La production participative, ou crowdsourcing, appliquée à la psychologie, est un modèle alternatif au modèle standard de méthode scientifique, mobilisant plusieurs acteurs qui se divisent les tâches sur des projets de recherche de grande ampleur, dans le but de produire des connaissances sur les faits psychiques, les comportements et les cognitions des individus.

Définition Le crowdsourcing a été popularisé et défini par Jeff Howe en 2006, dans son article The Rise of Crowdsourcing comme :

L'acte d'une entreprise ou d'une institution prenant une fonction autrefois exécutée par des employés et l'externalisant à un réseau non défini (et généralement large) de personnes sous la forme d'un appel ouvert. Cela peut prendre la forme d'une production par les pairs (lorsque le travail est effectué en collaboration), mais est également souvent entrepris par des individus seuls. La condition préalable cruciale est l'utilisation du format d'appel ouvert et le vaste réseau de travailleurs potentiels.

Il est traduit en français comme un "approvisionnement par la foule" faisant référence à la possibilité pour chacun de participer à des projets ouverts. Ce modèle a pour avantage de favoriser l'hétérogénéité des ressources, des connaissances ou du temps apporté par tout individu souhaitant contribuer. Cette pratique récente s'est accrue par le recours de plus en plus fréquent aux technologies de l'information et de la communication qui rendent accessibles et facilitent le partage des informations sur Internet. L'organisme qui choisit d'externaliser son activité doit spécifier son projet en détail, et peut s'appuyer sur les plateformes d'accès aux ressources en ligne pour élargir sa diffusion .

Depuis son développement, le crowdsourcing a été appliqué dans le domaine scientifique en tant que modèle de recherche alternatif. Contrairement à des projets où ne sont impliqués qu'un nombre restreint de scientifiques au sein d'une équipe de recherche, qui exercent leurs activités dans un même pays voire dans un même laboratoire, les projets de recherche collaboratifs permettent un fonctionnement horizontal où plusieurs chercheurs contribuent ensemble dans un même objectif fixé au préalable. Ils ont pour avantage d'apporter une diversification des compétences, des outils techniques et un meilleur partage des expériences entre collaborateurs. Ces changements ont été menés pour produire et diffuser la connaissance scientifique de façon massive, notamment à travers la création et l'organisation de réseaux internationaux, et ce au sein de diverses disciplines des sciences fondamentales et humaines.

La psychologie est une discipline des sciences humaines et sociales qui s'appuie sur diverses méthodes de recherche, telle que la méthode expérimentale, pour produire des connaissances sur les comportements des individus. Dans un premier temps, le chercheur en psychologie établit un protocole de recherche pour répondre à une problématique précise et tester ses hypothèses. Puis, il récolte des données empiriques sur un échantillon de participants, qui sont la traduction en variables quantitatives des comportements, grâce à des expérimentations menées en laboratoire ou directement sur le terrain. Celles-ci font ensuite l'objet de traitements et d'analyses à l'aide d'outils statistiques afin de tirer des conclusions sur les relations existantes entre les différentes variables. En fonction des résultats obtenus, le chercheur peut alors développer des modèles théoriques pour expliquer et prédire les comportements.

La production participative en psychologie consiste à mener des projets collaboratifs de recherche par l'union de plusieurs chercheurs, étudiants, et toute autre personne compétente qui souhaite collaborer. Elle permet notamment de récolter un nombre important de données empiriques sur les comportements humains dans divers pays, et d'augmenter la taille des échantillons de participants pour produire des résultats statistiquement plus fiables et généralisables à l'ensemble de la population. Pour le futur de la recherche en psychologie, un recours à la production participative dans des projets à grande échelle serait avantageux pour la compréhension des mécanismes humains et la valorisation des savoirs scientifiques de cette discipline.

Histoire

Les prémices de la production participative en psychologie Depuis les années 2010, la psychologie fait partie des disciplines scientifiques touchées par une crise de la reproductibilité, à la suite de certaines exagérations d'effets statistiques mis en évidence dans les publications scientifiques. Dans ce contexte qui remet en cause les pratiques scientifiques traditionnelles, les chercheurs ont développé des projets collaboratifs de réplication des études classiques de la psychologie, basés sur de grands échantillons de population, pour tester la robustesse des effets statistiques et s'assurer de leur fiabilité. En effet, plus un échantillon statistique est important, plus l'estimation des résultats scientifiques est précise. Parmi ces projets, le Reproducibility Project : Psychology (RP:P) en 2011 a réuni 270 auteurs avec pour objectif de tester la reproductibilité des effets de 100 expériences publiées dans des revues scientifiques de psychologie. Les résultats ont montré que parmi les 97 expériences qui présentaient à la base des résultats statistiquement significatifs, seules 39 avaient donné des résultats similaires à l'expérience originale publiée, après réplication[Aurélien Allard],La crise de la réplicabilité.. En 2014, le ManyLabs Replication Project a impliqué la récolte de données empiriques dans 9 pays différents, permettant l'accès à un échantillon hétérogène de 6.344 participants issus de sociétés et cultures différentes, dans le but de répliquer et tester la généralisation des effets mis en évidence dans 13 expériences classiques de la psychologieRichard A. Klein et al., « Investigating Variation in Replicability: A “Many Labs” Replication Project ».

Ces projets ont permis de montrer l'absence de nombreux effets auparavant mis en évidence, et d'aborder la problématique des lacunes méthodologiques de la recherche en psychologie, notamment dans la fiabilité des analyses statistiques, et la faiblesse due à la taille des échantillons, trop peu représentatifs de la population globale, sur lesquels étaient recueillies les données empiriques des études classiques. Comme premières formes de production participative en psychologie, ces projets ont été précurseurs pour enclencher des changements méthodologiques au sein de la discipline.

En , la plateforme StudySwap a été développée pour réunir des sources scientifiques en accès libre sur l'Open Science Framework (OSF), afin de faciliter les collaborations et le partage de ressources comme les propositions de collaboration ou d'entraide.

Dans un même temps, en s'inspirant du modèle du CERN, Christopher Chartier est, en 2017, l'un des premiers à évoquer l'idée d'un regroupement des laboratoires au sein d'un réseau permanent dans le but de travailler en collaboration sur des projets de recherche, tout en s'appuyant sur des plateformes de partage des données en ligne comme l'OSF.

Un CERN en psychologie impliquerait des projets ouverts et transparents sur l'ensemble de son cycle de recherche. En utilisant l'OSF, ces projets seraient ouverts aux idées et propositions de méthodes pour collectionner les données et éventuellement les diffuser[Christopher Chartier],building a cern for psychological science.. Illustration du crowdsourcing en psychologie : l'exemple du CREP

Le Collaborative Replication and Education Project (CREP) est un exemple de projet précurseur de production participative en psychologie qui regroupe des étudiants de la discipline en un réseau permanent pour mener des projets de réplication collaboratifs. Ce réseau a été créé par Jon Grahe, Mark Brandt et Hans IJzerman dans le but de permettre à des étudiants de participer à des projets collaboratifs de réplication par la mise en commun de données récoltées et l'analyse des effets statistiques, afin de maximiser la puissance statistique des résultats obtenus. Au sein de ce projet qui propose la réplication de plusieurs études, l'un des objectifs a été de reproduire celle menée par Elliot et ses collaborateurs en 2010 , qui démontre l'effet de la présence d'une couleur spécifique sur des photos d'hommes dans le jugement porté par des femmes. Ce projet s'est déroulé en collaboration avec des étudiants membres de différents laboratoires répartis en Europe (Allemagne et Grande-Bretagne) et aux États-Unis.

Pour que leur réplication soit la plus fiable possible, un comité du CREP avait pour mission de contacter l'auteur original de l'étude afin de collecter le matériel pour la reproduire de la façon la plus similaire possible. Celui-ci a pu être ainsi utilisé de la même façon dans tous les laboratoires impliqués dans le projet, en partie grâce au formulaire de pré-enregistrement rédigé par les étudiants et vérifié par les conseillers et comités du CREP. Ce document détaillait la taille de l'échantillon, les mesures et les analyses statistiques à mener une fois les données collectées. Puis le document était rendu public sur OSF afin d'être accessible à tous les collaborateurs. Une fois les données collectées dans chaque laboratoire, celles-ci étaient mises en commun puis analysées afin de montrer ou non une réplication de l'effet original.

Les résultats de cette étude n'ont montré aucune réplication de l'effet mis en évidence par Elliot et ses collègues. Cependant, le but du projet était de permettre une collaboration entre différents laboratoires avec pour challenge la synchronisation du matériel expérimental et du protocole d'étude. Ce lissage entre les différents laboratoires, au-delà de l'éloignement géographique, a ainsi été facilité par l'OSF. De plus, ce projet était mené par des étudiants et des chercheurs en collaboration pour le concrétiser. Cela a permis à des étudiants de premier cycle de prendre part à la recherche en psychologie tout en apprenant à répondre à la rigueur scientifique, conférant au projet des vertus pédagogiques et des opportunités non négligeables pour de futurs scientifiques.

Enfin, les participants et participantes à ces études étaient recrutés dans différents pays, ce qui répond à la critique faite aux études en psychologie sur l'homogénéité des échantillons, l'une des causes pointées du doigt dans la crise de la réplication. Une critique sur le projet peut cependant être émise au sujet de la domination occidentale dans la production de connaissances scientifiques, surtout aux États-Unis. En effet, sept études de réplication dans ce projet étaient conduites aux États-Unis contre seulement deux en Europe, et aucune dans le reste du monde.

Psychological Science Accelerator Création et développement

Le (PSA) est un réseau de Laboratoires de recherche en sciences humaines et sociales répartis à travers le monde et partageant leurs ressources pour des projets de recherche à grande échelle. Le PSA repose sur 5 grand principes : diversité et inclusion, décentralisation de l’autorité, transparence, rigueur et ouverture à la critique. Ce projet d'organisation en réseau est né en réponse aux limites de la production participative scientifique en psychologie, notamment celle des projets en réseaux restreints et éphémères, et a pour objectif de la rendre plus accessible par la mise en place d’un réseau permanent.