de centralisme démocratique est donc censé permettre la cohabitation de groupes rivaux au sein d'un même parti. Cependant, Lénine n'envisage nullement d'organiser le Parti selon un modèle parlementaire, la cohabitation avec les mencheviks lui étant imposée. À ses yeux, le Parti ne saurait être un . Toute vérité est, pour Lénine, de type scientifique, ce qui ne laisse pas de place au débat : les militants doivent, en tant que professionnels, se soumettre à la . La notion de centralisme démocratique implique dès lors que les militants observent de manière stricte les consignes d'action, une fois celles-ci décidées au sein des organes de direction du Parti. L'existence du terme léninisme est attestée dès 1903, époque de la rupture entre bolcheviks et mencheviks : le mot est alors employé de manière péjorative par les adversaires de Lénine, pour désigner le courant animé par ce dernier. Dans les années qui précèdent la révolution de 1917, les idées de Lénine en matière d'organisation partisane ne font pas l'unanimité, y compris dans les rangs révolutionnaires. Léon Trotski, qui s'alliera par la suite à Lénine, parle d'une qui aboutirait à la domination d'un dictateur, tandis que Rosa Luxemburg juge que les conceptions léninistes ne peuvent que conduire au despotisme d'une intelligentsia.
Dans le contexte de la révolution de 1905, Lénine analyse le rôle des soviets comme nouveau moyen de lutte, jugeant que ceux-ci doivent être pénétrés et dirigés par le Parti, qui devra conserver un rôle dirigeant dans le cadre du processus révolutionnaire. C'est également à cette époque que Lénine théorise le concept de pour combattre les contre-révolutionnaires.
En 1909, alors qu'il polémique, à l'intérieur du courant bolchevik, avec le courant de la Construction de Dieu animé par Bogdanov, Lénine engage le combat sur le terrain philosophique en publiant l'ouvrage Matérialisme et empiriocriticisme. Il y expose sa définition du matérialisme dialectique et présente sa propre théorie de la connaissance : il dénonce toute compromission du marxisme, nécessairement athée, avec la sensibilité religieuse, et s'en prend au passage au positivisme scientifique d'Ernst Mach dont Bogdanov se réclame. Lénine affirme la nécessité de , ce qui implique de choisir forcément son camp entre et . L'idée fondamentale de Lénine est que, par le biais du matérialisme dialectique, la représentation en général devient un reflet de la réalité objective, la pensée humaine étant par conséquent capable d'atteindre . Dans cette optique, le développement des sciences ne peut que confirmer le matérialisme, Lénine concevant la pensée marxiste comme étant elle-même d'essence scientifique. En prônant une philosophie marxiste , Lénine transpose sur le terrain philosophique sa conception de l'organisation politique, dont les fondements sont la séparation en deux camps radicalement opposés et une stricte discipline du camp révolutionnaire. Il se montre par ailleurs le plus violemment athée des intellectuels marxistes de son temps.
Dans l'ouvrage L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme, rédigé durant la Première Guerre mondiale, Lénine analyse l'impérialisme comme un capitalisme marqué par la domination du capital financier sur le capital industriel : il voit dans le conflit en cours une lutte entre impérialismes rivaux pour le partage du monde, et pronostique la transformation de la guerre entre nations en une guerre entre bourgeois et prolétaires. Plus largement, il analyse la guerre mondiale comme l'expression du début du pourrissement du régime capitaliste. À la vision traditionnelle de Marx, chez qui la révolution socialiste consiste en une expropriation des grands capitalistes, Lénine substitue une vision apocalyptique de l'agonie du capitaliste, dans le cadre de conflits gigantesques. Boukharine exerce une certaine influence sur la pensée de Lénine, notamment pour les questions de l'impérialisme et de la dictature du prolétariat.
Durant la révolution russe et peu avant la révolution d'Octobre, Lénine rédige le traité marxiste L'État et la Révolution. Cet ouvrage aborde notamment la question de l'État et du gouvernement sous la dictature du prolétariat, thème que Marx et Engels n'avaient pas détaillé. Lénine y résume le processus historique révolutionnaire qu'il déduit de sa lecture des œuvres de Marx et Engels, identifiant la évoquée par Marx dans Critique du programme de Gotha à la phase de socialisation de la force du travail. Après le renversement du capitalisme par le biais d'une révolution violente, les moyens de production passeront sous un régime de propriété sociale, c'est-à-dire sous contrôle de l'État. Cette phase dite du , c'est-à-dire du collectivisme économique, correspond à la phase de la société communiste : l'État subsistera sous la forme d'un , expression de la dictature du prolétariat. Pour Lénine, cette forme de pouvoir politique n'est qu'un , le pouvoir y étant exercé par le prolétariat, qui use d'un contre ses anciens oppresseurs et prend possession des moyens de production . Les éventuels commis par certaines personnes seront réprimés par , qui exercera la répression en lieu et place de l'ancien appareil d'État. Après ce stade, dont Lénine ne précise pas la durée, l'État s'éteindra ensuite progressivement de lui-même, pour aboutir finalement à la phase , c'est-à-dire celle de la société sans classes et du communisme intégral où règnera l'égalité parfaite. Lénine, tout en prônant l'application de la démocratie, se positionne à l'encontre de la démocratie parlementaire et ignore la notion de pluralismeAndré Piettre, Marx et marxisme, Presses universitaires de France, 1966, Vladimir Ilitch Lénine, L'État et la Révolution, Gonthier, 1964, .