Charles Renouvier, né le à Montpellier et mort le à Prades, est un philosophe français, connu pour avoir créé le terme « uchronie », et fondé le néo-criticisme : école qui proposait une synthèse du kantisme, du positivisme et du spiritualisme.

Biographie Famille Son père, Jean Antoine Renouvier, était député de l'Hérault sous le règne de Charles X. Appartenant à l'opposition, il protesta contre les ordonnances de juillet 1830. Son frère Jules fut également député de l'Hérault Renouvier, Charles Bernard sur Britannica, 1911.

Études Après avoir reçu, dans un premier temps, l'instruction élémentaire de son père, Renouvier poursuit ses études au collège royal de Montpellier à partir de 1825. D'un caractère taciturne, réservé et colérique, ses années à Montpellier sont difficiles, il n'a pas le goût de l'étude et ses résultats sont globalement médiocres, à l'exception de prix en thème et en vers latin en 1826. Renouvier est admis à l'internat du collège Rollin, à Paris, en 1829, dans la même classe que Charles Sainte-Claire Deville et Félix Ravaisson, qui participera plus tard à faire connaître au monde académique ses travaux dans un célèbre Rapport sur la philosophie en France au XIXe siècle rédigé en 1867. Il découvre la philosophie en 1831, dans la classe d'Hector Poret, disciple de Victor Cousin, et partisan de l'Ecole écossaise du sens commun, où il ne se révèle guère brillant. Plutôt qu'influencé par l'éclectisme des programmes officiels et de son professeur, il goûte au saint-simonisme. L'épidémie de choléra l'oblige à ajourner sa présentation au baccalauréat et à quitter la capitale en 1832. Renouvier conserve un souvenir douloureux de ses études classiques mais il se trouve contraint par sa famille à achever sa formation au collège Charlemagne. Il se lie d'amitié à Henri Baron et parvient, à force d'une préparation appliquée, à entrer, de justesse, à l'École polytechnique (rang 153 sur 154 admis) en 1834. Il en sortit en 1836 et renonça aux fonctions publiques. De l'étude des sciences mathématiques, il passa à celle de la philosophie, à laquelle il resta constamment fidèle. Il engagera un dialogue amical et formateur avec Jules Lequier, dont il publiera, de manière posthume, l'œuvre qui cherchait à concilier la toute-puissance de Dieu et l'absolue liberté des hommes. Il débuta dans la carrière philosophique en prenant part au concours ouvert par l'Académie des sciences morales et politiques sur l'histoire critique du cartésianisme. Le travail qu'il présenta à l'Académie à cette occasion et qui obtint une mention honorable, parut en 1842, avec d'importantes additions, sous le titre de Manuel de philosophie moderne..

Cet ouvrage, écrit alors qu'il n'était encore qu'un étudiant en philosophie, expose des idées, des conceptions, des visions, qu'il abandonna en grande partie plus tard. Il connaissait bien les systèmes, les analysait avec soin, les présentait avec exactitude et avec des résumés substantiels, voyait la portée des solutions proposées, mais se laissait dominer par elles et, n'ayant pas la force de prendre parti, s'ingéniait à les accorder entre elles.

Écrits vignette|redresse=2|250 px|Portrait de Charles Renouvier par Henri Bouchet-Doumenq, dont le père est un ami du philosophe. En 1842, il a publié un Manuel de philosophie ancienne qui, avec le précédent, formait à l'époque une histoire presque complète de la philosophie. Ces deux manuels, trois volumes très compacts, riches de matières, fruit de vastes lectures, sont remarquables surtout en ce qu'ils montrent les rapports des doctrines philosophiques de chaque époque avec l'état des sciences et contiennent par là même une histoire du mouvement et des doctrines scientifiques.

En même temps qu'il écrivait ses Manuels, il fournissait des articles à L'Encyclopédie nouvelle, fondée et dirigée par Pierre Leroux et Jean Reynaud. Les articles Descartes, Euler, Fatalisme, Fermat, Fichte, Ficin, Force, Panthéisme et Philosophie sont de sa main. Ce dernier article est un travail étendu qui pourrait former un volume ; il a certainement été écrit après les Manuels, car il marque comme une phase intermédiaire dans l'histoire de sa pensée. Il n'y arrive pas encore à nier la conciliation de l'infini et du fini et, en général, des antinomies. Mais il déclare, comme Hamilton, que l'union de l'infini et du fini en Dieu échappe à notre connaissance, et que le Dieu de la métaphysique dépasse l'usage analytique ou catégorique de la pensée. « Il conviendra, dans la limite des spéculations sur Dieu qui nous demeureront permises, que nous remplacions l'idée rigoureuse de l'infini par celle de l'indéfini. Celle-ci ne se soustrait point comme l'autre à l'imagination et à la pensée ; au contraire, elle les étend sur un champ toujours plus vaste sans que jamais leur objet soit perdu pour elle. » Ainsi, selon lui, on ne peut envisager en Dieu que les attributs anthropomorphiques et moraux, ceux qui se rapportent à nous ; les attributs métaphysiques sont inaccessibles à la pensée, au-dessus de la raison. Plus tard, il niera carrément ces attributs métaphysiques comme contraires à la raison ; il repoussera formellement l'idée de l'infini de nombre, de temps et d'espace, non seulement comme inaccessible, mais comme contradictoire.

Après la révolution de 1848, il fit paraître, sous les auspices du ministre de l'instruction publique Carnot, un opuscule de morale politique et sociale intitulé Manuel républicain de l'homme et du citoyen. Cette brochure, qui contient quelques propositions socialistes, fut dénoncée à l'Assemblée constituante, et l'approbation officielle qu'elle avait reçue fut la cause ou l'occasion de la chute du ministre. Il y propose les mesures suivantes : la République doit abolir graduellement l'intérêt des capitaux au moyen d'institutions de crédit ; le commerce (administration générale de l'échange) peut et doit être successivement retiré des mains des individus et concentré sous la direction de la République ; l'impôt progressif doit être le véritable impôt républicain aussi longtemps qu'il y aura de grands revenus dans l'État et que la propriété ne sera pas très divisée : c'est un moyen de transition du régime de l'inégalité à celui de l'égalité. La première de ces propositions est proudhonienne ; la seconde paraît inspirée par la critique fouriériste du commerce ; la troisième exprime une idée qui était, en 1848, très répandue dans la fraction avancée du parti républicain.

En 1851, il rédigea, avec plusieurs républicains avancés, parmi lesquels Frédéric Charrassin, Charles Fauvety, Adolphe Louis Chouippe, Alexandre Erdan, un projet d'Organisation communale et centrale de la république, qui parut en dix livraisons. L'idée maîtresse de cet ouvrage, l'idée du gouvernement direct, de la législation directe, inspirée par le débat lancé par Rittinghausen, a pu être jugée utopique et dangereuse, en ce qu'elle discréditerait le régime représentatif et ferait, contre l'intention des auteurs, les affaires du césarisme. Il s'y trouve aussi d'autres idées de réforme institutionnelle, notamment celle du canton adopté comme élément de l'unité administrative et politique de la nation et choisi pour constituer la vraie commune française. Charles Renouvier, à travers ses convictions spiritualistes et libérales ainsi que son engagement politique et son militantisme, a contribué à alimenter les controverses par une politique de sécularisation découlant d'un phénomène social de la présence de lieux de cultes dans la sphère publique, non pas le défenseur d'un sécularisme purement idéologique qui a pour vocation l'éradication des religions. En revanche, il n'est pas agnostique, il émet des opinions clairement prononcées sur le rapport entre les religions établies qui sont à l'origine d'une identité nationale et l'État, en définitive, la redéfinition du pouvoir de l'État à l'égard du pouvoir spirituel. Ces travaux donneront naissance à une question d'ordre sociétale marquante : La limitation de la présence du pouvoir religieux au sein de l'État pour la sauvegarde des droits et des libertés individuelles.

Après le coup d'État du 2 décembre, auquel il s'était opposé de toutes ses forces, il s’est consacré exclusivement à la philosophie en commençant à jeter les bases de ce qu'il a appelé la réforme du kantisme. Collaborant à la Revue philosophique dirigée par Fauvety, il y a publié le commencement d'un roman philosophique intitulé Uchronie, qui ne sera achevé qu’en 1876Le néologisme d’« uchronie » a été forgé pour cet ouvrage. Prenant comme point de départ l'hypothèse « si les Antonins avaient banni les chrétiens en Orient », Renouvier réécrit mille ans d'histoire européenne « telle qu'elle aurait pu être. ». Ce néologisme, uchronie, autrement dit « utopie dans l'Histoire », qu'il venait d'inventer, est devenu depuis un nom commun désignant un genre littéraire exploitant ce principe.. Puis il fit paraître successivement ses Essais de critique générale, le premier en 1854, le second en 1859, le troisième et le quatrième en 1864..

vignette|Charles Renouvier à Perpignan vers 1885. Autour de ses soixante-dix ans, esseulé et presque sourd, il part s'installer dans les Pyrénées-Orientales, d'abord à Perpignan, près de son disciple Louis Prat, professeur au collège de Perpignan, puis à Prades, où il meurt en 1903. .

Pensée Il admet avec Kant que « notre connaissance ne dépasse pas les phénomènes » Elle est le résultat de notre raison dans la recherche du savoir. Toute existence qu'on imagine dans une autre sphère que celle de l'expérience sensible est à ses yeux une pure chimère. Des choses existant en elles-mêmes, hors des relations que nos sens nous font connaître, des substances telles que les conçoivent ou croient les concevoir la plupart des métaphysiciens, telles qu'ils imaginent Dieu et les âmes, ne sont que de vaines idoles, et la métaphysique n'est, selon lui, qu'idéologie. Dans la conception de quelque chose de parfait, de complet, d'un infini, d'une unité pure, d'une intelligence qui se considère elle-même et même d'un ordre et d'une science universelle, il ne voit rien que de contradictoire et d'absurde. Juste une conception purement morale de la philosophie, la poursuite d'un absolu, quel qu'il soit, ne conduit, selon lui, qu'à un abîme d'erreurs ou plutôt de non-sens. Ces idées sont les mêmes qu'énumérèrent dans des termes peu différents, si ce ne sont les mêmes, Hamilton, Auguste Comte, Littré, Alexander Bain, Stuart Mill, Taine et tous ceux qui s'opposèrent à la métaphysique.

Il n'adhère pourtant pas à la doctrine positiviste : il lui reproche son sensualisme, qui lui paraît grossier et démontré nulle part. C'est être arriéré, à son avis, que de ne tenir aucun compte de ce que Kant a acquis à la science, à savoir que le sensible n'est dans les phénomènes, dans ce qui nous apparaît, qu'un élément, et qu'il y en a un autre sans lequel il ne saurait apparaître, et qui consiste dans les formes sous lesquelles nous le saisissons et qui sont de notre fait, ces manières de comprendre que Kant, après Aristote, nomma les catégories. Le positivisme, comme les doctrines matérialistes en général, prend les phénomènes en dehors de notre conscience, comme se suffisant par eux-mêmes, et sans considérer aucunement ce que nous leur donnons de forme et d'unité. Avec Kant, Renouvier remarque, au contraire, que le phénomène n'est ce qu'il est pour nous que dans la représentation que nous nous en faisons.