vignette|400px|Schéma des expansions indo-européennes. L'hypothèse kourgane est l'hypothèse majoritaire chez les chercheurs et les historiens pour expliquer l'origine des langues indo-européennes. Cette hypothèse affirme l'existence d'une proto-langue, ou « langue originelle », parlée par une population qui aurait vécu dans les plaines steppiques du sud de la Russie. Introduite par Marija Gimbutas en 1956 Marija Gimbutas, The Prehistory of Eastern Europe. Part I: Mesolithic, Neolithic and Copper Age Cultures in Russia and the Baltic Area, Cambridge, MA, Peabody Museum, 1956., cette hypothèse combine les données de l'archéologie avec celles de la linguistique pour tenter de localiser le foyer originel des Proto-Indo-Européens (PIE). Le nom vient du terme russe d'origine turque, « kourgane », qui désigne les tumuli caractéristiques de ces peuples et qui marquent leur expansion en Europe.
Elle a été largement confirmée par les études en paléogénétique réalisées en particulier depuis 2015.
vignette|droite|Expansion du char et de la charrette AEC
Avancée de l’hypothèse Des philologues allemands sont les premiers à chercher un foyer indo-européen en dehors du Moyen-Orient. Theodor Benfey propose d’abord la Russie méridionale Theodor Benfey, Geschichte der Sprachwissenschaft und orientalischen Philologie in Deutschland seit dem Anfange des 19. Jahrhunderts, mit einem Rückblick auf die früheren Zeiten, Munich, J.G. Cotta, 1869, pp. 597–600. ; Otto Schrader précise ensuite la steppe pontique Otto Schrader, Sprachvergleichung und Urgeschichte, t. 2, Jena, Hermann Costanoble, 1890.. En conséquence de la réfutation émise par Karl Penka Karl Penka, Origines Ariacae, Vienne, Taschen, 1883, p. 68., qui s’appuie sur un raisonnement racial pour argumenter un foyer situé en Europe, l’Europe occidentale ou centrale est retenue dès lors par la plupart des chercheurs Asko Parpola, The Roots of Hinduism : The Early Aryans and the Indus Civilization, Oxford, Oxford University Press, 2015, p. 36.. Toutefois, certains continuent à préférer un foyer steppique, notamment le philologue Karl Brugmann Karl Brugmann, Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, t. 1.1, Strasbourg, 1886, p. 2 ; Karl Brugmann, Kürze vergleichende Grammatik der indogermanischen Sprachen, t. 1, Strasbourg, 1902, p. 22-23. et les archéologues V. Gordon Childe Vere Gordon Childe, The Aryans : A Study of Indo-European Origins, Londres, Kegan Paul, 1926. et Ernst Wahle Ernst Wahle, Deutsche Vorzeit, Leipzig, 1932.. C’est d’ailleurs Jonas Puzinas, archéologue lituanien et disciple de Wahle Agnė Čivilytė, « Jonas Puzinas - Heidelbergo universiteto daktaras: archeologijos profesionalumo link », Lietuvos archeologija, 2005, vol. 29, p. 39–42., qui favorise toujours la steppe pontique, notamment lorsqu’il est professeur de Marija Gimbutas. Cette dernière, en synthétisant les découvertes archéologiques soviétiques jusqu’alors ignorées par l’Occident, finit par élaborer l’« hypothèse kourgane » en 1956.
Cette hypothèse, qui a eu de fortes répercussions sur les études indo-européennes, suppose une expansion progressive de la « culture kourgane » depuis son bassin originel des régions du Dniepr, du Don et de la Volga (première moitié du millénaire avant notre ère), jusqu'à embrasser la totalité de la steppe pontique durant l'âge du bronze (première moitié du millénaire avant notre ère).
Marija Gimbutas, la principale chercheuse à l'origine de cette hypothèse qui est maintenant majoritaire au sein de la recherche sur les Indo-Européens, insiste sur la diffusion de la métallurgie du bronze pour suivre la dispersion des peuples de culture kourgane et elle définit le kourgane comme une évolution culturelle qui .
Formulation de Gimbutas L'hypothèse de Gimbutas divise la culture kourgane en quatre stades (Kourgan I, II, III et IV) et identifie trois vagues d'expansions (I, II et III) : cultures kourgane I et II, entre -4400 et -3400, culture de Sredny Stog ; culture kourgane III, entre -3500 et -2900, culture de Cucuteni-Trypillia ; culture kourgane IV, au , culture Yamna.
Selon elle, durant le , les populations du nord de la Caspienne, nomadisant entre la Volga et l'Oural, connaissent la révolution néolithique, domestiquant des plantes et des animaux, dont le cheval abondamment représenté par les troupeaux sauvages. Cette domestication permet des déplacements sur de grandes distances ; ce progrès est visible dans le matériel archéologique, les premiers mors sont exhumés.
Progressivement, en raison de sa maîtrise du cheval, cette civilisation connaît une dispersion géographique importante, entraînant la « kourganisation » (selon le mot de Gimbutas) des cultures nord-pontiques et, au-delà, de l'Europe.
Marija Gimbutas s'appuie, pour formuler son hypothèse, sur une analyse très complète du matériel mis au jour en Russie, en Ukraine et en Pologne. Dans une série d'articles, publiés entre 1968 et 1979, elle précise et approfondit les conclusions apportées en 1958.
Dans les années 1970, Marija Gimbutas reformule son hypothèse, définissant ce qu'elle nomme la comme un agglomérat de .
Marija Gimbutas n'a cessé de faire évoluer son hypothèse : ses formulations successives s'appuient sur une chronologie et sur du matériel archéologique mis au jour depuis les années 1930. Ces évolutions sont en grande partie liées aux problèmes de datation des artefacts par l'usage du radiocarbone.
Modifications de l'hypothèse originale En 1952 Marija Gimbutas, « On the origin of north Europeans », American Anthropologist, 1952, n⁰ 54, p. 602–611., Gimbutas expose en effet sa vision de l'évolution des Indo-européens de façon pondérée, en une approche non-racialiste mais culturaliste (il ne s'agit pas tant de l'expansion d'un peuple conquérant que de l'expansion, c'est-à-dire de l'adoption, de techniques et de langues) : cette approche intègre les résultats de la recherche soviétique sur les populations néolithiques pontiques. Une dizaine d'années après ses premiers écrits sur la question, Gimbutas place le point de départ de la civilisation du kourganes à l'est de l'interfluve Don-Volga. Jusqu'à la fin de sa vie, Gimbutas continue à intégrer les nouveaux résultats à sa théorieDes brouillons sur lesquels elle travaillait ont été exhumés trois ans après sa mort : ainsi, elle actualise la chronologie et certains éléments de ses premiers écrits, en modifiant radicalement le sens.
C'est dans les années 1970 que l'hypothèse de Gimbutas prend sa forme définitive, non sous la forme d'un résumé clair et explicite de ses thèses mais par une somme d'articles et de textes retouchés. C'est surtout son principal élève, James Mallory, qui la formule avec le plus de force : à ses yeux, les kourganes constituent la marque d'une société de plus en plus inégalitaire.
Permanences dans les diverses hypothèses Par la suite, certains, notamment Puzant Topalian dans la revue littéraire arménienne Menk (« Nous »), affirment l'absence de liens de parenté entre la culture du Kourgane et la culture de la céramique cordée.
Au-delà des évolutions depuis la formulation initiale des années 1950, il existe des points communs entre les diverses variantes de l'hypothèse. Ainsi, Gimbutas ne remet en cause ni l'idée d'un foyer originel à l'est du Don ni une chronologie en quatre périodes, mais cette dernière est affinée. Elle décrit l'assimilation de la culture nord-pontique par les trois vagues d'expansion « kourganes ». Selon Demoule dans son essai Mais où sont passés les Indo-européens (2014), l'éparpillement culturel du début du millénaire est attesté par les artefacts mis au jour qui témoignent d'une richesse moins importante et d'une dispersion des techniques, aboutissant à des cultures partageant de nombreux traits communs, dans le cadre de fortes disparités régionales.
Chronologie Éléments de chronologie De -5500 à -4000 : culture de Samara. domestication du cheval. De - 4000 à - 3500 : les premiers constructeurs de kourganes apparaissent. Culture de Maïkop au nord du Caucase. Le modèle indo-hittite explique la séparation entre les langues de l'Anatolie. Domestication du cheval (culture de Botaï, Kazakhstan). De -3500 à -3000 : début probable du processus de satemisation. De -3000 à -2500 : la culture kourgane s'étend sur toute la steppe pontique. De -2500 à -2000 : le proto-grec et les langues paléo-balkaniques commencent à être parlées dans les Balkans tandis que les langues proto-indo-iraniennes sont identifiées avec la culture d'Andronovo au nord de la mer Caspienne. De -2000 à -1500 : la culture des catacombes naît au nord de la mer Noire ; les langues indo-iraniennes s'étendent en Asie centrale et vers l'Inde. De -1500 à -1000 : apparition de la culture de Hallstatt et des proto-celtes en Europe centrale ; les langues italiques se répandent dans la péninsule italienne. Naissance de la civilisation mycénienne en Grèce. En Inde, la civilisation védique est à son apogée dans la région du Pendjab. De -1000 à -500 : les langues germaniques se répandent dans le nord de l'Europe.
Chronologie synthétique 200px|vignette|L'expansion hypothétique de la civilisation du peuple des kourganes.
Selon Gimbutas, cette chronologie peut être simplifiée en quatre moments, respectivement nommés Kourgan I, II, III et IV. L’ethnogenèse se serait faite au début du millénaire dans la steppe pontique ; les cultures de chasseurs-cueilleurs connaissent alors une phase de néolithisation, domestiquant plantes et animaux. Une fois cette ethnogenèse réalisée et le cheval domestiqué, la culture de ces populations s'étend au-delà de son berceau dans la seconde moitié du millénaire, en se dirigeant vers l'ouest ; selon Gimbutas, cette extension correspond à la première vague du Kourgan II.
À l'issue de cette seconde phase d'installation, une nouvelle phase d'expansion, dirigée à la fois vers l'est et vers l'ouest donne naissance à la culture de Maïkop à l'est et aboutit à la destruction de la culture de Gumelnitsa-Karanovo, tandis que se forme, aux confins occidentaux, la culture de Cucuteni-Tripolje; on parle pour cette période de Kourgan III.
Vers 3100 , les mouvements d'expansion des périodes Kourgan II et III aboutissent à la constitution d'un vaste ensemble , selon l'expression de Marija Gimbutas. Cet ensemble s'étend, à l'est, de l'aire de la culture des tombes à fosses et de la culture d'Afanasievo, tandis que le moyen-Danube peut constituer l'une de ses bornes occidentales.
Études génétiques à l'appui de l'hypothèse kourgane Des études génétiques ont été réalisées en 2009 sur des ossements issus de 26 sépultures de la région de Krasnoïarsk, datées entre 1 800 avant J.-C. et le tout début de notre ère par Eric Crubézy, anthropobiologiste et professeur à l'université Paul-Sabatier de Toulouse. Pour celui-ci, « les marqueurs génétiques que nous y avons détectés correspondent à ceux que l'on retrouve actuellement dans les populations d'Europe centrale et orientale, et en particulier en Ukraine. Nos données correspondent de manière parfaite avec le modèle imaginé par Marija Gimbutas »Stéphane Foucart, « Sur la piste controversée des Indo-Européens », lemonde.fr, 19 juin 2009.