Paul Kammerer, né le à Vienne, mort le à Puchberg am Schneeberg, est un biologiste et zoologiste autrichien.
Partisan de l'hérédité des caractères acquis, Kammerer tenta de convaincre la communauté scientifique de la réalité de ce processus censé rendre compte de l'évolution des espèces. À l'Institut de biologie expérimentale de Vienne, il conduisit à cet effet des expériences notamment sur les ciones, les salamandres et les crapauds accoucheurs.
Tandis que l'hypothèse de l'hérédité des caractères acquis, naguère soutenue aussi bien par Lamarck que Darwin, était écartée par une majorité de chercheurs à la suite des travaux de Weismann et de Mendel, les recherches de Kammerer suscitent une polémique mondiale durant une quinzaine d'années. Débutant en 1910, celle-ci enjambe la première guerre mondiale et la dislocation de l'empire d’Autriche pour prendre fin en 1926 après qu'un article de G. Kingsley Noble eût porté une accusation implicite de fraude ; Kammerer se suicida peu après. La disqualification de la personne et des travaux du chercheur, portèrent un tort certain à l'hypothèse de l'hérédité des caractères acquis. L'enrôlement forcé du lamarckisme par Lyssenko contribua ensuite fortement à cette disgrâce.
Socialiste, moniste, pacifiste, Kammerer s'engagea intellectuellement et publiquement tandis que son pays traversait de grands bouleversements et que l'eugénisme puisait des arguments dans les découvertes de la biologie. Amateur de musique, et musicien lui-même, il s’éprit d'Alma Mahler dont il fit une brève collaboratrice et qui à ce titre laissa des témoignages peu favorables à Kammerer.
Kammerer fut l'un des premiers scientifiques à s'intéresser systématiquement aux coïncidences, esquissant le concept de sérialité ou loi des séries, qui sera repris de manière différente par la suite par le psychiatre Carl Gustav Jung, dans sa théorie de la synchronicité.
Pendant longtemps Kammerer n'a plus retenu l'attention des chercheurs que comme un exemple éclatant de fraudeur scientifique. La parution en 1971 du livre d'Arthur Koestler, contesté au moment de sa parution, L'Étreinte du crapaud.Le livre de Koestler donna lieu à un documentaire de la BBC qui reçut une vaste audience. J.R. Whittaker, Siphon regeneration in Ciona, Nature 255, 224 - 225 (15 mai 1975) et des recherches plus récentes ont montré qu'il n'y a pas eu de fraude intentionnelle et, plus récemment, l'avènement de l'épigénétique invite à reconsidérer la compréhension des travaux du biologiste sans toutefois qu'une certitude puisse être établie et bien que l'interprétation dominante d'une fraude reste plus probable.
Biographie JuifCheryl Logan, « Jewishness and the Inheritance of Acquired Characteristics in Interwar Vienna », Seventh British-North American Joint Meeting of the BSHS, CSHPS, and HSS, Philadelphie, 11-14 juillet 2012. Selon un résumé consultable sur Internet, Cheryl Logan examine l'influence de la judéité de Kammerer sur ses idées en matière de transmission des caractères acquis. , Paul Kammerer est l'un des quatre fils de l'industrielPropriétaire d'une prospère fabrique d'instruments optiques d'après Rom Harré, Pavlov's Dogs and Schrödinger's Cat: Scenes from the Living Laboratory, Oxford University Press, 26 févr. 2009 viennois Carl Kammerer. Très vite il fait preuve d'un intérêt extraordinaire pour les animaux, transformant en terrarium le logement familial.
Sorti du lycée en 1899, il mène de front des études de zoologie à l'Université de Vienne et, à partir de 1900, de musicologie au conservatoire de la société des mélomanes auprès de Robert Fuchs, un professeur de musique réputé, lui-même élève de Gustav Mahler et d'Alexandre Zemlinsky. Il fait la connaissance de Bruno WalterRom Harré, Pavlov's Dogs and Schrödinger's Cat: Scenes from the Living Laboratory, Oxford University Press, 26 févr. 2009.
thumb|250 px|L'ancien vivarium du Prater vers 1880.
En 1902 Kammerer devient l'adjoint de Hans Leo Przibram à l'Institut de biologie expérimentale (ancien « Vivarium ») du Prater viennois où on lui confie le terrarium et l'aquarium. C'est dans cet institut qu'il signera 130 articles, contributions et rapports de recherche.
Fondé par Hans Leo Przibram, Karl PrzibramCette mention du frère de Hans est attestée par Friedrich Stadler, Vertiebene Vernunft - Vol. 2, LIT Verlag Münster, 2004, Leopold von Portheim et Wilhelm Figdor en 1902, la ouvre en 1903. L'institut s'installe dans un bâtiment érigé à l'occasion de l'exposition universelle de 1873 qui avait été transformé en aquarium et vivarium depuis. Désigné aussi comme « le vivarium du Prater », (pour le distinguer des autres vivarium existant à Vienne), cet organisme, de droit privéMais bénéficiant dès sa création de subventions du ministère de l'enseignement cf. http://www.oeaw.ac.at/biblio/Archiv/pdf/Vivarium.pdf, se destine uniquement à la recherche expérimentale. C'est un des centres de recherche en pointe à l'époque, innovant, soucieux de méthodologieLes différents départements recourent aux méthodes statistiques développées en physique statistique https://www.jstor.org/discover/10.2307/4332031?uid=3738016&uid=2129&uid=2&uid=70&uid=4&sid=21101558011163 et doté d'un très bon équipement. Il accueille en outre beaucoup de chercheurs étrangers. Le , l'Institut est intégré à la ; les trois fondateurs conservent la direction, non appointée, des trois départements ; Kammerer obtient alors un statut d’, de fonctionnairehttp://www.tbi.univie.ac.at/~raim/harvest/workshop.brno/references/drack07.pdf, Eugen Steinach et Julius Tandler travailleront aussi au VivariumXianghong Luan, Thomas G.H. Diekwisch, « Vienna - Chicago. The cultural transformation of the model system of the un-opposed molar » Bioessays 2007;29(8): 819–830. . Dans ces installations, les plus modernes de l'époque, il étudia la reproduction des amphibiens et se fit bientôt remarquer par son habileté en zootechnie, à tel point qu'il était le seul à réussir certaines expériences menées sur des grenouilles et à obtenir plusieurs générations de ces batraciens. Ceci lui permit d'effectuer ses premières expériences personnelles sur l'hérédité des caractères acquis.
En 1904 il soutint sa thèse (« ») de doctorat à l'Université de Vienne et, en 1906, il est nommé maître de conférences. Cette même année, il se marie avec la baronne Felicitas Maria Theodora de Wiedersperg, fille d'un député du parlement, qui en 1907 donne naissance à une filleLacerta se mariera avec Paul Jacques Fischel avec lequel elle émigrera en Australie en 1939 qui fut baptisée du nom de Lacerta (« lézard » en latin).
Il fit ensuite divers voyages destinés à enrichir sa documentation photographique et ses collections. De 1906 à 1912, il fut professeur de biologie au Cottage-LyzeumÉtablissement de jeunes filles, fondé en 1903, cet établissement privé qui accueille une majorité de jeunes de familles juives, propose une pédagogie rénovée. Anna Freud y fut élève cf. Alison Rose, Jewish Women in Fin de Siècle Vienna, University of Texas Press, 2008 de Vienne et passa finalement son doctorat d'État (« ») en 1910 à l'Université à Vienne. En 1909, 1911 et 1914, Kammerer fait des voyages d'étude dans les îles adriatiqueshttp://www.nature.com/nature/journal/v120/n3011/pdf/120071a0.pdf.
Les travaux sur les salamandres et les crapauds alytes donnent lieu à des publications en 1904, 1907 et 1909. En 1906, il publie un article sur « la maturation d’œufs d'alytes dépourvus de soins paternels dans l'eau ».
En 1909, il reçoit le prix Sommering Ian Langham, The Building of British Social Anthropology: W.H.R. Rivers and His Cambridge Disciples in the Development of Kinship Studies, 1898-1931, Springer, 1981.
Le , Bateson écrit à Kammerer pour lui demander de lui faire parvenir un crapaud. Le Kammerer lui répond qu'il lui fera parvenir un spécimen dès qu'il sera revenu de ses vacances. Fin , Bateson est à VienneAlan G. Cock, Donald R. Forsdyke, Treasure Your Exceptions- The Science and Life of William Bateson, Springer, .
En 1912, le chef du département des reptiles au , le Boulenger, qui n'a pas réussi à faire se reproduire des crapauds alytes terrestres dans l'eau émet des doutes sur les résultats des travaux de Kammerer« Observation sur l'accouplement et la ponte de l'Alyte accoucheur, Alytes obstetricans » Bulletin de l'Académie royale de Belgique (classe des Sciences) -10: 570-579..
En 1913 commence une polémique entre Kammerer et Erwin Baur au sujet de photographies de salamandres.
Pendant la Première Guerre mondiale, Kammerer, qui est exempté du service actif, est mobilisé dans le service de censure aux armées. Il maintient son engagement pacifiste. Il ne compte pas parmi les signataires du Manifeste des 93.
En pleine guerre, Boulenger fait paraître un article en anglais hostile à Kammerer Boulenger « Remarks on the Midwife Toad (alytes obstetrician) With reference to Dr. P. Kammerer's Publications » Annals and Magazine of Natural History ser.8, vol. , 1917.
En 1919, Kammerer, qui n'a rien publié, et pour cause, pendant la guerre, publie son étude la plus détaillée sur le crapaud accoucheur dans une prestigieuse revue allemande. En , le MacBride signale cet article dans un courrier publié dans Nature. Dans cette même revue, Bateson réplique en juillet : À l'été 1920, Kammerer envoie des photographies de coupes microscopiques de rugosités nuptiales à Bateson. Ce dernier écrit à Przibram qu'il ne peut s'en faire aucune opinionCatherine Bousquet, Mourir pour un crapaud… Un authentique drame scientifique, Le Pommier, mars 2011, .
En 1920, Kammerer entreprend avec Eugen SteinachEmbauché en 1912 au Vivarium pour y diriger le département de physiologie des expériences dans le cadre d'un projet appelé http://ishpssb.org/wp-content/uploads/2012/06/ishfinalprog2003.pdf. En 1921, dans , J.T. Cunningham développe une explication semblable à celle avancée par Steinach et Kammerer.
En 1923, Kammerer entreprit des voyages dans le monde entier pour faire connaître ses travaux. Ces derniers lui procurèrent une notoriété telle qu'on put le considérer un temps comme le biologiste le plus célèbre du monde.
Le , Kammerer donne une conférence à Cambridge lors d'un voyage organisé par la Société d'histoire naturelle de Cambridge. Cette conférence donnée devant un public composé majoritairement d'étudiants donne lieu à une publication dans le journal Nature.. Un reporter du Daily Express, qui n'avait pas assisté à la conférence, mais qui avait recueilli des propos à son issue, fait paraître le lendemain, à la une du journal, un article sous le titre « » ; la presse américaine s'en fait l'écho les jours suivants. Le , Kammerer expose son travail devant la Société linnéenne de Londres. Bateson cette fois-ci est présent. L'exposé et la discussion qui s'ensuivit ne furent retranscrits que sous la forme d'un résumé. Le , le lendemain de la conférence à la Société linnéenne, Kammerer quitte l’Angleterre, comme il l'avait programmé, en direction des États-Unis. C'est pendant la traversée, soit le , que paraît dans Nature le texte intégral de la conférence de Cambridge. Le , dans un courrier publié dans Nature, Bateson compare les clichés de Kammerer aux photos prétendument produites par les spirites. En , la revue Nature publie un courrier de Kammerer ; Bateson y répond aussitôt par un courrier également publié par Nature : il demande de nouveau à l'institut de lui prêter un spécimen en s'engageant cette fois à prendre en charge les frais d'envoi ; Przibram refuse tout envoi mais invite Bateson à se déplacer à Vienne.