vignette|353x353px|Maison de colon dans le canton Bédard en Abitibi pendant le plan Vautrin.
Le plan Vautrin est un plan de colonisation provinciale exécuté de 1934 à 1937 par le gouvernement du Québec à l'initiative et sous la gouverne du ministre Irénée Vautrin. En plein cœur de la Grande Dépression, il vise à aider les chômeurs en leur attribuant des terres qu’ils pourront défricher, cultiver et habiter.
Remplaçant, en le bonifiant, un plan fédéral semblable, le plan Gordon, le plan Vautrin sera très rapidement appuyé et soutenu par le clergé québécois avec la création de plusieurs sociétés de colonisationBARETTE, Roger. « Le plan de colonisation Vautrin ». Mémoire de maîtrise, Ottawa, Université d’Ottawa / University of Ottawa, 1972, 245 p.. Sans exclure aucune région, il touchera plus particulièrement l’Abitibi, le Témiscamingue et le Bas-Saint-Laurent.
Contexte
Ouverture des fronts pionniers au XIX siècle
L’idée d’une colonisation dirigée ne date pas du . En effet, les Laurentides et le Saguenay-Lac-Saint-Jean s’ouvrent et se développent considérablement dans la seconde moitié du siècle précédent. Il s'agit alors pour le clergé et les gouvernements d’enrayer l’exode de la population rurale canadienne française vers les nouveaux centres industriels du nord-est des États-Unis (sans grand succès).
Cependant, entre le milieu du XIXe siècle et les années 1930, le réseau ferroviaire se développe considérablement grâce aux industries minières et forestièresBIAYS, Pierre. « Une ville d’Abitibi : Senneterre ». Cahiers de géographie du Québec, vol. 2, n0 3 (1957), p. 63‑74., reliant les zones urbaines de la vallée du Saint-Laurent aux nouvelles régions comme l’Abitibi-Témiscamingue, le Saguenay-Lac-Saint-Jean et le Nouveau-Québec. Sans ces nouvelles infrastructures, les plans Gordon et Vautrin n’auraient pas été possibles. vignette|Soupe populaire au « Vestiaire des Pauvres » (renommé « Accueil Bonneau » en 1978) à Montréal lors de la Grande dépression de 1929|260x260px
Le plan Gordon
Nous sommes en pleine Grande Dépression, mais la mentalité de l'époque est réfractaire à l'intervention de l'État. Les pouvoirs publics, et surtout les municipalités, qui ont la charge de soutenir les chômeurs, se retrouvent avec d’importantes masses de travailleurs sans emploi, surtout des jeunes hommes célibataires ou nouvellement mariés.
Le gouvernement fédéral met en place le plan Gordon en 1932 pour sortir de cette impasse. Cependant, ce plan est très exigeant et la plupart des colons qui y ont accès finissent par abandonner. C’est dans ce contexte qu’interviendra le gouvernement provincial de Louis-Alexandre Taschereau avec le plan Vautrin.
Déroulement Le plan Vautrin, de sa création à son abolition
vignette|386x386px|Route en construction dans le comté de Senneterre - 1918Dès 1933, plusieurs groupes présentent des mémoires au gouvernement du Québec pour promouvoir le retour à la terre, mais le gouvernement Taschereau se montre réticent. Néanmoins, après de nombreuses critiques et consultations, le plan Vautrin se met finalement en place à partir de 1934. C’est la première fois qu’on tente de planifier et de diriger la colonisation à l’échelle québécoise; le gouvernement propose « un budget de dix millions de dollars réparti sur deux ansLEMIEUX, Frédéric. « Les missionnaires-colonisateurs “gouvernementaux” entre Église et État, 1911-1936 ». Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 72, n0 2 (2018), p. 41‑68. ».
Le programme s’adresse d'abord aux cultivateurs : un cultivateur qui envoie un de ses fils s’établir sur une nouvelle terre reçoit 300 $. Lorsqu’une cinquantaine de colons s’installent dans une même zone, ils ont deux mois pour construire des chemins et des bâtiments sous la tutelle de fonctionnaires, à raison de 1,60 $/heureDUBÉ, Claude. « La colonisation dirigée ». Continuité, n0 48 (1990), p. 51‑55.. Matériel et chevaux sont mis à leur disposition. Une fois le travail fait, les colons sont rejoints par leur famille avec qui ils vivront sur leur nouvelle terre en touchant éventuellement des primes de construction, de défrichement et de labourage.
L'historien Robert Rumilly décrit ainsi le phénomène :
Le plan Vautrin comporte cinq volets : colonisation groupée, colonisation non groupée, établissement des fils de cultivateurs, établissement sur les terres libres et placement des aides-fermiers. Cette diversité vise à s’adapter à la variété des besoins; par exemple, un fils de cultivateur sera plus susceptible d’aller s’établir sur une terre libre, mais un urbain n’ayant jamais travaillé la terre ira plutôt vers des régions où d'autres l'ont précédé. vignette|355x355px|Église de la paroisse de Lasarre, construite en 1918
Porté au pouvoir en 1936, le gouvernement de l’Union nationale annonce l'abolition du plan Vautrin pour la fin de l’exercice 1936-1937. Le nouveau gouvernement n’est pas contre la colonisation dirigée, mais il s’oppose à la gestion du projet par le ministre Irénée Vautrin. Il instaurera son propre plan, le plan Rogers-Auger.
Rôle du clergé Le clergé québécois encourage fortement les mouvements de colonisation dirigésBOILEAU, Gilles. « L’annexion du territoire de l’Abitibi au Québec ». Histoire Québec, vol. 4, n0 2 bis (1999), p. 30‑33. dès le XIX siècle. Son but n'est pas le développement économique puisque la majorité des colons faisaient de l’agriculture de subsistance; il s'agissait plutôt pour elle de faire la promotion de la religion et d’étendre son champ de pouvoirMORISSONNEAU, Christian et Maurice ASSELIN. « La colonisation au Québec : une décolonisation manquée ». Cahiers de géographie du Québec, vol. 24, n0 61 (1980), p. 145‑155..
Dans cette entreprise, l'Église travaillait en partenariat avec l'État bien avant le plan Vautrin : des missionnaires-colonisateurs officiels arrivent en Abitibi dès 1911, peu après l'annexion de cette région. Dans les années 1920, des missionnaires-colonisateurs auraient reçu du gouvernement Taschereau la somme de 50 000 $ pour rapatrier 200 familles franco-américaines; sur les 115 effectivement rapatriées, ils en auraient envoyé 86 en Abitibi. Les mëmes missionnaires-colonisateurs officiels entameront le peuplement du Témiscamingue en 1930 et du Témiscouata en 1931. Le plan Gordon du gouvernement fédéral transformera leur organisation au Témiscamingue et en Abitibi, mais il sera un échec. Lorsque le plan Vautrin est mis en place, il prend la forme d’un partenariat intégral entre le gouvernement provincial et le clergé.
Le rôle des missionnaires-colonisateurs est aboli lorsque le gouvernement Duplessis instaure son plan Rogers-Auger en 1937 pour avoir une mainmise totale sur les opérations.
Régions touchées
Le plan Vautrin va toucher surtout l’Abitibi-Témiscamingue : chefs de famille s’y établissent entre 1934 et 1937. L’Abitibi verra d'ailleurs sa population tripler de 1931 à 1941, passant de à . Le Témiscamingue est la deuxième région la plus touchée, mais son histoire se distingue de celle de l'Abitibi car ses habitants se sentent délaissés par le gouvernement du Québec et leurs ressources sont souvent détournées vers l’OntarioHARVEY, Fernand. « L’historiographie régionaliste des années 1920 et 1930 au Québec ». Les Cahiers des dix, n0 55 (2012), p. 53‑102.. Malgré tout, de 1935 à 1937, chefs de famille s’y installent; de 1931 à 1941, cette région voit sa population multipliée par deux, passant de à habitants.
La Gaspésie et le Saguenay-Lac-Saint-Jean profitent également du programme, quoique dans une mesure moindre. La Mauricie, le Bas-Saint-Laurent et plusieurs autres régions reçoivent aussi quelques colons; il s'agit, la plupart du temps, de fils de cultivateurs s’établissant sur des terres libres.
Bilan
Le plan Vautrin visait à contrer à la fois le chômage, l'exode ruralRODRIGUE, Barry, Michel BOISVERT, Yves ROBY, Dean LOUDER, Cécile TRÉPANIER, Éric WADELL, Yves BROUSSEAU et Clermont DUGAS. « La mobilité géographique » dans Serge COURVILLE (dir.), Population et territoire. Québec, Les Presses de l'Université Laval, 1997 (coll. « Atlas historique du Québec »). [En ligne] https://atlas.cieq.ca/population-et-territoire/la-mobilite-geographique.pdf. et les migrations vers les États-Unis, s’inscrivant dans un vaste mouvement d’agriculturisme (retour à la terre) et dans un effort de préservation des valeurs catholiques traditionnelles. Ce fut aussi un exercice sans précédent de coopération entre le gouvernement et le clergé : le gouvernement fournissait les ressources (matérielles et pécuniaires) et un certain encadrement, et l’Église prenait soin d’établir ses « ouailles » dans les paroisses.
En 1937, le ministère de la Colonisation fait son bilan pour l'exercice : sur 5 516 familles parties pour les régions de colonisation, 4 108 y sont restées. Les avancées du plan Vautrin se constatent toutefois surtout sur le court terme, avec une légère hausse de la superficie des terres cultivables et l'établissement de nombreuses familles parvenant à vivre de l’agriculture. Toutefois, à long terme, on constate un dépeuplement de l’Abitibi-Témiscamingue et de la Gaspésie. Comme le rappelle l’historien Roger Barrette : « […] malgré le désir de ses concepteurs d’en faire une œuvre permanente dans le prolongement de la tradition agraire canadienne-française, le plan Vautrin n’est autre chose qu’une œuvre à court terme, fruit d’un contexte particulier ». Selon le rapport du ministère de la Colonisation cité ci-dessus, l'établissement de chaque famille aurait coûté plus de 3 000 $ à la province.
Au plan Gordon (1932-1934) et au plan Vautrin (1934-1937) succéderont deux autres plans provinciaux québécois : le plan Rogers-Auger (1937-1939) et le plan Bégin (1940-1949), toujours avec les trois mêmes grands objectifsVINCENT DOMEY, Odette. Histoire de l’Abitibi-Témiscamingue. Institut québécois de recherche sur la culture. Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995, 763 p., Coll. Collection Les Régions du Québec, 0714–0630 ; 7..
Filmographie
En pays neufs, film documentaire financée par le ministère de la Colonisation en 1937
Notes et références
Articles connexes Abitibi-Témiscamingue Nord-du-Québec Grande dépression Irénée Vautrin
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