Gueorgui Vassilievitch Tchitchérine, en russe : , né le à Karaoul dans gouvernement de Tambov dans l'Empire russe et mort le à Moscou, est un révolutionnaire, homme politique et diplomate russe et soviétique. Il est l'un des premières figures importantes de la diplomatie soviétique et occupe le poste de commissaire du peuple aux affaires étrangères de 1918 à 1930.

Issu de la noblesse russe, il est un représentant éminent de l'intelligentsia russe du . Il a travaillé dans sa jeunesse aux archives du ministère des affaires étrangères russes. Opposé au régime tsariste, il est d'abord proche des socialistes révolutionnaires avant de devenir social-démocrate pendant son exil. Du côté des bolcheviks au début des conflits internes au sein du parti ouvrier social-démocrate de Russie (PSDOR), en 1905, après l'échec de la révolution russe de 1905, il rejoint les mencheviks. Entre 1907 et 1914, comme secrétaire du bureau central à l'étranger du POSDR, il est un opposant acerbe de Lénine et de ses partisans. Lié aux mouvements socialistes occidentaux, il en vient à être déçu de leur modération et de leur conservatisme, de même que de ceux des Mencheviks.

Il se trouve en France quand éclate la Première Guerre mondiale, et, plutôt que de retourner en Belgique, où il réside, il fuit en Grande-Bretagne pour échapper à l'avancée allemande. Après une phase de soutien momentané et ambigu à la guerre, il prend une position clairement internationaliste et s'oppose au conflit. Cela le fait se rapprocher des bolcheviks. Il passe la guerre, jusqu'en 1917, au Royaume-Uni, où il milite pour l'internationalisme et le pacifisme, tant auprès de l'émigration russe que des socialistes britanniques. Il est incarcéré par le gouvernement de Londres à cause de ses activités contre la guerre, mais le conseil des commissaires du peuple nommé après la révolution d'Octobre obtient sa libération à la fin de 1917.

Revenu en Russie, il est nommé premier vice-commissaire du peuple — vice-ministre — des affaires étrangères, et, peu après, commissaire. Architecte du développement du , en tant qu'instrument du nouveau pouvoir, il se forge une excellente réputation de diplomate auprès de ses collègues européens. Il associe avec habilité les intérêts traditionnels de la Russie, grande puissance, avec la défense du socialisme et du système soviétique ; sans abandonner l'objectif d'extension du socialisme, il propose un cadre de relations pacifiques avec les puissances occidentales, et essaie d'éviter une alliance entre elles contre la Russie, en les divisant . Il contribue notablement à renforcer le gouvernement soviétique, pendant la longue période, de 1918 à 1930, où il a été à la tête du commissariat. Bien que n'appartenant pas au politburo du parti communiste, et ne décidant pas de la politique étrangère de l'URSS, son style marque cette décennie . Et dès le début de son mandat, il établit une relation étroite de collaboration avec Lénine, qui lui permet de résister à l'hostilité d'autres membres du parti.

Entre 1921 et 1924, il parvient à ce que toutes les grandes puissances, à l'exception des États-Unis, reconnaissent officiellement le gouvernement soviétique. Considérant l'Allemagne comme la clé de la politique étrangère soviétique, il signe, au faîte de sa carrière diplomatique, le traité de Rapallo en 1922, qui met fin à l'isolement de l'URSS au sein des grandes puissances, et garantit la neutralité de l'Allemagne en cas de conflit avec elles. Pour Tchitchérine, une coupure entre l'Allemagne et les autres pays est un facteur de sécurité pour l'Union soviétique. Opposant résolu à l'impérialisme britannique, et considérant celui-ci comme le principal ennemi du pouvoir soviétique, il tente de l'affaiblir en fomentant des mouvements nationalistes et anticolonialistes en Asie, tout particulièrement après l'échec de la révolution en Europe, en 1923. Suspicieux sur les intentions des vainqueurs de la Première Guerre mondiale à l'égard de l'URSS, il préfère s'appuyer sur l'Allemagne, et rejette la Société des Nations, à laquelle il oppose une politique de traités bilatéraux de neutralité et de non-agression.

Il jouit d'une plus grande autonomie entre la mort de Lénine en 1924 et la victoire de Staline dans les affrontements internes au sein du parti communiste à la fin des années 1920. Il est écarté de la direction effective de la politique étrangère du pays à partir de 1928, tant en raison de problèmes de santé que de ses différends avec Staline, qui le relève de ses fonctions de commissaire du peuple en 1930. Malade et complètement retiré de la politique, il meurt à Moscou en 1936.

Origine familiale et enfance Boris Tchitcherine, libéral, adversaire du gouvernement de l'autocratie tsariste, et oncle de Tchitchérine.|vignette Gueorgui Tchichérine naît en 1872 dans une famille de la vieille noblesse. Son aïeul Afanasi Thitcherini est arrivé en Russie en 1472 parmi la suite de Sophie Paléologue, nièce du dernier empereur byzantin, Constantin XI, et seconde épouse du grand-prince Ivan III. La famille a eu d'importantes charges tant dans l'administration de la grande-principauté de Moscou que de l'Empire russe, jusqu'au : le grand-père de Tchitchérine, Nikolaï Vassilievitch, érudit et libéral, diplomate, a acheté la propriété de Karaoul où nait Gueorgui. Un de ses fils, Boris Nikolaïevitch, oncle de Gueorgui, est professeur de droit à l'université impériale de Moscou, et plus tard maire de la ville. Il est libéral et opposé à l'autocratie.

Un autre de ses fils, le père de Gueorgui, Vassilli Nikolaïevitch, embrasse la carrière diplomatique, et se marie en 1862 lorsqu'il est secrétaire à l'ambassade de Russie au royaume de Sardaigne avec la baronne Georgina Iegorovna Meïendorf, membre d'une des plus vieilles familles de la noblesse germano-balte russe. En 1865, lorsque Vassili est affecté à l'ambassade de Russie à Paris, nait le premier enfant du couple, Nikolaï. À la veille de sa nomination comme ambassadeur aux États-Unis, un incident le conduit à abandonner la carrière diplomatique et à se retirer dans la propriété familiale, près de Tambov. Vassili Nikolaïevitch et sa femme sont membres d'une secte évangélique piétiste, donnée par lord Radstock, qui interdit entre autres conduites le duel, ce qui le conduit à refuser de se battre avec un proche de Georgina Iegorovna, et lui donne une réputation de lâche.

La famille s'installe en 1859 dans sa propriété de Pokrov, dans l'ouïezd de Kozlov. Gueorgui Tchitchérine nait durant un déplacement dans la propriété de son oncle Boris Nikolaïevitch à Karaoul, le . Le couple aura un troisième enfant, Sofía. Tchitchérine est un enfant aux grandes capacités intellectuelles, encouragé par son père, et qui profite de la riche bibliothèque familiale. Doué pour les langues, il parle anglais, français, allemand, italien, polonais et serbe en plus du russe. Il maîtrise en fait les principales langues européennes et asiatiquesG. Gorodetsky. Soviet Foreign Policy 1917-1991: A Retrospective, Routledge, 1994, , p.23. Il développe très tôt un intérêt pour l'histoire. Son entourage familial est d'une piété intense, caractère qui s'accentue encore avec la mort de son père en 1882. Le réformisme social de la secte à laquelle appartiennent ses parents, qui conduit à sa dissolution par les autorités, le marque également fortement.

Études vignette|Saint-Pétersbourg, la capitale de l'Empire russe au tournant du siècle. Gueorgui Tchitchérine y arrive en 1886, y est étudiant à la faculté d'histoire, et plus tard y travaille au ministère des affaires étrangères, jusqu'à son départ en Europe de l'Ouest en 1904. Enfant solitaire, avec peu de relations avec les enfants de son âge (il ne peut sortir de la maison familiale sans permission), il entre au lycée de Tambov en 1884, à 12 ans. Deux années auparavant, il a perdu son père, mort de la tuberculose, après avoir été longtemps malade. L'enfant est fasciné par l'histoire et par la musique classique, en particulier les œuvres de Richard Wagner, Beethoven et Mozart), il apprend à jouer du piano avec aisance, et entretiendra ce gout pour la musique toute sa vie. Bon élève et d'une intelligence sortant de l'ordinaire, il montre vite un grand intérêt pour les matières les plus diverses.

En 1886, la famille emménage à Saint-Pétersbourg, où Georgina Iegorovna a des relations étroites avec la noblesse et peut donner une meilleure éducation à son fils. Gueorgui Tchitchérine, destiné au corps diplomatique malgré son repli sur lui-même et son rejet de la haute-société de la capitale, entre dans un des lycées de Saint-Pétersbourg, dont il sort en 1891 avec des notes excellentes. Il s'inscrit immédiatement à la faculté d'histoire de l'université d'État de Saint-Pétersbourg, où il a à nouveau des résultats remarquables, et dont il est diplômé d'une licence d'histoire et de langue en 1895. Mais il montre aussi des interrogations profondes sur le sens de la vie, qui le conduisent à s'éloigner du piétisme familial et à chercher une philosophie qui l'oriente. Il lit alors avec voracité des ouvrages philosophiques et politiques, et, à l'automne 1895, décide de se rendre en Europe occidentale, bien que la maladie de sa mère l'oblige à revenir en Russie en 1897.

Fonctionnaire au ministère des affaires étrangères En , il commence. à travailler à la section des archives du ministère des affaires étrangères. Son intérêt pour l'histoire, son rejet du milieu aristocratique dans lequel la carrière diplomatique à laquelle il parait destiné le plongerait, et ses incertitudes existentielles peuvent expliquer ce choix. Il se spécialise rapidement dans la diplomatie de l'époque d'Alexandre II, et écrit une longue biographie de son ministre des affaires étrangères Alexandre Gortchakov, jamais publiée.

S'éloignant continument de son environnement familial et social, tout particulièrement après le décès de sa mère en 1887, il emménage près de la gare de Tsarkoïé Selo, un quartier relativement modeste de la capitale. Il se radicalise, et entre en relation avec des cellules socialistes-révolutionnaires, dont il cache la littérature illégale dans son appartement. Il consacre son temps libre à la lecture des textes révolutionnaires, en particulier celles de Karl Marx et de Friedrich Engels. Il fréquente également l'écrivain Mikhaïl Kouzmine, homosexuel comme lui, auprès duquel il joue un rôle de mentor et de mécène, finançant son long voyage en Italie, et dont les qualités créatrices, qu'il regrette de ne pas avoir, l'impressionnent.

En 1904, il hérite d'une partie de la fortune de son oncle, Boris Tchitchérine ; ce dernier lui lègue une propriété dans le gouvernement de Tambov. Il s'investit idéologiquement et financièrement dans différents mouvements et activités révolutionnaires qui joueront un rôle durant la Révolution russe de 1905. De peur que la police ne découvre ses contacts avec les extrémistes, il décide, au printemps 1904, de demander une mission pour se rendre en Europe de l'Ouest. Il associe ce projet à l'idée de se soigner de son homosexualité. Officiellement, il part en Allemagne comme un fonctionnaire en congé, pour recevoir un traitement dont il ne peut disposer en Russie.

Période menchévique