thumb|Chevrotain porte-musc (illustration de 1870). thumb|Poche de musc prélevée sur l’animal.

Le musc est une matière première animale odorante, sécrétée par la glande prépuciale abdominale des chevrotains porte-musc mâles d’Asie (Sibérie, Chine, Himalaya). Il constitue une matière première animale entrant dans la composition de parfums et de drogues des pharmacopées traditionnelles.

D'autres espèces animales et végétales produisant des fragrances aux tonalités chaudes et sensuelles ont été aussi qualifiées de « musc », comme la civette, le rat musqué, l'érismature à barbillons, le canard musqué et le bœuf musqué, ainsi que, parmi les végétaux, l’ambrette ou la racine de certaines angéliques. Mais le musc produit par les chevrotains porte-musc a toujours été considéré comme supérieur.

Le chevrotain porte-musc mâle possède sous l’abdomen une glande qui produit du musc en période de rut. L’animal étant très farouche, les chasseurs qui désirent s'en procurer tuent généralement l'animal. Une chasse excessive depuis la fin du a fini par menacer d’extinction les sept espèces de porte-muscs, réparties de l'Himalaya à la Sibérie en passant par la Chine.

Pour répondre à la forte demande de musc naturel par les pharmacopées traditionnelles asiatiques, des fermes d’élevage en captivité des porte-muscs ont été créées. Mais l’animal semblant mal adapté à la domestication, elles restent en nombre trop limité pour satisfaire le marché du musc médicinal asiatique.

Pour le musc de la parfumerie, la chimie de synthèse propose de nos jours toute une gamme de molécules aux fragrances chaudes et sensuelles, aujourd'hui non toxiques, qui remplacent avantageusement le musc naturel.

Étymologie En français, le mot musc a été emprunté en 1256 au bas-latin muscus (), qui désigne la même substance animale odorante (ainsi que l'acception de chevrotain porte-musc la produisant). Le terme latin muscus est un emprunt au grec , « jeune pousse, jeune garçon, jeune fille, petit d’un animal, part. de la gazelle qui donne le musc, d’où odeur musquée. » , emprunté lui-même du pehlevi (moyen perse) mušk, qui viendrait soit du sanskrit मुष्क muṣká, ayant le sens de « testicule » en raison de la forme de la glande à musc, soit d’un terme iranien apparenté.

Histoire de l’utilisation du musc

Le musc a d’abord été utilisé dans les régions où vivent les chevrotains porte-musc. En Chine, il est mentionné dans le premier ouvrage de matière médicale dès les premiers siècles de notre ère, puis son usage s’étend aux encens et parfums. En Inde, autre région productrice, le musc fut utilisé à partir du en parfumerie et en médecine ayurvédique. thumb|upright=0.5|Représentation médiévale de la glande à musc sur un chevrotain porte-musc. L’usage du musc diffusa hors de son aire de production, chez les Sogdiens, les Perses puis les Arabes à partir du . Durant l’Âge d'or de l'Islam (), le musc est la substance aromatique la plus prisée.

L’introduction du musc en Europe occidentale ne se fera pas avant le , en raison de l’effondrement de l’Empire romain d’Occident au . Connu comme tonique et stimulant, son usage médical s’est peu à peu amoindri au fur et à mesure des progrès de l’analyse pharmacologique. En Europe et Amérique du Nord, l’usage médical a fini par complètement disparaître au profit de l'usage en parfumerie et cosmétologie où, même là, il a été progressivement remplacé par le musc de synthèse.

Ce mouvement de balance vers la parfumerie ne s’est pas produit en Asie, où l’usage dans les médecines traditionnelles chinoise, indienne, japonaise et autres s’est poursuivi jusqu’à l’époque actuelle au . Et, même en parfumerie, l’usage du musc naturel tend à être remplacé par le musc de synthèse.

À partir de 1888, les travaux du chimiste allemand Albert Baur sur les muscs nitrés de synthèse et ceux du chimiste Suisse Leopold Ruzicka sur les muscs macrocycliques (1921) ouvrirent la voie au dépôt de brevets de nombreux corps odorants musqués qui furent adoptés progressivement par les grands parfumeurs.

La forte et persistante demande de musc par les pharmacopées traditionnelles asiatiques a mis en danger d’extinction les différentes espèces de chevrotains porte-musc. À la fin du , la Chine a cherché à répondre à cette demande en mettant en place l’élevage en captivité de l’animal.

Appareil producteur du musc

thumb|Moschus moschiferus: la glande productrice de musc, la poche à musc, le pénis, l’urètre (c), le scrotum (f) et position de l'anus (y) (illustration de Guibourt)

La poche à musc est située sur la ligne médiane du ventre du porte-musc, entre l’ombilic et le pénis mais beaucoup plus près de ce dernier. Selon la description de Guibourt de 1876 (qui put examiner un porte-musc qui vécut trois ans dans un parc près de Versailles) : à l’état de flaccidité, la verge (a) est en grande partie renfermée dans le ventre et repliée sur elle-même ; elle n’a qu’un seul corps caverneux et un gland mince et aplati (e), au-delà duquel se prolonge l’urètre filiforme (c), formant une saillie de . Sur le devant, la verge est entourée d’un canal préputial, garni à son orifice (i) de poils nombreux, de couleur rousse, saillant sous la forme d’un pinceau. Ce canal est appliqué contre la face postérieure de la poche à musc et semble faire corps avec elle. Chez les adultes, cette poche atteint de 55 à de longueur sur 35 à de largeur et 11 à de hauteur. À la partie la plus basse, un peu en avant de l’orifice préputial, se trouve un canal assez court (h), un peu oblique, large de , se terminant à l’extérieur par une ouverture semi-lunaire et s’ouvrant directement dans la poche à musc. L’ouverture de la glande à musc directement sur l’extérieur permet le développement à l’intérieur d’un microbiote complexe. Physiologiquement, la température des glandes augmente considérablement pendant la saison de sécrétion, avec une température interne atteignant environ - température propice pour les réactions enzymatiques qui vont développer des arômes particuliers.

La poche à musc La glande à musc devient active quand le chevrotain porte-musc atteint la maturité sexuelle ; alors la sécrétion s’accroît, l’humidité diminue et une odeur spécifique apparaît, détectable dès l’âge de 5 mois. Pendant la période du rut, les parois glandulaires de la poche préputiale secrètent une substance ayant la consistance du miel, d’un brun jaunâtre qui s’accumule dans la poche et devient brun noirâtre à pleine maturation. La sécrétion du musc par le mâle va attirer les femelles (qui hors la période du rut, repoussent les mâles) et va servir à marquer le territoire.

Cette sécrétion à l'odeur pénétrante, visqueuse quand elle est fraîche, devient dure et cassante quand elle est sèche. Au musc séché qui avait une valeur commerciale relativement médiocre, les acheteurs préféraient le musc conservé dans sa vésicule, connu sous le nom de musc en vessie. En effet, une glande non percée permettait de garantir une qualité supérieure de conservation mais surtout un produit qui n'avait pas été coupé avec une autre substance.

La poche de musc qui se trouve dans la continuité de l’extrémité du pénis, fait de 4 à de long sur de profondeur. Quand elle est gonflée de musc, elle est très apparente sur l’animal. Elle contient généralement de 15 à de musc - en moyenne . L’ouverture de la poche se trouve au niveau de l’extrémité de l’urètre du pénis permettant à l’animal de mélanger à volonté la sécrétion musquée avec son urine. Son odeur puissante sert à attirer les femelles vers le mâle qui l’émet pendant la saison du rut et à marquer le territoire pour éloigner les mâles rivaux. Les porte-muscs mâles non accouplés produisent une plus grande quantité de musc que les mâles accouplés, ce qui leur permet potentiellement d’attirer un plus grand nombre de femelles. thumb|Scène de chasse aux porte-muscs: chiens, rabatteurs, archers, cavaliers. Prospectus trouvé dans une caisse de musc importée de Chine. Le musc, à faible dose, a une odeur animale et boisée, avec de vagues relents de sécrétions sexuelles et d'excréments. Il dégage des effluves si puissants qu’ils contaminent tout ce qui l’en approche, au point que, selon Septimus Piesse, chimiste-parfumeur de Londres, la Compagnie britannique des Indes orientales a interdit que le même navire transporte dans ses cales du musc avec ses cargaisons de thé.

Pour récolter la précieuse matière, le procédé le plus simple pour les populations locales est de tuer l’animal, avec un piège ou une arme à feux et des chiens. Les femelles, juvéniles et mâles sont tués indistinctement alors que seuls les mâles adultes portent une poche de musc. Selon le rapport de Traffic, les méthodes non discriminantes pour tuer les porte-muscs, comme les pièges, font qu’au moins 3 à 5 animaux sont sacrifiés pour se procurer un mâle avec une poche préputiale suffisamment grosse. À raison de de musc par poche, il faut tuer 40 mâles pour obtenir un kilo de musc et donc sacrifier de 120 à 200 animaux. On comprend pourquoi la population de porte-muscs chinois, évaluée à 3 millions en 1950 a chuté à à en 1990.

thumb|La poche de musc commercialisée, provenant de Moschus moschiferus (illust. de Guibourt) Une fois l’animal abattu, la poche à musc est découpée et mise à sécher à l’air libre sur une pierre. Les poches à musc du commerce sont arrondies ou quelque peu ovales, larges de , généralement aplaties. La face inférieure est couverte de poils qui se dirigent tous vers l’ouverture du canal. Le côté de la bourse qui touchait au ventre est formé par une peau sèche, brunâtre, unie et sans ouverture (voir illustration ci-contre de Guibourt). Le musc se trouve en grains de la grosseur d’un petit plomb de chasse, de forme irrégulière, au milieu d’une quantité plus ou moins grande de poudre grossière. Mais il est aussi souvent frelaté en y ajoutant du sang séché, un morceau de foie de l’animal, de la noix de galle sèche etc., voire du tabac.

À la fin du , le musc qui arrivait en Europe, étant d’un prix très élevé, n’était qu’en partie desséché car les commerçants avaient soin de conserver et transporter les poches dans les récipients parfaitement étanches afin que le musc conserve la consistance d’une pâte grumeleuse. À cette époque, Guibourt indiquait que le musc à l’intérieur de la poche éprouvait une .

Depuis lors, l'hypothèse d'un rôle notable des bactéries symbiotiques pour la communication chimique des mammifères a été approfondie par Theis et al; cette hypothèse postule que les bactéries présentes dans les glandes odoriférantes des mammifères génèrent des métabolites odorants jouant un rôle dans la communication. Li et al ont comparé la composition chimique du musc de 10 porte-muscs mâles (Moschus berezovskii) accouplés et non accouplés, du au , correspondant à la saison du rut. Ils ont trouvé que le pourcentage de muscone dans le musc des mâles non accouplés est supérieur à celui des mâles accouplés.

Cette équipe de chercheurs a aussi étudié les microbiotes des poches à musc et s’est aperçue que les profils bactériens des chevrotains porte-musc divergent entre les mâles accouplés et non accouplés. Ils proposent l’hypothèse qu’après l'accouplement, les porte-muscs commencent à produire moins de musc par une voie physiologique et qu’alors seules certaines souches bactériennes peuvent prospérer dans le nouvel environnement à faible teneur en musc. La fermentation bactérienne de ces souches particulières génère des molécules odorantes propres à leur état physiologique et à leur espèce. L’odeur du musc perçue par les femelles peut donc les renseigner sur l’état physiologique du mâle à un moment précis.