La marine byzantine constitue la composante maritime des forces armées de l’Empire byzantin. Héritière de la marine romaine, elle continua d’ailleurs à en porter le nom (Ῥωμαῖκό ναυτικό : Rhômaiko nautiko), puisque « byzantin, byzantine » est un adjectif tardif, donné a posteriori par Jérôme Wolf en 1557 ; les « Byzantins » se considéraient comme Romains. Cependant, la marine byzantine joue un rôle beaucoup plus déterminant dans la défense et la survie de l’empire. Ainsi, la flotte romaine, bien inférieure en puissance et en prestige aux légions, fait face à peu de menaces maritimes importantes et reste cantonnée à un rôle de police, tandis que la mer est en revanche vitale pour l’existence de l’Empire byzantin, ce qui a amené plusieurs historiens à parler d’« empire maritime ».. thumb|alt= Dessin de l'enseigne impériale des navires byzantins au |L'enseigne impériale (vassilikon flamouron) des navires byzantins au , décrite par Georges Kodinos et reproduite dans l’atlas castillan Conoscimento de todos los reinos (v. 1350)Pseudo-Kodinos, Book of Offices, Bonn Ed. 1839, 28..
Généralités
L'hégémonie romaine en Méditerranée est d’abord mise à mal par les Vandales avant que Justinien n’élimine cette menace. Les Goths aussi s’étaient emparés de navires, avaient passé le Bosphore et pillé l’Hellade et l’Anatolie. À cette époque, l’introduction du dromon au sein d’une flotte permanente symbolise une évolution majeure de la marine byzantine par rapport à ses racines romaines. Ce processus s’accélère face aux premières conquêtes musulmanes au qui font du lac romain qu’était la Méditerranée (mare nostrum ou internum) un vaste champ de bataille entre Byzantins et Arabes. La flotte byzantine joue un rôle primordial dans la défense contre les Arabes puisqu’elle leur barre à de nombreuses reprises la route tant des possessions italiennes de l’empire que de Constantinople. Le feu grégeois est un atout capital dans cette lutte.
Au départ, la défense des côtes byzantines et des abords de Constantinople est assurée par la grande flotte des Caravisiens (Καραϐισιάνοι, dénomination qui est aussi à l’origine du mot « caravelle »). Néanmoins, cette mission est progressivement dévolue aux flottes thématiques (régionales) tandis qu’une flotte impériale centrale est maintenue à Constantinople, protégeant la ville et formant le cœur des expéditions navales.. À partir de la fin du , la marine byzantine, bien organisée et puissante, domine en Méditerranée. Malgré la persistance de l’antagonisme avec les marines musulmanes, rythmé d’une alternance de succès et de déboires, les Byzantins sous Romain Lécapène retrouvent au leur position de suprématie en Méditerranée orientale… au prix de la déforestation des Balkans et de l’Anatolie ainsi que d’un certain dépeuplement des côtes et des îles, à la fois pour éviter les incursions ennemies, que pour l’engagement des marins, des combattants de marine (επιϐάτες : épibates) et des rameurs (qui étaient des citoyens, tradition perpétuée à Venise).
Au cours du , la marine commence à décliner à l’image de l’Empire. Les Byzantins doivent faire face à de nouveaux défis maritimes venant cette fois de l’Occident. Ils sont peu à peu contraints de se reposer pour leur défense sur les marines des cités-États italiennes, jadis byzantines mais devenues indépendantes, telles que Venise ou Gênes, ce qui n’est pas sans lourdes conséquences pour l’économie et la souveraineté byzantines. Une certaine renaissance se dessine sous les Comnènes, mais le détournement de la quatrième croisade sur Constantinople en 1204-1205 inaugure une nouvelle période de déclin provoquée par le morcellement de l’Empire par les Croisés. Après la restauration de l’Empire en 1261, plusieurs empereurs Paléologues tentent de revigorer la marine byzantine, mais leurs efforts sont contrecarrés par la perte des ressources commerciales de l’Empire (la route de la soie, par exemple) restées depuis la croisade aux mains des Vénitiens et des Génois.
Jusqu’au milieu du , la flotte byzantine, qui pouvait à certaines époques déployer des centaines de navires, est limitée à une douzaine de vaisseaux au mieux et le contrôle de la mer Égée passe définitivement aux mains des Italiens et des Ottomans. Cette marine diminuée n’en reste pas moins active jusqu’à la chute de Constantinople en 1453 et même un peu après, puisque des vaisseaux rescapés restent aux États successeurs comme le despotat de Morée, l’empire de Trébizonde et les principautés de Moldavie et de ThéodorosRodica Ciocan-Ivănescu, « Géopolitique et culturologie dans l'espace de la thalassocratie byzantine », Byzantinoslavica, vol. 54, 1993, et Ion Ionescu, Marian Moșneagu & al., Muzeul Marinei Române, éd. Modelism, Constanța 1999, , ..
Même si l’organisation de la marine est comparable à celle de l’armée byzantine, appartenir à la marine est moins prestigieux et peu de ses dirigeants ont influé de façon décisive sur la politique byzantine. La marine comprend divers navires dont les caractéristiques sont parfois floues, mais le navire-type est le « dromon » (δρόμων). À partir du , le gouvernail d'étambot se généralise et les caractéristiques des navires byzantins et des navires d’Europe occidentale se rapprochent de plus en plus. Contrairement à une idée répandue, le feu grégeois n’est pas une « arme miracle » et son utilisation comporte des risques : il importe d’être sous le vent pour éviter d’en être soi-même victime, et un coup de catapulte dans le xylocastre à feu grégeois peut déclencher un incendie à bord. C’est pourquoi la marine byzantine recourt à des tactiques et à des armements plus classiques, détaillés dans le Taktika de Léon VI le Sage. Par ailleurs, l’Empire a mis en place un système efficace de phares, balises et sémaphores (à feux et fumées de différents coloris) pour communiquer avec ses troupes et ses flottesHélène Ahrweiler : Byzance et la mer : la marine de guerre, la politique et les institutions maritimes de Byzance aux , P.U.F. 1966.
Histoire
Les premiers siècles thumb|upright=1.5|alt=carte de la Méditerranée occidentale à la fin du cinquième siècle|À la fin du , la Méditerranée occidentale tombe aux mains des royaumes barbares. Les conquêtes de Justinien restaurent la domination romaine sur cette mer, domination qui perdure jusqu'aux invasions arabes de la deuxième moitié du .
Guerres civiles et invasions barbares À l'image de l'Empire qu'elle sert, la marine byzantine s'inscrit dans la continuité des institutions de l’Empire romain. En l’absence de véritables menaces maritimes en Méditerranée après la bataille d’Actium en 31 , la marine romaine remplit essentiellement des missions de police et d’escorte. Les grandes batailles navales, comme à l’époque des guerres puniques, n'existent plus et la flotte romaine se compose majoritairement de petits navires, plus efficaces pour ses nouvelles missions. Jusqu’au début du , la flotte romaine permanente se réduit. Ainsi, quand les flottes des empereurs rivaux Constantin le Grand et Licinius s’affrontent en 324., elles sont composées de navires nouvellement construits et nouvellement commandés venant des cités portuaires de l’est de la Méditerranée.. Cependant, les guerres civiles des provoquent un sursaut de vitalité de la flotte, sollicitée pour le transport des troupesPrior & Jeffreys, 2006, 7.. De considérables forces navales continuent à être employées dans la Méditerranée occidentale au cours du premier quart du , notamment en Afrique du Nord.
Mais la domination romaine dans cette région est remise en cause avec l'occupation de l’Afrique par les VandalesPrior & Jeffreys, 2006, 8.. Le royaume vandale de Carthage, dirigé par le roi Genséric, lance dès 440 des raids sur les côtes italiennes et grecques. Les Vandales parviennent même à mettre Rome à sac en 455. Les raids vandales continuent impunément au cours des deux décennies qui précèdent la chute de Rome malgré les tentatives romaines de les défairePryor et Jeffreys 2006, 9.. L’Empire romain d’Occident est impuissant, sa marine est quasiment annihilée.. L’empereur romain d’Orient peut encore faire appel aux ressources et à l’expertise navale présente en Méditerranée orientale. Une première expédition est menée en 448 qui ne va pas plus loin que la Sicile. En 460, les Vandales attaquent et détruisent une flotte de l’Empire romain d’Occident à Carthagène en Espagne. En fin de compte, en 468, une énorme expédition lancée par Basiliscus, qui comprend et , échoue désastreusement.. Quelque sont détruits par le même nombre de brûlots et le coût financier de cette défaite s'élève à d’or et d’argent. L’Empire est alors ruiné., ce qui le force à traiter avec Genséric et à signer un traité de paix. Après la mort de Genséric en 477, la menace vandale refluePryor et Jeffreys 2006, 10..
Le et le retour du contrôle romain sur la Méditerranée avec Justinien
Le marque la renaissance de la puissance navale romaine. En 508, l'antagonisme avec le roi ostrogoth Théodoric le Grand s’aggrave et l’empereur Anastase envoie une flotte de pour lancer des raids sur les côtes italiennesPryor et Jeffreys 2006, 13. En 513, le magister militum pour la Thrace se révolte contre l’empereur Anastase. Le rebelle assemble une flotte de qui est détruite par le général Marinus après quelques succès initiaux. Cette victoire est permise en grande partie par l'utilisation d'une substance incendiaire (peut-être une première forme du feu grégeois).
En 533, prenant avantage de l’absence de la flotte vandale à proximité de la Sardaigne, une armée de dirigée par Bélisaire est envoyée en Afrique par une flotte d’invasion de quatre-vingt-douze dromons et de de transport. Cette invasion déclenche la guerre des Vandales, la première des guerres de reconquête de Justinien. Cette grande opération amphibie est rendue possible par le contrôle des voies de navigation de la Méditerranée. La flotte joue un rôle vital dans l’approvisionnement et le renforcement des forces et garnisons dispersées de la force expéditionnaire byzantine. Ce fait n'échappe pas aux ennemis de Byzance qui prennent conscience de l'importance de posséder une flotte. Déjà, durant les années 520, Théodoric planifie la construction d’une importante flotte dirigée contre les Byzantins et les Vandales, mais sa mort en 526 limite l’étendue de ce planPryor et Jeffreys 2006, 14. En 535, la guerre des Goths commence avec une attaque byzantine en tenaille, d’un côté, une flotte transportant une nouvelle fois l’armée de Bélisaire de la Sicile à l’Italie et, de l’autre, une armée envahissant la Dalmatie. Le contrôle de la mer par Byzance est d’une grande importance stratégique. Il permet à la petite armée byzantine d’occuper avec succès la péninsule en 540Pryor et Jeffreys 2006, 14-15.
En 541, cependant, le nouveau roi ostrogoth Totila arme une flotte de de guerre avec laquelle il prive l'Empire byzantin de la domination des mers entourant l'Italie. Deux flottes byzantines sont détruites près de Naples en 542Pryor et Jeffreys 2006, 15 et, en 546 dans un vain effort de libérer Rome de l’emprise ostrogothe, Bélisaire commande alors personnellement une flotte de contre la flotte gothe qui bloque l’estuaire du Tibre. En 550, Totila envahit la Sicile et l’année suivante, sa flotte de lui permet de prendre possession de la Sardaigne et de la Corse. Elle lance même des raids jusqu’à Corfou et les côtes de l’ÉpirePryor et Jeffreys 2006, 17-18. Cependant, une défaite lors de la bataille navale de Sena Gallica marque le début de l’ascendant byzantin sur les Ostrogoths. Avec les conquêtes de l’Italie et du sud de l’Espagne sous Justinien, la Méditerranée redevient un « lac romain ».