vignette|Une rare photographie montrant l'exécution d'un militaire français lors de la Première Guerre mondiale, probablement au début du conflit.
Les désignent généralement la série de révoltes ayant eu lieu au sein des forces armées françaises de mai à , pendant la Première Guerre mondiale. Des mutineries ont toutefois eu lieu la même année dans les forces armées d'autres pays et s'étalent en France d'avril à .
De nombreux facteurs expliquent cette rébellion française, notamment l'échec humiliant de la bataille du Chemin des Dames au , offensive dirigée par le général Nivelle qui entraîna environ (morts, disparus et blessés) côté français. Les conditions de vie effroyables auxquelles devaient faire face les soldats français eurent également un impact sur l'état d'esprit des troupes. Cette accumulation provoqua une montée de la colère parmi une partie des hommes au front qui décidèrent de se révolter contre les ordres reçus de l'état-major.
Mutineries antérieures Selon Antoine Prost :En fait, il existe, tout le long du conflit, de multiples rejets de la guerre, qui prennent des formes variées : retard à revenir de permission, désertion, automutilation, refus d'obéir, quelques fraternisations, la forme la plus simple d'opposition étant de se laisser faire prisonnier. Comme le dit un soldat allemand, capturant des Français dans un abri en 1916 : « Beau jour pour vous ; guerre finie pour vous, camarades, tandis que nous, tous kaput. » Les soldats ont compris très tôt, notamment après l'échec de l'offensive de Champagne, en septembre 1915, que le conflit allait durer et qu'ils allaient continuer à s'entre-tuer pour un résultat improbable.À Verdun, en , deux compagnies épuisées (un peu plus de 200 hommes) ne veulent pas en fin d'après-midi remonter en ligne dans un secteur très dur alors qu'elles viennent d'en descendre difficilement la nuit précédente. Les officiers, jusqu'au général commandant la division, tentent de faire revenir le commandement sur cet ordre qu'ils jugent absurde. Face au refus, les officiers convainquent les soldats d'obéir. Mais l'affaire est ébruitée et 35 « mutins » sont traduits devant le conseil de guerre de la division, qui ne prononce qu'une condamnation à mort. Cette mutinerie marque la fin de la carrière du général de division en poste.
On dénombre pour refus d'obéissance en 1914, en 1915 et en 1916.
Le contexte vignette|Front de l'Aisne en 1917.
L'échec de l'offensive Nivelle En 1917, après trois années d'une guerre meurtrière et indécise, la lassitude touche l'ensemble des armées européennes, dont le moral est au plus bas.
Parmi les troupes françaises, le coût humain élevé de l'offensive Nivelle sur le chemin des Dames au printemps 1917, dont les gains sont seulement tactiques, les conditions de vie effroyables dans le froid, la boue, les bombardements d'artillerie et la rareté des permissions, tous ces facteurs s'additionnent et provoquent une montée de la protestation parmi les hommes au front.
L'espoir suscité par l'offensive avait été énorme à la veille du : le général Nivelle promettait la fin de la guerre et donc, pour chaque soldat, le retour chez soi. L'offensive ayant été enrayée face aux fortifications allemandes, puis terminée sur ordre du gouvernement fin avril, la déception et la colère grondent : les soldats ont l'impression que la bataille a été mal préparéeRejoignant en cela, sans le savoir, l'opinion de Lyautey, ministre de la Guerre..
Le , une compagnie refuse de monter au front pour participer à une attaque prévue le 5.
Or, début mai, l'ordre est donné de reprendre l'offensive dans les mêmes conditions sur un terrain toujours aussi désavantageux pour les Français. Face à l'entêtement de l'état-major qui souhaite poursuivre cette offensive à outrance, des mutineries éclatent et gagnent progressivement toutes les armées le long du front pendant huit semaines. À leur paroxysme, elles touchent sur les 110 qui composent l'Armée française.. Selon Denis Rolland, de seraient impliqués dans collectifs d'indiscipline.
Beaucoup de mutins ou de protestataires sont des soldats aguerris, qui ont prouvé leur valeur au combat. Ils demandent moins un arrêt de la guerre qu'un commandement plus soucieux de la vie des soldats et plus attentif aux conditions réelles du combat moderne.
Facteur aggravant, les combattants du front découvrent lors de leurs permissions les « embusqués », personnes pourvues d'emplois les mettant à l'abri du service sur le front. L'augmentation des contacts et des transits par Paris leur montre une population parisienne se souciant peu de leur sort. Ils élargissent cette impression de dédain à l'ensemble de la classe politique ainsi qu'au haut commandementEntretien avec André Bach, « Il y a cent ans, la crise des mutineries », La Nouvelle Revue d'histoire, 90, mai-juin 2017, 23-26. Enfin, le fait que les unités soient massées sur un espace réduit afin d'exécuter l'offensive Nivelle favorise la propagation rapide entre régiments différents de ce sentiment d'exaspération.
Une influence russe ?
Le général Franchet d'Espèrey, qui commandait le groupe d'armée Nord touché par les mutineries, a écrit : Source : Archives militaires de Vincennes, Service historique de la Défense (dorénavant SHD), 6N146-7, rapport du général Duchêne du 4 juin 1917, cité par Laurent Refuveille.. Il a d'abord pensé à un complot socialiste, précise Laurent Refuveille (historien à l'université de Lorraine), . Selon Guy Pedroncini cet avis d'Espèrey est aussi celui commandementGuy Pedroncini, Les mutineries de 1917, Paris, PUF, 1999, ..
L'historiographie a pendant longtemps fait de ces mutineries une simple conséquence de la Révolution russe de 1917. Si celle-ci ainsi que la montée de l'Internationale jouent un rôle dans cette grande crise, notamment à travers des tracts et certains journaux révolutionnaires (parfois subventionnés par la propagande allemande), elles ne sont généralement plus considérées comme d'importance primordiale car la raison principale se situe bien dans le refus de participer à des attaques répétées.
Peut-être les soldats français sont-ils influencés par l'exemple des soldats russes qui combattent à leurs côtés. En effet, les survivants des de deux brigades russes, venues sur le front français en , refusent de continuer le combat après l'offensive Nivelle et de nombreuses pertes. Mais c'est avant tout l'annonce tardive de la Révolution de février en Russie qui va motiver ces troupes pour réclamer leur rapatriement. Prudemment, l'état-major français les confine dans un camp à l'arrière où ils vont fêter le . Puis, expédiés dans le camp de La Courtine dans la Creuse, les mutins russes décident de renvoyer leurs officiers et de s'autogérer, notamment en élisant leurs représentants. Ceux-ci vont mener pendant trois mois les négociations avec les autorités russes du gouvernement provisoire qui refusent leur retour vers leur pays.
Finalement, l'assaut est donné le par des troupes françaises et le concours d'artilleurs russes. Les combats font une centaine de morts chez les insurgésHistoire des soldats russes en France 1915-1920, L’Harmattan, .. Les brigades seront dissoutes et leurs dirigeants arrêtés. Après la Révolution d'Octobre et la paix de Brest-Litovsk, il est encore moins question de les rapatrier. On leur ordonne d'intégrer des compagnies de travail. Ceux qui refusent seront envoyés dans des camps disciplinaires en Algérie. Les premiers soldats ne rentrent en Russie que .
Selon Philippe Bernard :Franchet D'Espérey, en particulier, était le plus ardent propagateur de cette idée d'un complot de type bolchevique. Cette interprétation de l'événement permettait d'établir un lien direct entre les mutineries et l'échec du plan Nivelle, ce qui mettait le Haut Commandement à l'abri de critiques et de sanctions trop sévères. Nivelle, que certains parlementaires avaient parlé de traduire en Haute Cour, finit par recevoir le gouvernement général de l'Algérie.
Déroulement des mutineries
Les formes de mutinerie Dans l'armée française, de nombreux soldats s'infligent des mutilations volontaires pour quitter le front. Mais les médecins militaires décèlent ces blessures par les traces de poudre entourant le point d'entrée de la balle, et les intéressés sont sévèrement punisJournal de marche et des opérations de l'hôpital d'évacuation , Bibliothèque du Val-de-Grâce.
Les mutineries se manifestent essentiellement par des refus de certains soldats de plusieurs régiments de monter en ligne. Ces soldats acceptent de conserver les positions, mais refusent de participer à de nouvelles attaques ne permettant de gagner que quelques centaines de mètres de terrain sur l'adversaire, et demandent des permissions. Ces refus d'obéissance s'accompagnent de manifestations bruyantes, au cours desquelles les soldats expriment leurs doléances et crient de multiples slogans dont le plus répandu est « À bas la guerre ! ».
Mettre fin aux mutineries de 1917 vignette|Lettre de Pétain au ministre de la guerre 29 mai 1917.
Le rôle de Pétain Le remplacement du général Nivelle par Philippe Pétain comme général en chef des armées ne les éteint que progressivement. Pétain parvient à calmer ces rébellions en adoptant une stratégie moins offensive que son prédécesseur afin de limiter les pertes en hommes. Il prend également plusieurs mesures visant à améliorer le sort des poilus, concernant entre autres les cantonnements, la nourriture, les tours de permissions… Toutefois, le pic d'intensité des refus collectifs d'obéissance se situe entre le et le , soit après la nomination du général Pétain (). Les mesures prises par celui-ci pour faire cesser les mutineries mettent donc environ un mois à faire leur effet. Les condamnations à mort sont pour l'essentiel prononcées au cours de . Cependant l'image d'un maréchal diffusée par la propagande de l'époque est réfutée aujourd'hui, le maréchal Pétain restait partisan, comme l'ensemble des officiers de l'époque, d'une répression dure où il fallait mater les meneurs.
La loi du (passée grâce à Paul Meunier), « relative au fonctionnement et à la compétence des tribunaux militaires en temps de guerre » prévoit que , et que le conseil de guerre . De plus, le décret du dispose que . Toutefois, à la demande du général Pétain, un décret en date du supprime toute voie de recours pour les militaires reconnus coupables de « rébellion, insubordination et embauchage de militaires ». ..
Conséquences des mutineries
Répression des mutins Cette grande crise au sein de l'armée française amène son lot de sanctions contre les mutins. Environ en rapport avec ces mutineries sont prononcées par les conseils de guerre, avec une large échelle de peines. Il y a entre autres aux travaux forcés ou à de longues peines de prison et à mort dont 49 sont effectivesChiffres officiels donnés par le gouvernement fin juin 1917, voir H. Castex, Guy Pedroncini évalue ces condamnations à mort entre 60 et 70. Selon Denis Rolland, historien français, il y aurait eu environ ., parmi lesquelles 26 pour actes de rébellion collective commis en juin ou . Les autres condamnations à mort sont commuées en peines diverses : renvoi en première ligne, travaux forcés...