Dov Alfon (), né le à Sousse, est un journaliste et écrivain franco-israélien, directeur de la publication et de la rédaction du quotidien français Libération de 2020 au . Il annonce sa démission le .
Il est aussi éditorialiste sur France Inter depuis 2023.
À partir de 1994, il tient une chronique sur la culture web dans le quotidien israélien Haaretz. Puis, de 2008 à 2011, Dov Alfon en est le rédacteur en chef.
Il fut officier de renseignement israélien à l'unité 8200, lors de son service militaire. Son premier roman, un thriller politique publié en hébreu en 2016 et en français en 2019 sous le titre Unité 8200, connaît un succès mondial et reçoit le Prix Marianne en France et le prix CWA International Dagger à Londres.
Biographie Famille Dov Alfon est issu d'une famille d'origine juive tunisienne par sa mère et juive italienne par son père, tous deux nés en Tunisie sous protectorat français. Son père est exempt de la loi portant statut des juifs comme sujet italien, mais sa mère porte l'étoile jaune sous l'Occupation et est séparée de ses parents jusqu'à la libération en . Mariés à Paris en 1956, ses parents doivent repartir en Tunisie quand son père, appelé du contingent lors de la guerre d'Algérie, y est muté pour cinq ans de service militaire.
Enfance Dov Alfon naît à Sousse en 1961, non loin de la base militaire où son père achève son service militaire. Il a six mois quand ses parents regagnent la France. Tous trois habitent dans la loge de concierge de ses grands-parents rue Broca à Paris, avant de commencer une série de déménagements, s'installant à Bondy, à Juvisy-sur-Orge puis à Belleville.
Selon ses interviews, il aurait commencé à écrire à l'âge de cinq ans, sauté deux classes et publié sa première nouvelle à l'âge de neuf ans dans Spirou.
Un incident antisémite sur le lieu de travail de son père, inspecteur à la fraude au Groupe Drouot, va changer son parcours. Traumatisée par ces croix gammées barbouillées sur les murs du bureau de son mari, sa mère décide sur-le-champ de quitter la France et embarque la famille, comprenant maintenant son frère cadet, âgé de quatre ans, sur le premier bateau pour Israël. Ils s'installent à Ashdod et sont surpris peu de temps après par la guerre du Kippour de 1973. Il reviendra longuement, en 2019, sur cette immigration surprise dans l'émission de France Inter « Une journée particulière », avec notamment cette phrase : « Je traversais la place du Panthéon en me rêvant grand écrivain quand j'ai été brusquement propulsé dans un pays mythique et inconnu, vivant une guerre que je ne comprenais pas, forcé de communiquer dans une langue dont j'ignorais même l'alphabet ; je suppose que c'est alors que je me suis rêvé grand journaliste ».
Service militaire À 18 ans, il effectue le service militaire obligatoire dans l'armée israélienne pour une durée de trois ans, qu'il prolongera d'une année. Intégré à l'unité 8200 de Tsahal, spécialisée dans le renseignements technologique, il est affecté dans un service d'écoute des pilotes de l’armée de l’air jordanienne. Après une erreur, il est muté dans un service dédié aux recherches sur l'ancêtre d'Internet, le réseau militaire Arpanet, né quelques années plus tôt aux États-Unis.
Les missions qu'il a réalisées au sein de l'armée, proches de celles d'un journaliste, l'aident à devenir journaliste d'investigation. Son expérience le change aussi politiquement, venant d'une famille séfarade sioniste plutôt classique, il se trouve entouré d'officiers ashkénazes très à gauche, dans une unité réputée pour ses objecteurs de conscience (refuzniks). En 1982, l'intervention militaire israélienne au Liban le fait basculer : à , il rejoint les manifestants alors qu'il est encore en uniforme et quittera le service actif la même année. Cet engagement s'illustre dans son roman, Unité 8200, où le héros est mis sur la touche pour avoir protégé les objecteurs de conscience refusant d'espionner des Palestiniens.
Carrière journalistique
Débuts dans le journalisme Dov Alfon fait des études de sociologie puis de communication à l'université hébraïque de Jérusalem. Lors de ces études, il est rédacteur en chef du journal des étudiants Pi Ha'aton. Ses articles d'investigation, entre autres sur l'influence politique des donateurs de l'université, attirent l'attention de Tom Segev, alors rédacteur en chef de l'hebdomadaire de gauche radical Koteret Rashit. Dov Alfon rejoint ce titre. Il y fait de tout, passant de standardiste à correspondant à la Knesset, des marronniers aux grands reportages.
1988-2003 : Haaretz À la fermeture du journal Koteret Rashit, en 1988, Dov Alfon rejoint le quotidien Haaretz, où il développe un ton ironique qui restera sa spécialité. En 1990, à 29 ans, il est nommé rédacteur en chef du supplément de fin de semaine, Mussaf Haaretz. Ce supplément, créé en 1968, est en période de creux, boudé par les annonceurs et ignoré par les lecteurs. Dov Alfon chamboule complètement le magazine de 64 pages, provoquant le départ de l'ancienne garde et l'arrivée de nombreux jeunes talents, entre autres Ronen Bergman, Ari Shavit et Ronit Matalon. Il invente de nombreux formats rapidement copiés partout, parmi eux « Dialogue fictif » (avec l'artiste Hanoch Piven), qui lui vaut la médaille d'or de l'American Society Magazine Editors en 1992, et « Lettre à un ami israélien », chronique politique qui eut parmi ses contributeurs Arthur Miller, Naguib Mahfouz, Sophie Calle, John le Carré, Margaret Atwood et Mario Vargas Llosa. En 1994, il publie un numéro annuel pour la Journée internationale des femmes écrit exclusivement par des autrices, et lance la même année « Captain Internet », critique hebdomadaire de sites web présentés par un grand-père et son petit-fils. C'est l'une des premières critiques Web au monde et le premier site israélien répertorié par Mosaic.
Alfon propose à Gideon Levy de couvrir les territoires palestiniens occupés en chronique hebdomadaire et lui trouve son nom, « The twilight zone », mais publie aussi des nouvelles, des poèmes et des bandes dessinées en feuilletons, parmi eux Le Cahier bleu. Il reçoit et triple le nombre de pages du supplément, qui atteint 212 pages en 1998.
Dov Alfon devient le rédacteur en chef du volet israélien de World Media Network, un projet de coopération journalistique mondiale lancé par le quotidien français Libération. Il travaille un mois par an à la rédaction du journal français à Paris avec Bertrand Pecquerie et Laurent Munnich de Libération, et avec Thomas Hartmann, qui vient de fonder à Berlin le quotidien radical Die Tageszeitung. Mais en 2004, Libération tente d'imposer à ses partenaires des publicités françaises, entre autres de sociétés d'armement, et plusieurs journaux décident de quitter le réseau.
De retour à Tel Aviv, Dov Alfon dirige plusieurs nouveaux suppléments pour Haaretz, entre autres le magazine économique The Marker (avec Guy Rolnik) et le supplément culture Galleria. Il repart à Paris en 1998 pour être correspondant de Haaretz en France et y restera cinq ans. Son reportage sur le bug de l'an 2000, à bord du seul avion traversant l'Atlantique le à minuit, fera le tour du monde, pour lequel il se verra décerner le prix « Reporter of the Year » par la Société hébraïque des gens de lettres.
En , le rédacteur en chef de Haaretz, Hanoch Marmari, démissionne et ouvre une guerre de succession. Quand David Landau lui est préféré pour le remplacer, Dov Alfon quitte le journal.
2004-2008 : Éditeur À la suite de son départ de Haaretz, Dov Alfon est nommé directeur éditorial de Kinneret-Zmora, la plus grande maison d'édition israélienne. Il fait découvrir de nombreux jeunes auteurs, comme Liad Shoham, Eshkol Nevo, Sayed Kashua, Ron Leshem, Asaf Hanuka, et convainc de nombreux auteurs reconnus à changer d'éditeur, comme Aharon Appelfeld, Orly Castel-Bloom, Ronit Matalon, Sami Michael. Parallèlement, il commence à faire de la télévision, présentant une émission culturelle hebdomadaire dans un format innovant fondé sur la théorie des six degrés de séparation. Entièrement filmé en extérieurs, le programme Nispah Tarbut recevra le prix Ophir de « Meilleure émission culturelle » durant les trois années de sa diffusion sur la deuxième chaîne israélienne.
2008-2011 : Rédacteur en chef de Haaretz
Contexte En , un mouvement social important secoue Haaretz, unifiant les reporters web du journal, qui se plaignent d'être discriminés par la direction et ignorés par la rédaction, et la société des journalistes, qui proteste contre le licenciement d'une des leurs, Amira Hass, pour des raisons qu'ils estiment politiques. La famille Schocken, propriétaire du journal, rencontre les uns et les autres et annonce le le remplacement de David Landau par Dov Alfon. Alfon, qui vient de signer un contrat pour écrire son livre, accepte de reporter son projet personnel s'il reçoit carte blanche pour renouveler drastiquement la rédaction, qu'il trouve « réfractaire à Internet, autrement dit suicidaire ». Tous les chefs de départements sont remplacés. En trois vagues successives, plus de 80 des 440 journalistes de la rédaction vont quitter le journal, tandis qu'Amira Hass retrouve son poste. Accusé de licencier surtout des journalistes trop à gauche par Der Spiegel, tout en étant accusé par The Jerusalem Post de conduire « une purge digne des pires antisémites » contre des journalistes trop à droite, Alfon repousse les deux accusations et fusionne entièrement les rédactions papier et Web en un an.
Il organise la rédaction en cellules verticales, dont la plus importante est celle des enquêtes, contrairement à la tradition qui privilégiait les pages éditoriales.
Ligne éditoriale en tant que directeur de Haaretz Ses reporters révèlent en 2010 un vaste système de corruption immobilière qui conduira à la mise en examen du premier ministre israélien, Ehud Olmert. Olmert sera condamné en 2015 à 18 mois de prison ferme, une première dans l'histoire du pays. D'autres révélations suivront : une prison secrète dans le désert du Néguev où sont incarcérés des migrants africains ayant réussi à traverser la frontière pour travailler en Israël, des manuscrits inédits de Franz Kafka cachés par l'héritière de Max Brod, le scandale du Musée de la Tolérance à Jérusalem-Est et un supplément de 26 pages sur les relations financières entre le ministre Avigdor Liberman et l'homme d'affaires autrichien Martin Schlaff, affaire qui conduira à une triple inculpation. Lieberman sera acquitté dans l'une des affaires et reste inculpé dans deux autres.
La principale décision éditoriale de Dov Alfon à la tête de Haaretz a sans doute été de publier en première page le les documents militaires constituant ce qui sera baptisé après coup « l'Affaire Anat Kam-Uri Blau ». Une soldate de l'armée israélienne, Anat Kam, avait effectué des copies de documents confidentiels, dont 700 classés top secret. Après avoir terminé son service, elle a donné ces documents à un reporter de Haaretz, Uri Blau. Le journal avait utilisé ces documents pour démontrer que le commandement militaire avait autorisé des assassinats ciblés de militants palestiniens, ce qui était alors contraire à la loi israélienne, puis avait maquillé ces instructions pour échapper à une commission d'enquête. Interrogé par le Service de sécurité intérieure pendant des heures, Alfon avait refusé de rendre les documents. Le soir même, dans une interview au journal télévisé de la deuxième chaîne israélienne, il annonçait qu'il avait envoyé Uri Blau, alors sous mandat d'amener, faire un « reportage urgent » à Londres et que le journaliste y resterait « tout le temps nécessaire ».