L'expansion du christianisme au Moyen Âge peut se diviser en trois périodes : celle de la conversion progressive de l'Empire romain durant l'Antiquité tardive, qui correspond à l'histoire de l'Église primitive et qui s'achève au , celle de la conversion de l'« Europe barbare » durant le Haut Moyen Âge, qui correspond à l'histoire du Christianisme nicéen et de la Pentarchie, et se déroule du au , et celle des peuples de l'Europe du Nord, postérieure à la dislocation de la Pentarchie au , qui marque une certaine compétition entre l'Église catholique (qui convertit la Scandinavie et les pays baltes) et l'Église orthodoxe (qui convertit les Caréliens et les peuples voisins des Russes). L'évangélisation procède alors davantage de contraintes subtiles, notamment d'ordre économique, plutôt que de persécutions massives, qui n'en existent pas moins, particulièrement dans le royaume wisigoth, qui couvre l'Espagne et le Sud de la FranceBruno Dumézil, Les conversions forcées ont-elles existé ?, L'Histoire , novembre 2007, .
Selon l'historiographie ultérieure de l'Église catholique (dite romaine), celle-ci se confond avec l'Église primitive (l'apôtre Pierre étant le premier Pape), la Pentarchie n'est qu'un abus de langage inauguré par le concile de Chalcédoine, et toutes les autres formes de christianisme sont des hérésies. Cette historiographie définit la notion d'Occident chrétien qui désigne une Chrétienté formée d'États catholiques dont la période carolingienne est la matriceBruno Dumézil, Op. cit..
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Contexte Durant l'Antiquité, les chrétiens étaient plus nombreux au Moyen-Orient, plus particulièrement dans les territoires à l'Est de Jérusalem, qu'en Europe : les communautés se situaient en Anatolie, Mésopotamie, Perse, Asie centrale et IndePierre Perrier, Xavier Walter, Thomas fonde l'Église en Chine (65-68 après Jésus-Christ), Sarment Éditions du Jubilé, 20 août 2008, , , et ce, jusqu'au Robert Alaux, Les Derniers Assyriens, https://www.youtube.com/watch?v=AhRXoo5XR3E. En Afrique du Nord, il existait des communautés de chrétiens plus ou moins importantes selon les régions depuis l'époque d'Augustin d'Hippone« En serais-tu donc arrivé jusqu’à oublier que tu es un Africain, écrivant à des Africains, et que l’un et l’autre nous habitons en Afrique ; » (Lettres, 17, 4) », lequel demandait à ses prêtres de connaître la langue numideLancel Serge, Études sur la Numidie d'Hippone au temps de saint Augustin, in Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité, année 1984, volume 96, numéro 96-2, ,http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-5102_1984_num_96_2_1439, et jusqu'à Djorf Torba où une stèle représentant des maures chrétiens a été retrouvée, par exemplehttp://www.dossiers-archeologie.com/numero-286/l-algerie-antique.1786.php, . Dans de nombreuses villes romaines s'étaient constituées les premières Églises. Le christianisme se propage au sein des populations dans les campagnes de l'Empire romain, principalement par l'action de moines – du grec « monos » : seul – de tradition érémitique, comme saint Martin de Tours en Gaule, à la fin du . D'autres ermites itinérants permettent au christianisme de dépasser les frontières de l'Empire, comme Patrick d'Irlande (389-461) en Irlande, au . De plus Tertullien écrit déjà au - dans son œuvre Adversus Judaeos « qu'il y a des endroits (dans l'Ouest), qui ne sont pas occupés par les Romains, mais qui se sont rendus au Christ ». Origène () parle plusieurs fois dans ses Homélies de chrétiens en Grande-Bretagne.
En interprétant la citation du Christ, (), Augustin d'Hippone (354-430) justifie le recours à l'usage légal de la violence pour forcer les conversions au christianismeBruno Dumézil, Les racines chrétiennes de l'Europe : conversion et liberté dans les royaumes barbares Ve ‑ VIIIe siècles, Fayard, Paris octobre 2005 - lire en ligne.
L'évangélisation chrétienne durant le haut Moyen Âge
Dès le et durant tout le haut Moyen Âge, la « mission chrétienne » se développe aux confins d'un monde chrétien qui avait été jusque-là, à peu de différences près, superposable à l'Empire romain de Constantin : œuvre d'évangélisation effectuée par les « missionnaires » envoyés d'une Église qui s'appuie encore sur l'élan monastique, mais gagne progressivement un caractère « officiel », parfois moins spontané, dû aux mandats et aux soutiens d'une Église organisée, d'un royaume, ou des deux.
Le nom même de « mission » revêt, au moins jusqu'au , un sens particulier qu'il faut expliquer : il se rapporte à l'envoi du « Fils » (le Christ) par le « Père » (Dieu) pour sauver les âmes des hommes ; le « missionnaire » est donc l'« envoyé » (missus) pour le salut. Une idéologie liée à ce sens se développe, notamment aux et s : dans celle-ci, l'action du missionnaire s'inscrit dans le cadre plus vaste de la propagation de la foi et de l'expansion de l'Église nicéenne indivise, dite « catholique » soit « universelle » jusqu'aux confins de la terre, dans une perspective eschatologique, qui est celle du salut de l'humanité entière.
Par la « mission », l'évangélisation gagne incidemment un caractère « national » plus affirmé : l'évangélisation et la naissance d'une Église peuvent correspondre à la naissance ou à l'affirmation de l'identité d'un peuple (latin gens) chrétien issu d'une nation « barbare » (latin natio). C'est, par exemple, ce que décrit Bède le Vénérable dans son Histoire ecclésiastique du peuple anglais (en latin ) achevée vers 732. La notion de « peuple élu », telle qu'elle est exprimée dans l'Ancien Testament, joue un rôle dans cette évolution : ainsi, Bède considère-t-il que son peuple a servi les desseins de Dieu en envahissant les terres des Bretons « touchés par l'hérésie » pélagienne. Toujours selon cette conception, les Anglo-Saxons ont un autre rôle à jouer en proclamant l'évangile, c.-à-d. la bonne nouvelle, dans les régions d'où ils sont originaires et qui sont demeurées « païennes » : la Frise et la Saxe médiévales.
L'évangélisation devient également un enjeu politique pour les souverains chrétiens, qui cherchent à accroître leur influence : le rôle des rois francs, appuyés par l'Église depuis le baptême de Clovis à la fin du est aussi important à cet égard pour la Germanie que celui des empereurs d'Orient pour les Slaves. Le pouvoir temporel sait, au gré des conquêtes et des victoires, appuyer la mission, susciter la conversion de souverains des peuples païens entrés dans sa sphère d'influence, et, lorsque cela s'avère insuffisant, il peut avoir recours à la force pour étendre la chrétienté.
Ainsi, après que les rois mérovingiens ont appuyé l'expansion vers l'Est de leur royaume sur l'expansion de l'Église nicéenne (« catholique ») notamment en Bavière, Pépin le Bref appuie l'action de Boniface en Frise païenne ; il est peut-être sacré par ce dernier, en 751. À sa suite, Charlemagne se heurte à la résistance des Saxons. Il tente finalement de les convertir par la force, lors de sanglantes campagnes menées à la fin du . Ce procédé extrême élimine le paganisme par extermination des réfractaires à la conversion.
Dans tout l'Occident, le rôle « directeur » de l'Église romaine s'affirme, entre autres, par le biais de la mission. Rome, « siège apostolique », devient le point de départ, ou de « reconnaissance », de plusieurs missions : la mission grégorienne, envoyée en 596 par le pape Grégoire le Grand auprès des Anglo-Saxons dans le Kent, connaît le succès avec le baptême d'Æthelberht, en 610. Ce premier succès de la mission grégorienne est suivi par celui de Paulin, qui obtient le baptême du roi Edwin de Northumbrie. Après s'y être heurtée à l'influence du christianisme irlandais, autre grand pourvoyeur de missionnaires, l'influence de l'Église romaine l'emporte dans l'Église anglaise.
Des moines anglo-saxons, désireux d'évangéliser les Germains du continent demeurés polythéistes, prennent le relais aux s : Willibrord d'Utrecht (mort en 739) est envoyé en Frise en 695 par le pape Serge II. Peu de temps après, Winfrid le suit. Ce dernier se rend à Rome et y reçoit le sacre épiscopal des mains du pape en 722. Prenant le nom de Boniface, il est sanctifié à la suite de son martyre à Dokkum, en Frise orientale, en 754.
Aux s, une certaine compétition entre les sphères d'influence franque et byzantine, donc entre les Églises de Rome et de Constantinople, se dessine pour convertir les « païens » païens, baltes et slaves. Ainsi se constituent les Églises des Bavarois et des Slaves de l'Ouest – ainsi que la principauté de Carantanie qui se trouve chez les Slaves du Sud. Fondées avec l'accord du pape de Rome, elles sont placées sous l'autorité des évêques de Salzbourg. En effet, selon le texte de la Conversio Bagoariorium et Carantanorum (du du )Conversio Bagoariorum et Carantanorum (=Razprave Znanstvenega društva v Ljubljani 11/3, éd. et traduction Milko Kos). Ljubljana 1936; Conversio Bagoariorum et Carantanorum (=MGH. Studien und Texte 15, é. et traduction F. Lošek). Hanovre, 1997., l'évêque de Salzbourg Virgil envoya vers 757, dans la tradition iro-scote/iro-écossaise respectueuse de la langue des peuples des évangélisésJ. H. A. Ebrard: Die iroschottische Missionskirche des sechsten, siebten und achten Jahrhunderts und ihre Verbreitung und Bedeutung auf dem Festland. (Gütersloh 1873) Hildesheim 1971; H. Löwe: Die Iren in Europa im frühen Mittelalter I. Stuttgart 1982; H. Dopsch, R. Juffinger (Hg.): Virgil von Salzburg. Salzburg 1985., son évêque auxiliaire Modeste, à la demande du prince de la principauté de Carantanie, Borut, pour y répandre la foi chrétienneOtto Kronsteiner: Virgil als geistiger vater der Slawenmission und der ältesten slawischen Kirchensprache. Dans: Virgil von Salzburg. Salzburg 1985, 122-128. C'est dans ce cadre que fut élaborée la terminologie chrétienne slovène et slave fondée sur la terminologie ladine ancienne (la langue romane parlée à l'époque à Salzbourg et langue de la plupart des évangélisateurs en Carantanie, si l'on considère l'origine de leurs noms)Otto Kronsteiner: Salzburg und die Slawen. Mythen und Tatsachen über die Entstehung der ältesten slawischen Schriftsprache. Dans: Die Slawischen Sprachen" 2, Salzburg 1982, 27-51; Otto Kronsteiner: "Alpenromanisch" aus slawischer Sicht. Dans: Das Romanische in den Ostalpen. éd. D. Messner. ÖAW Philosophsich-Historische Klasse. SB 442, Vienne, 1984, 73-93; Otto Kronsteiner: Ladinisch, das Romanisch des Alpenraums. Dans: Nichts als Namen. Ljubljana 2003, 99-107.</ref>. Celle-ci fut ultérieurement confirmée dans les premiers écrits slaves et slovènes en alphabet latin (les manuscrits de Freising, allemand : Freisinger Denkmäler, slovène Brižinski spomeniki) élaborée dans le cadre de l’évangélisation à partir du et écrits sur « papier » vers la fin du ). C'est cette terminologie déjà fortement établie qui fut utilisée ultérieurement par Cyrille et Méthode, deux frères grecs originaires de Thessalonique, dans le cadre de leur traduction intégrale de la Bible à Blatnograd, cité slave proche du lac Blato, c'est-à-dire lors de leur mission dite en Grande-Moravie<ref>P. G. Parovel: Cenni di storia del popolo sloveno sino ai tempi dei monumenti di Frisinga. In: J. Jež: Monumenta Frisingensia = Brižinski spomeniki : la prima presentazione in Italia dei Monumenti letterari Sloveni di Frisinga del X–XI secolo coevi alle prime tracce scritte della lingua italiana : con traduzione dei testi cenni di storia degli Sloveni e dati sugli Sloveni in Italia. Trieste, Florence, 1994, 91–105. Franz Miklosich: Die christliche Terminologie der slavischen Sprachen. Vienne, 1875..