Eugène Jamot, né le à Saint-Sulpice-les-Champs (Creuse) et mort le à Sardent (Creuse), est un médecin militaire français des troupes coloniales, le plus souvent présenté et vénéré comme « le vainqueur de la maladie du sommeil » au Cameroun.

Injustement sanctionné par l'administration coloniale pour de graves accidents thérapeutiques, il serait un précurseur de la médecine humanitaire et le père des French doctors.

De nouvelles études historiques, issues du courant post-colonial, tendent à réévaluer son action et ses méthodes. L'œuvre de Jamot se situerait dans le cadre d'une expérimentation coloniale à grande échelle, celle de la pratique d'un biopouvoir autoritaire comme préalable à la modernité.

Biographie Origine et formation Eugène, Léon, Clovis Jamot nait en 1879 à La Borie, hameau de la commune de Saint-Sulpice-les-Champs, d'une famille paysanne modeste. Il fait ses études secondaires au collège d'Aubusson, élève brillant mais chahuteur et indiscipliné, il se comporte en « chef de bande » selon ses professeurs.

Il passe son baccalauréat à Clermont en 1898 et il s'inscrit à la faculté des sciences de Poitiers où il obtient sa licence en 1900. Pour obéir au vœu de son père qui voulait le voir devenir enseignant, il part en Algérie en 1902 pour occuper des postes de « répétiteur » (appellation de l'époque pour désigner un professeur-adjoint). Sa vocation médicale nait à Alger où il s'inscrit en PCN.

De retour en métropole en 1903, il enseigne au lycée de Montpellier, tout en poursuivant des études à la faculté de médecine de Montpellier. Après son mariage en 1904 et la naissance de son premier enfant, il obtient son doctorat en .

Carrière Ascension et succès En 1908, il s'installe, comme médecin de campagne, à Sardent dans sa Creuse natale, où il exerce deux ans avant de renoncer pour des raisons mal éclaircies (différend familial, mésentente conjugale, conflit professionnel...). En 1910, il réussit le concours d'entrée « latéral » (ouvert aux civils) de l'École d’application du service de santé des Troupes coloniales à Marseille, dite « École du Pharo ».

Sorti en 1911 de ce haut-lieu de formation en médecine coloniale, il s'embarque pour le Tchad comme aide-major de classe (médecin sous-lieutenant) dans le bataillon du Ouadaï où il obtient une première citation militaire. vignette|Affiche d'avant 1939, par Georges Scott (1871-1943). De retour en métropole en 1913, il est affecté au 5e régiment d'infanterie coloniale de Cherbourg. Il s'inscrit aux cours de l'Institut Pasteur de Paris en se spécialisant dans les parasitoses sous la direction de Félix Mesnil. À la fin de son stage, en 1914, il est nommé sous-directeur de l'Institut Pasteur de Brazzaville, poste qu'il n'occupe pas immédiatement à cause de la Première Guerre mondiale.

Il s'embarque pour l'Afrique équatoriale en , mais la guerre éclate durant la traversée. Jamot est mobilisé le comme médecin-chef de la colonne franco-belge « Sangha-Cameroun » parmi les troupes engagées contre la colonie allemande du Cameroun. Lors de la prise de Yaoundé en , Jamot obtient deux nouvelles citations militaires.

Au Cameroun, Jamot constate les ravages de la maladie du sommeil parmi la population. Il décide de reprendre la lutte contre cette maladie, amorcée par les allemands. En , il est chargé par le gouverneur général de l'AEF d'organiser la lutte contre la maladie du sommeil en Oubangui-Chari.

En 1922, il s'installe au Cameroun à Ayos. Il se rend à Paris en 1925 pour présenter ses premiers travaux et résultats, en proclamant . En 1926, il a le soutien de Théodore Paul Marchand, commissaire de la République au Cameroun et il parvient à convaincre le ministre André Maginot. Il devient par arrêté ministériel, chef de la « Mission permanente de prophylaxie de la maladie du sommeil ».

En 1931, au vu des résultats obtenus, Jamot devenu médecin-colonel, est au sommet de sa gloire. Il est à Paris pour l'exposition coloniale internationale. Il donne des conférences devant le maréchal Lyautey, commissaire général de l'Exposition. Il rencontre des journalistes comme Pierre Mille et des écrivains comme René Maran. Un film sur son action au Cameroun, Le réveil d'une race, réalisé par Alfred Chaumel et présenté durant l'exposition, remporte un grand succès auprès du public.

Le président de la République Alexandre Millerand (1859-1943) le présente comme « bienfaiteur de l'humanité ». Il est même proposé pour le prix Nobel selon une rumeur « chuchotée ».

Disgrâce et fin Mais en , sur le chemin du retour au Cameroun, il tombe en disgrâce, officiellement à cause de « l'affaire de Bafia » ou pour d'autres raisons, non éclaircies par les historiens. En 1932, il exprime dans une lettre sa déception et son découragement :

« Pourquoi a-on anéanti les forces dont j'avais besoin pour continuer ma route ? J'ai peut-être péché par manque d'humilité. J'ai accepté des hommages disproportionnés à mes mérites et qui revenaient en bonne justice à tous ceux qui m'ont aidé. Le succès m'a grisé et j'ai bu comme un niais à la coupe empoisonnée de l'orgueil et de la vanité ».

Il refuse une offre anglaise d'organiser la lutte contre la maladie du sommeil au Nigéria, mais il accepte encore de le faire en AOF jusqu'en 1935. Il demande la création d'un service spécial permanent de même type que celui du Cameroun, mais il essuie un refus du ministère des colonies.

Profondément découragé, souffrant d'angine de poitrine, il fait valoir ses droits à la retraite de médecin militaire. Au début de 1936, il se retire à Sardent qu'il avait quitté vingt-cinq ans auparavant. Il reprend son activité passée de médecin de campagne, mais la rumeur publique le désigne toujours comme « celui qui a rendu aveugles des milliers d'Africains ».

Malgré son dévouement, son activité ne lui permet pas de mettre fin à d'importantes difficultés financières. Et c'est un homme brisé, moralement et physiquement, qui meurt à Sardent le , victime d'un accident vasculaire cérébral. Il est inhumé à Saint-Sulpice les Champs.

Œuvre Contexte Scientifique La trypanosomiase africaine a évolué au cours des siècles par grandes vagues épidémiques, au gré d'une écologie complexe, incluant des facteurs géographiques, climatiques, biologiques et humains (démographie et pratiques agricoles). Chez l'humain, elle est connue dès le par les marchands d'esclaves portugais et arabes qui la découvrent en Afrique de l'Ouest. vignette|Paul Ehrlich, « le père de la chimiothérapie », dans son laboratoire en 1910. Au , les britanniques l'appellent sleepy distemper (somnolence maladive) en l'attribuant à une faiblesse constitutionnelle des noirs. À partir de 1898, la microbiologie appliquée à la parasitologie montre qu'il s'agit d'une maladie parasitaire (due à un protozoaire) transmis de l'animal à l’homme par la piqûre d’une mouche, dite mouche tsé-tsé. Toujours mortelle en l'absence de traitement, cette maladie doit son nom au fait qu'à la phase préterminale les malades présentent une somnolence permanente.

À partir de 1905, les premières chimiothérapies, basées sur des dérivés de l'arsenic, sont mises au point contre la maladie du sommeil, le premier étant l'atoxil, suivi par d'autres tels que la suramine ou la dans les années 1920, ouvrant l'espoir non seulement d'une thérapeutique efficace mais aussi d'une chimioprophylaxie.

Pour combattre la maladie du sommeil, la stratégie sanitaire des puissances coloniales oscille entre deux modèles. Les Britanniques mettent plutôt l'accent sur le problème des mouches tsé-tsé, en cherchant à briser la transmission en séparant les hommes des mouches, par déplacements de populations ou interdictions de certaines zones ou activités. Les Belges peuvent s'en inspirer, par exemple au Congo Belge, en interdisant les zones fluviales, la culture sur berge et la pêche.

Les Français (et aussi les Belges) dirigent principalement leurs efforts contre les trypanosomes en cherchant directement à « stériliser le réservoir humain » par des campagnes massives de médicalisation (recherche et traitement des malades).

Socio-politique vignette|upright=1.5|La maladie du sommeil comme géant noir endormi sur un sol découpé par les puissances européennes (caricature de l'hebdomadaire Puck, 1911). Lors de l'expansion coloniale du , les autorités s'intéressent surtout à la protection sanitaire de leurs forces de conquête et des premiers colons. Au cours de cette expansion, la maladie du sommeil, endémique dans certaines régions, devient épidémique dans de nouvelles régions administrées. L'Ouganda et le bassin du Congo furent ainsi ravagés de 1896 à 1906.

Au tournant du , cette menace épidémique pousse les autorités à prendre plus sérieusement en compte les problèmes de santé des populations africaines. Cette mise en valeur du continent africain nécessitait de préserver les africains comme main-d'œuvre, plus particulièrement dans le cadre des rivalités des empires coloniaux au début du siècle. Par exemple, pour l'Afrique Équatoriale Française des années 1920, c'est le cas de la construction du chemin de fer Congo Océan.

À partir de 1920, une deuxième épidémie commence à décimer l'Afrique centrale et l'Afrique de l’Ouest. C'est cette seconde poussée qui fut efficacement combattue, au Cameroun et en Haute Volta, par le colonel Jamot et ses équipes.

La « jamotique » : une stratégie sanitaire Une figure médicale allemande importante de la lutte contre la maladie du sommeil au Cameroun (avant Jamot) est (1870-1937), notamment en ce qui concerne les camps d’hypnoserieEn français, un malade atteint de maladie du sommeil est appelé un « sommeilleux ». (sur le modèle du terme léproserie, lieu de cantonnement et de traitement des populations atteintes). Un transfert de connaissances s'effectue où les médecins coloniaux français utilisent ou s'inspirent des travaux de leurs collègues allemands.

De 1916 à 1931, Jamot se consacre à la lutte contre la trypanosomiase humaine. Il constate d'abord que les malades au stade évolué ne peuvent plus se déplacer au dispensaire le plus proche. En 1917, en Oubangui-Chari (devenu République centrafricaine) , il décide avec très peu de moyens de constituer des équipes mobiles de soins. Avec un médecin et trois agents techniques européens plus dix infirmiers africains pour , il estime possible d'éradiquer la maladie du sommeil. En deux ans (1917-1919), ses équipes examinent 90 % de la population et traitent les malades ainsi dépistés. Il estime avoir diminué la mortalité de 65 % et les risques de contamination de 90 %. vignette|Une piste du Cameroun en 2010. « Les pistes transformées en bourbier par les pluies (...), les difficultés de tous ordres qu'il fallait vaincre pour être exact aux rendez-vous donnés, ne ralentirent pas le zèle de ces hommes [équipes de Jamot] ». En 1925, il fonde à Ayos un centre de formation de ces équipes. La même année, à Paris, il cherche à obtenir de nouveaux moyens, budgétaires et administratifs pour sa méthode d'action. Il est surnommé « Jamot, l'éveilleur ». Après avoir convaincu sa hiérarchie et l'administration, doté de pouvoirs administratifs et de police, il déploie sa stratégie au Cameroun (alors sous mandat de la Société des nations accordé à la France).

Jamot pense pouvoir éradiquer la maladie du sommeil en éliminant la parasitémie des populations (stratégie centrée sur le réservoir humain de la maladie). Cette stratégie se déroule avec une rigueur militaire.

Les territoires contaminés sont quadrillés en secteur, une équipe de dépistage réunit toute la population d'un village, la regroupe selon le sexe et l'âge, et tous les individus sont examinés en file indienne. On procède ensuite à d'éventuelles prises de sang et ponctions lombaires en série. Une deuxième équipe traite les malades dépistés par injections d'atoxyl associé à la tryparsamide. Ces malades sont traités sur place ou dans des établissements dédiés dits « hypnoseries ».