Louis Soutter est un artiste, peintre et dessinateur suisse, né à Morges le et mort isolé par la Guerre à Ballaigues, près de Vallorbe, le .
De son œuvre des années 1892 à 1922, il ne reste que quelques dessins et archives, Soutter ayant eu une vie riche en changements et en déplacements, dont six à sept ans aux États-Unis, marié à une Américaine et directeur enseignant du département d’art et de design au Colorado College, à Colorado Springs (Colorado), puis une quinzaine d'années comme violoniste en Suisse romande.
Louis Soutter produisit la plus grande partie de son œuvre, d'une grande richesse — des milliers de dessins, n'appartenant à aucune tendance artistique d'avant-guerre —, au cours de son placement à l'hospice pour vieillards de Ballaigues (Jura) de 1923 à sa mort. Son cousin Le Corbusier, Jean Giono, les Frères Vallotton, ainsi que ses amis réunis en Association des Amis de Soutter, des galeristes, éditeurs, conservateurs de musées, travaillèrent à faire découvrir son œuvre.
En 1945, Jean Dubuffet la découvrit grâce à Jean Giono. Dans un souci de préservation de son œuvre, il intégra Soutter dans sa collection d'Art brut, concept qu'il avait créé en 1945, dans lequel il intégrait les productions de créateurs non professionnels de l'art, indemnes de toute construction et de toute culture artistique.
Afin d'éviter l'assimilation de l'œuvre de Louis Soutter à une production d'Art brut, Dubuffet spécifia qu'il ne souhaitait pas qu'elle fût exposée à côté de productions d'Art brut, Soutter étant trop cultivé dans le domaine artistique — de par ses études, ses activités de professeur de dessin et de musique aux États-Unis, de violoniste à son retour en Suisse — pour appartenir à l'Art brut .
Bien que Soutter ne fût pas un artiste d'Art brut, il garda, collé à son nom et à son art, l'étiquette « Art brut », à cause du marché spéculatif de l'Art brut.
Cette opinion fut lentement remise en question. Le temps, l'évolution de l'art, les écrits sur sa création, les expositions particulières et collectives, nationales et internationales de ses œuvres changèrent le regard posé sur lui, en particulier ces huit dernières années. Louis Soutter est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands artistes suisses de la première moitié du . Son œuvre s'inscrit dans l'art moderne.
On distingue cinq périodes dans son œuvre : la première, celle des œuvres classiques dite de « jeunesse », de 1892 à 1923, citée précédemment, celles, essentielles, des « cahiers », de 1923 à 1930, « maniériste », de 1930 à 1937, la période des « peintures » de 1937 à 1940, et, enfin, celle des « dessins aux doigts », de 1937 à 1942.
Biographie vignette|Louis Soutter (au centre) à l'âge de douze ans, violoniste au sein de l'orchestre « La Récréation », à Morges Son père, Louis-Henry-Adolphe Soutter, était pharmacien. La pharmacie a été vendue à Max Billeter en 1940. Son fils Jean Billeter, écrivain, a occupé la chambre de Louis Soutter et en a tiré un livre, Dans la chambre du pornographe. Sa mère, Marie-Cécile Jeanneret-Piquet, était musicienne, professeur de chant à l'École supérieure de jeunes filles de Morges. Elle aimait organiser des concerts dans leur maison et se produisait à ces occasions. Son frère aîné, Albert, et sa sœur cadette, Jeanne-Louise, étaient également musiciens. Par sa mère, Louis Soutter était parent (cousin issu de germains) de Charles-Édouard Jeanneret-GrisSite Fondation Le Corbusier → Biography, plus connu sous le pseudonyme de Le Corbusier ; celui-ci l'encouragea à continuer de créer, en lui achetant des dessins et, pour le faire connaître, en écrivant à son sujet dans la revue Minotaure, en organisant des expositions, dont deux aux États-Unis, au Wadsworth Atheneum, Hartford CT (1936), à la Weyhe Gallery, New York NY (1939).
Études
vignette|Pornocrates (ou « Pornokrates ») de Félicien Rops, dessin, 1879, date confirmée par une lettre de l'artiste, cette année-là, à H. Liesse
vignette|right|The Climax, illustration d'Aubrey Beardsley pour Salome, d'Oscar Wilde, version anglaise, 1894
Le jeune Louis Soutter commença des études d'ingénieur à l'Université de Lausanne, les interrompit pour étudier l'architecture à Genève, chez l'architecte Louis Viollier (1852-1931), puis chez un architecte de Morges. L'importance de la musique chez ses parents, les concerts donnés dans leur maison avaient sans doute été déterminants pour lui, car, en 1892, il interrompit ses études d'architecture et choisit d'entamer une carrière musicale. Il partit pour Bruxelles et devint l'élève du violoniste Eugène Ysaÿe, au Conservatoire royal de Bruxelles.
À Bruxelles, c'était l'époque de l'Art nouveau, du Groupe des XX dans la musique, dont Ysaÿe était proche, celle du Symbolisme dans la littérature, la poésie, la philosophie, le théâtre, mais surtout dans les arts plastiques. La peinture symboliste était l'expression du monde intérieur, subjectif, elle s'inspirait des mythologies européennes, des légendes, des contes de fées, de la Bible ; elle opposait le vice à la vertu, se délectait de l'imaginaire, de l'au-delà, du mysticisme, de la mort. La Femme était perçue comme un être fascinant et mystérieux. Pour certains, elle était idéalisée, vertueuse, hiératique, « noble » guerrière ; pour d'autres, elle était cruelle, perverse (Fernand Khnopff opposait néanmoins à cette perversité féminine la vertu et l'effacement de sa sœur), s'adonnant à la luxure, si dominatrice et si puissante chez Félicien Rops, dans La Dame au cochon - Pornokrates, que, les yeux bandés, elle était capable de mener en laisse un verrat. Enfin, sa beauté fatale entraînait les hommes à leur perte et à la mort. En 1893 parut Salomé d'Oscar Wilde, dans sa version originale française, et la très jeune héroïne, qui ordonna la décapitation de Iokanaan (saint Jean-Baptiste), devint d'autant plus perverse et dangereuse qu'il était inconcevable qu'une adolescente le fût.
Ce fut dans cet univers artistique de la fin du , riche, effervescent, stimulant, que le jeune Louis Soutter fut plongé à Bruxelles. Et c'est à Bruxelles, en 1894, qu'il fit la connaissance d'une jeune Américaine, Madge Fursman, élève d'Eugène Ysaÿe, excellente chanteuse également, qui devint sa femme trois ans plus tard.
En 1895, Ysaÿe étant en tournée aux États-Unis, Louis Soutter comme d'autres de ses camarades quitta la Conservatoire de Bruxelles. Il s'installa à Lausanne pour y suivre des cours de dessin et de peinture, puis à Genève (dans l'atelier de Léon Gaud). Cette même année, à Morges, il fit venir Madge à qui il s'était fiancé, afin de la présenter à ses parents. En 1895 encore, Louis Soutter s'établit à Paris, afin de poursuivre ses études dans les ateliers de Jean-Paul Laurens et de Jean-Joseph Benjamin-Constant, à l'Académie Colarossi. En Suisse, Louis Soutter avait étudié l'art traditionnel, les scènes rupestres, à Paris il étudia la peinture académique, les grandes reconstitutions dramatiques.
À Paris, Soutter devint l'ami du céramiste américain, , l'un des représentants de l'Art Nouveau aux États-Unis. Le jeune céramiste, qui avait appris que Colorado Springs (Colorado), la ville natale de Madge, avait une université en pleine expansion dans lequel un département des beaux-arts allait être fondé, conseilla à Louis Soutter de s'y établir et d'y créer un département d'enseignement de dessin et de peinture.
États-Unis
Louis Soutter décida d'émigrer aux États-Unis. À la fin de 1896 ou au début de 1897, il s'embarqua pour New York. Il envisagea d'abord d'ouvrir un atelier d'architecture intérieure à New York, mais des problèmes de santé l'obligèrent à y renoncer . Il passa ensuite trois mois à Chicago, des mois très heureux qu'il évoqua dans une lettre écrite à Le Corbusier en 1937 (à propos de cette ville où son cousin voulait organiser une exposition de ses œuvres), son bonheur avec Madge dans le Chicago de 1897 : « Que de souvenirs ! to cry désespérément. I remained 3 months in that city, painting, full of hope and love », citations..
Soutter s'installa à Colorado Springs, où vivaient les parents de Madge, ville située près de Denver (Colorado), au pied des montagnes Rocheuses, dans l'Ouest américain. C'était une ville en pleine expansion économique, dont les ressources minières attiraient un grand nombre d'émigrants ; Colorado Springs, située à d'altitude, était en outre un lieu de cure et de villégiature connu pour son climat sec et vif. Louis Soutter et Madge Fursman se marièrent le , le couple vécut d'abord chez les parents de Madge, il s'installa ensuite dans un appartement de l'Hôtel Plazza .
À Colorado Springs, Soutter avait ouvert un atelier privé ; en 1898, il dirigea le département des beaux-arts du Colorado Springs College, où il enseigna le dessin et la musique. Cette même année, parut dans le Denver Times un article élogieux annonçant l'ouverture de cette nouvelle section, donnant de Louis Soutter l'image du « pionnier » qu'était toute personne vivant sur le sol américain : « M. Soutter dirigera cette année le département des beaux-arts du Colorado College. En attendant que le nouveau bâtiment consacré aux beaux-arts et à la musique soit terminé, M. Soutter donnera ses cours dans son atelier à la maison d'Everhart. Le nouveau directeur est tout désigné pour cette fonction. Il possède une grande culture dans le domaine des beaux-arts. Il est né à Lausanne. Après sa maturité au Collège de Morges et à l'Université de Lausanne, il a étudié la musique et les beaux-arts à Bruxelles, en résidant dans la maison du fameux violoniste Ysaye. Puis il a passé trois ans à Paris en étudiant dans les ateliers de Colarossi et de Freyaye [?] et à l'École des Beaux-arts. Dans notre pays, il aurait voulu devenir décorateur et ouvrir un atelier à New York. Mais une grave maladie l'a empêché de réaliser ce projet . L'année passée, il a enseigné à Colorado Springs, et ses cours ont eu un grand succès. Par son enthousiasme et son talent, il va donner un développement considérable au département des beaux-arts, à l'instar du conservatoire de musique dirigé par Rubin Goldmark. Outre les peintures qui ont été présentées à l'exposition de Genève, exposition nationale suisse, Art moderne, Genève, 1896, citations, note renvoyant à une information de la p. précédente., les dessins consacrés au thème des « Châteaux suisses » ont valu à M. Soutter un prix offert par le journal qui était l'organe de l'exposition, citations.. »
vignette|Arch of Welcome, St. E.S.E. from railway station, Denver, CO (États-Unis), entre 1900 et 1910
Les cours de Louis Soutter ayant du succès, le nombre d'élèves augmenta rapidement. Le matin, les élèves dessinaient à l'atelier, l'après-midi était dévolu à la peinture, au pastel, à la gouache. Parfois lorsqu'il faisait beau, les cours avaient lieu à l'extérieur, le professeur et les élèves se rendaient à cheval ou en char dans le Garden of the Gods (Le Jardin des Dieux) ou dans le Woodmen Valley, pour y dessiner et peindre ce que la nature avait créé de plus étrange et de plus extraordinaire.
De ces six à sept années il y a peu de témoignages sur sa vie, à part des articles de presse sur la réussite de « Louis Jeanneret Soutter, First Director of the Department of Art and Design at Colorado College », mais sur lui et sur Madge, sur leur mariage, leur vie privée, leur vie sociale, il n'y a quasiment rien.