Le Cantar de mio Cid est une chanson de geste d’un auteur espagnol inconnu qui relate, en s’inspirant des dernières années de la vie du chevalier castillan Rodrigo Díaz de Vivar, dit el Cid Campeador, les prouesses d’un héros exemplaire. L’épopée, dont la version conservée comporte , est consignée sur un manuscrit du , copie d’un autre manuscrit, de 1207, lui-même copie d'un texte plus ancien de quelques années.
Il s’agit de la première œuvre poétique notable de la littérature espagnole et de l’unique chant épique en castillan parvenu jusqu’à nous intégralement, abstraction faite de trois feuillets disparus, lesquels peuvent être reconstitués à partir des prosaïsations réalisées ultérieurement à l’initiative d’Alphonse le Sage (les chroniques alphonsines).
L’argument du poème se résume comme suit : accusé faussement de s’être approprié les tributs qu’il avait mission de collecter, le Cid est frappé de bannissement par le roi et obligé de quitter ses terres. Au cours de son périple dans les marches de Castille, il remporte la victoire sur le comte de Barcelone don Raimond, puis se dirige vers Valence, alors aux mains des Maures, dont il s’empare. Grâce à cette conquête et à la cinquième part du butin de guerre fidèlement et méticuleusement envoyé au roi, celui-ci pardonne au Cid. Les infants de Carrión, issus de la haute noblesse, demandent en mariage les filles du Cid. Alors, pour se venger des humiliations subies à Valence en raison de leur couardise avérée, ils molestent gravement leurs épouses. Renonçant à une vengeance privée, le Cid s'adresse à la justice, obtient gain de cause et marie ses filles à des princes royaux. L’intrigue répond ainsi à une structure « en W », déterminée par deux cycles successifs (possession–perte–restauration–perte–restauration) parcourus par le héros.
Sur le plan prosodique, le poème se compose de vers de longueur variable, anisosyllabiques (bien que les vers de quatorze à seize syllabes prédominent), divisés en deux hémistiches que sépare la césure. Les vers se regroupent non en strophes mais en laisses (tiradas, en espagnol), c’est-à-dire en ensembles de vers partageant une seule et même rime assonante et constituant une unité de sens.
Après sa première édition en 1779, la plupart des éditeurs ont en outre, eu égard aux pauses indiquées après les vers 1084 et 2277, divisé le texte en trois « chants » (cantares), de longueur sensiblement égale, encore que d’autres aient jugé plus pertinente la subdivision du texte en deux parties principales, épousant mieux la structure « en W ».
En plus d’être l’épopée nationale de Castille et l’une des œuvres majeures du Moyen Âge européen, le Cantar de mio Cid a aussi inauguré vers la fin du , sous l’impulsion de Ramón Menéndez Pidal, la pratique de la philologie comme science moderne en Espagne, et fait l’objet de plusieurs controverses, portant en particulier sur :
sa prosodie : il est désormais admis que le pied métrique, qui caractérise la chanson de geste française, n’est guère applicable ici. La métrique du Cantar, faisant peu de cas du nombre de syllabes, s’appuie sur des vers anisosyllabiques au rythme accentuel (c’est-à-dire prenant pour critère le nombre de syllabes accentuées), divisés en deux hémistiches par une césure, dont le nombre de syllabes oscille entre trois et onze, où les nombres les plus fréquents sont, par ordre décroissant, sept, huit et six. sa paternité : le manuscrit conservé ne portant pas de nom d’auteur, quantité de supputations ont vu le jour, mais il est généralement admis, en considération d'un ensemble de données historiques et sociales, qu’il y a un auteur unique, cultivé, possédant de profondes connaissances juridiques (peut-être notaire ou scribe de son état) et sans doute familier de la zone autour de Burgos, de La Alcarria et de la vallée de la rivière Jalón. sa date de composition : après plusieurs datations divergentes, dont l'une qui situait la composition du Cantar vers 1140, un faisceau d’arguments historiques et culturels (dont des références à des faits et à des situations renvoyant à la fin du , imputables ni à une intercalation, ni à un remaniement effectués par des copistes ultérieurs) ont conduit à le dater aux alentours de 1200. l’historicité : pour la première partie de sa trame, le poème s’inspire de la dernière partie de la vie du personnage historique Rodrigo Díaz, c’est-à-dire des événements biographiques survenus après son bannissement par Alphonse VI en 1081. Cependant, il n’en donne pas une relation fidèle, mais une vision littéraire, parfois altérée ou fictive, pour satisfaire aux fins poétiques et idéologiques de l’auteur. La deuxième partie est totalement inventée. les influences et sa singularité : pour les données historiques, l’auteur à probablement puisé dans l’Historia Roderici (Histoire de Rodrigue), chronique biographique de Rodrigo Díaz, écrite en latin entre 1144 et 1147, ainsi que dans d’autres sources d’origine diverse, dont au premier chef la tradition orale, et peut-être dans quelque chanson de geste antérieure sur le Cid. Ces matériaux ont été librement remaniés et complétés par l’imagination de l’auteur. Sur le plan littéraire, la discussion a porté sur l’influence de l’épique française, plus particulièrement de la Chanson de Roland, discussion d’autant plus vive (surtout au ) que les deux œuvres sont des textes fondateurs de leurs littératures nationales respectives, les commentateurs espagnols se plaisant à souligner notamment la supériorité morale (qui se manifeste par la mesure, par la loyauté et par l’humanité) du héros castillan, qui le distingue des autres héros de l’époque. Le Cantar de mio Cid n’est pas simplement l’œuvre d’un épigone ancré dans une tradition préétablie (dont certes il adopte certains traits), mais il est une création originale qui met en œuvre quelques solutions singulières, tant sur le plan de l’intrigue que sur celui des techniques narratives et du style — en définitive, une épopée d’un genre nouveau. Les traits socio-politiques (méritocratie, relative autonomie, importance moindre du lignage et de l’héritage foncier) qui caractérisaient alors les confins du territoire chrétien au cours de la Reconquista, où se déroule l’intrigue, fonde une autre singularité du Cantar : le Cid et ses compagnons, membres de la petite noblesse, privilégient l’effort personnel (par l’épée) et les qualités morales et n’ont que dédain pour la mentalité de la haute noblesse castillane, vaniteuse et incapable d’action, telle qu’incarnée par les infants de Carrión.
En partie sous l’effet du Cantar, le Cid fait figure de héros national de l’Espagne et a inspiré plusieurs œuvres dans les siècles suivants, romans de chevalerie et pièces de théâtre, dont Las mocedades del Cid de Guillén de Castro (1618), qui a son tour inspira Corneille.
Argument Premier chant : « Cantar del destierro » (chant du bannissement, ) Après avoir été accusé faussement de s’être approprié les tributs qu’il avait mission de collecter à Séville, Rodrigue Díaz de Vivar, dit le Cid, est frappé de bannissement par le roi Alphonse VI et obligé de quitter la Castille. Quelques-uns de ses amis décident de l’accompagner dans son exil : Álvar Fáñez, Pedro Ansúrez, Martín Antolínez, Pedro Bermúdez et d’autres. Antolínez s’occupe des vivres et réussit à obtenir, pour pouvoir financer le voyage, un prêt de la part des Juifs Raquel et Vidas, en exploitant à cet effet les rumeurs selon lesquelles Rodrigue aurait gardé par devers lui les tributs ; il leur laisse à titre de dépôt de garantie deux coffres, en réalité remplis de sable, sans leur révéler ce qu’il contient réellement. Le roi ordonne que personne n’héberge le Cid et ses compagnons sur leur trajet en direction de la frontière, ainsi p. ex. à Burgos. Par noblesse d’âme, le Cid refuse de se loger de force dans une auberge et campe dans les alentours. Pour les soustraire à de possibles dangers, il laisse son épouse et ses deux filles sous la protecion de l’abbé Sancho du monastère Saint-Pierre de Cardeña, puis, accompagné de ses fidèles, entame une campagne militaire en terres non chrétiennes, conquérant d’abord Castejón, puis Alcocer, avant de vaincre dans la bataille de Tévar le comte don Raimond (Don Remont en espagnol), qui, plein de morgue vis-à-vis des « malchaussés » qui l’ont capturé, refuse de manger, jusqu’à ce que l’amabilité du Cid le fait se départir de son attitude hautaine. À chaque victoire, nonobstant qu’il n’y soit pas obligé en tant que proscrit, il envoie au roi une part du butin (le dénommé quinto real), par quoi il escompte obtenir le pardon royal.
Deuxième chant : « Cantar de las bodas de las hijas del Cid » (chant des noces des filles du Cid, ) Le Cid campeador (« gagneur de batailles ») se dirige sur Valence, alors aux mains des Maures, et parvient à se rendre maître de la ville. Il dépêche son ami et bras droit Álvar Fáñez auprès de la cour de Castille, avec de nouveaux cadeaux pour le roi, lui demandant la permission de se réunir avec sa famille à Valence. Le roi accède à cette requête, et le Cid peut alors, depuis une haute tour, montrer fièrement à sa famille la ville et sa plaine fertile. Le roi consent maintenant à lui pardonner et lève le châtiment qui pesait sur le Cid Campeador et ses hommes. Si grande est la fortune du Cid que les infants de Carrión sont conduits à demander en mariage les demoiselles Elvira et Sol, filles du Cid, et le roi en personne demande au Campeador de consentir au mariage. Le Cid, pour achever de se réconcilier avec le roi, donne son accord, encore qu’il n’ait pas confiance en ses futurs gendres. Les noces se célèbrent solennellement, avec des festivités d’une durée de .
Troisième chant : « Cantar de la afrenta de Corpes » (chant de l’affront de Corpes, ) Les infants de Carrión, face à un lion échappé de sa cage, font la démonstration de leur couardise en s’enfuyant épouvantés. Un incident semblable a lieu lors du combat contre le roi Búcar, qui tente de récupérer Valence. Les capitaines des bataillons du Cid dissimulent à celui-ci le déshonneur des infants et se moquent d’eux. Se sentant humiliés, les infants se résolvent à se venger. À cette fin, ils entreprennent un voyage à Carrión de los Condes avec leurs épouses et, une fois arrivés à la chênaie de Corpes, ils les fouettent et les abandonnent défaillantes, afin que les loups les dévorent. Le Cid, déshonoré, demande justice au roi. Celui-ci convoque une cour de justice à Tolède, où le procès débute avec la restitution de la dot que le Cid avait donnée aux infants, à savoir leurs épées Tizona et Colada, et culmine avec le riepto, joute oratoire où les représentants de la cause du Cid, Pedro Bermúdez et Martín Antolínez (les mêmes capitaines qui avaient occulté le déshonneur des infants), affrontent ceux-ci par d’éloquents discours, puis les terrassent en un combat singulier, les laissant déshonorés et à moitié morts. Les mariages sont annulés et le poème s’achève sur le projet de mariage entre les filles du Cid et les princes de Navarre et d’Aragon et, du même coup, sur la renommée du Cid élevée à son faîte.
Caractérisation générale et contexte historique