Maurice Leenhardt, né le à Montauban et mort le à Paris, est un pasteur, ethnologue et missionnaire adepte de la missiologie français. Spécialiste du peuple kanak, il est missionnaire en Nouvelle-Calédonie de 1902 à 1926, puis ethnologue et universitaire de 1942 à sa mort.

Biographie Années de formation D'origine allemande, la famille de Maurice Leenhardt s'est installée près de Montpellier au milieu du . Son père Franz Leenhardt, géologue devenu pasteur protestant., avait mis en place et assuré un cours de sciences physiques et naturelles à la faculté de théologie protestante de MontaubanPierre Bonte et Michel Izard (dir.), « Maurice Leenhardt », in Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, PUF, Paris, 2008 ( éd. 1991), . Quatrième d'une famille de 5 enfants, Jean Henri Maurice Leenhardt est un élève turbulent. Il décroche son baccalauréat en 1898, après trois tentatives infructueuses, son père l'ayant inscrit au collège pastoral des Batignolles à Paris. Durant cette période, il participe régulièrement aux activités de la Société des missions évangéliques de Paris (SMEP).

Maurice Leenhardt s'inscrit dans la faculté où son père est enseignant en 1899 et y soutient en 1902 une thèse de licence sur Le mouvement éthiopienSelon F. Rognon, éthiopien est à prendre au sens de noir. idib. p. 53 au sud de l'Afrique de 1896 à 1899SUDOC . Ce mouvement est sous l'égide de deux pasteurs : et James Dawne et s'inscrit dans une mouvance séparatiste, messianique et indigéniste. Selon Leenhardt, il s'agit d'un mouvement de revendication sociale issu des réactions légitimes des Africains contre les discriminations raciales.

Il a pour maîtres Alfred Boegner et Hermann Kruger.

1902-1920 : première mission en Nouvelle-Calédonie Les îles Loyauté situées au nord-ouest de Nouméa ont été évangélisées à partir de 1840 par l'église anglicane et la . Ces missionnaires anglais déploient dans en Océanie une stratégie qui leur permet de toucher un maximum de personnes sans être contrains d'envoyer un grand nombre de missionnaires : ils forment parmi les nouveaux convertis des prédicateurs (des Natas), lesquels vont ensuite transmettre l'évangile à leurs clans. vignette|Les maisons des natas à Houailou (1er quart du XXe siècle) Au début du , les autorités protestantes sont autorisées par le gouverneur Paul Feuillet à s'implanter sur la Grande Terre pour ne pas laisser le monopole de l'évangélisation des Kanaks aux maristes. Ces premiers pasteurs font alors appel aux Natas des îles Loyauté pour les aider dans leur tâche. Cependant, la mission protestante rencontre rapidement des difficultés avec les colons qui demandent son expulsion car les protestants sont accusés d'inciter les à résister à l'autorité des blancs. C'est dans ce contexte que Maurice Leenhardt est envoyé, en renfort, comme missionnaire par la Société des missions évangéliques de Paris, le en Nouvelle-Calédonie, à la demande du pasteur Philadelphe Delord.

Maurice Leenhardt fonde, dans la vallée de Houaïlou, la mission de « Dö nèvâ » le , sur une propriété de 20 ha. Il y établit d'abord une école pastorale puis une école primaire. S'inspirant des méthodes des missionnaires anglicans de la LMS, il s'attache à comprendre la mentalité de ce peuple que l'on pense en voie d'extinction, et qui pouvait lui rappeler les camisards cévenolshttp://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_5/b_fdi_16-17/22929.pdf. Quand il est arrivé en Nouvelle-Calédonie, il a été d'ailleurs accueilli par ces mots du maire de Nouméa : .

Depuis la répression de la révolte des Kanaks de 1878, l'administration coloniale considère les autochtones comme une nuisance. Le haut-commissaire Testard compare les Kanaks à des loups et recommande de pour s'en débarrasser. En 1887, les autochtones sont soumis au code de l'indigénat qui restreint leur liberté de circulation, crée des réserves et autorise la réquisition des personnes pour assurer des travaux forcés précédemment dévolus aux bagnards. Les canaques sont priés de quitter leurs terres ancestrales pour laisser la place aux colons. Au début du , les terres détenues par les Kanaks ne représentent plus que 10% de la surface de la Grande Terre, pour une population de 10 000 habitants. Les conflits fonciers se multiplient avec les éleveurs européens qui laissent pâturer leurs troupeaux sur les terres des autochtones. Ces derniers sont particulièrement découragés : le taux de natalité est au plus bas et l'alcoolisme fait des ravages dans cette population.

Maurice Leenhardt va dès lors s'attacher à limiter les abus dans la région d'Houaïlou. Il fait ainsi appel à plusieurs reprises au gouverneur lorsqu'il constate des irrégularités, allant jusqu'à menacer de rapporter aux autorités de métropole des décisions trop favorables aux colons. Il s'insurge contre les réquisitions abusives de main d'œuvre au moment des récoltes. Cette attitude lui vaut les critiques de certains colons et des menaces, mais incitent des Kanaks païens (estimés à 6000 en 1902) à se convertir au protestantisme, avec l'espoir qu'ils pourront ainsi . Il lutte également contre l'alcoolisme, exigeant des nouveaux convertis l'abstinence totale d'alcool pour participer à la Cène. Comme cette exigence risque de briser les liens familiaux et commerciaux que les canaques protestants entretiennent avec ceux qui sont demeurés païens, notamment lors de festivités traditionnelles (les pilous) où la consommation d'alcool est importante, le pasteur autorise ses ouailles à aider les païens lors des préparatifs, tant qu'ils ne participent pas eux-mêmes à la fête. alt=Maison conique avec un toit de chaume, au sommet une flèche en bois sculpté.|vignette|Habitation kanak traditionnelle avec le poteau central qui se termine par une flèche faîtière. Le toit est en chaume. En parallèle, il traduit, avec l'aide des premiers étudiants de la mission, le Nouveau Testament en langue Ajië, le dialecte parlé dans la région d'Houaïlou. La traduction des textes bibliques dans les langues vernaculaires le distingue des missionnaires maristes qui ouvrent das écoles dans l'île pour apprendre le Français à leurs paroissiens et enseigner l'évangile en Français. Toutefois, son approche est également différente de celle des pasteurs de la LMS car il s'attache particulièrement à conserver dans la traduction les expressions idiomatiques canaques. Ainsi, l'expression utilisée dans le Nouveau Testament comme métaphore pour désigner JésusLuc 20.17 ; 1 Corinthiens 3.10-11 ; Éphésiens 2.11-22 ; 1 Pierre 2.4., devient le communautaire.

Le troisième axe développé par le missionnaire est la formation de pasteurs locaux qui doivent remplacer les natas loyaltiens qu'il considère comme insuffisamment formés et qui ne prêchent pas dans la langue Ajië.

La conversion au christianisme protestant est l'objectif, mais Leenhardt constate surtout des « adhésions de groupes ou d'individus », en réponse à un « besoin de réagir contre le souffle mortel de la civilisation ». En principe, l'école pastorale de Lifou (îles Loyauté) envoie ses postulants à l'école normale de Do Néva. En 1902, à la première conférence des natas avec Leenhardt, Delord compte , tous loyaltiens. En 1908, ils sont , dont six de la Grande-Terre. En 1926, ils sont 49, dont quinze Calédoniens non-loyaltiens.

Il s'attache aussi à instruire les laïcs qui se font escroquer par les commerçants européens sur les marchés, au moment où ils vendent leur récolte.

Au fil des années, Do Néva atteint l'auto-suffisance alimentaire et rayonne culturellement sur les autres vallées de la Grande Terre. Le pasteur entretient une correspondance en Ajië avec des autres vallées .

Grâce aux relations de confiance établies avec les autochtones, il obtient que ses interlocuateurs canaques écrivent, en langue Ajië, ou en langue Paici parlée plus au Nord, des mythes ou une description des institutions traditionnelles, textes qu'il publie sous leurs noms. Le principal et le plus prolifique de ces auteurs, le pasteur Bwesou Eurijisi (ou Boesou Eripisi) (1866-1947), un des premiers pasteurs protestants indigènes consacrés à Do Neva, laisse des dizaines de cahiers.. Son nom est cité parmi les quinze auteurs des Documents, tout comme celui d'Eleisha Nabayes, de Yené Bwêêrhexau (René Boréréou) et Joané Nigoth.

Selon , Maurice Leenhardt, resté seul pasteur en poste sur la Grande-Terre pendant la guerre 1914-1918, joue un rôle . La relation de confiance établie avec la population kanak, principalement protestante, fait que le premier contingent indigène de 1915 est de 450 protestants (sur un total de 650). L'arrêt du recrutement en 1916 est bienvenu. Maurice Leenhardt informe en 1916 le gouverneur Jules Repiquet des risques liés au recrutement forcé.

La reprise maladroite du recrutement en 1917 amène la révolte kanak de 1917. Le procès entraîne l'inculpation du chef Néa (Wanas, Wéava). En arrêtant un innocent, la justice française perd toute crédibilité vis à vis de la population autochtone. Maurice Leenhardt est lui-même accusé par un prêtre catholique d'avoir fomenté cette révolte et appelé à la barre le .

Maurice Leenhardt, grâce aux natas et au soutien de la population, trouve l'origine de la monnaie noire qui a circulé parmi les insurgés et à prouver l'innocence de Néa.

Après dix années passées en Nouvelle-Calédonie comme missionnaire, Maurice Leenhardt et sa famille regagnent la métropole le , peu avant la mort de son père.

1920-1939

De retour en France, il publie une série d'articles sur son expérience de missionnaire en Nouvelle-Calédonie et une traduction du Nouveau testament en langue Ajie. En , chez son beau-père, universitaire, Maurice Leenhardt fait la connaissance de Lucien Lévy-Bruhl qui lui ouvre des portes dans les milieux de l'anthropologie et de l'ethnologie. Il rencontre Marcel Mauss, Paul Rivet.

En 1923-1924, pendant dix-sept mois, il mène un voyage d'enquête sur les missions chrétiennes protestantes en Afrique noire, cinq pays et : Gabon : Libreville, Baraka, Lambaréné, Talagouga, Samkita, N'Gomo, Port-Gentil, Cap Lopez,

Cameroun : Douala, Kribi, Bibia, Batanga, Elat (Ebowola), Mozambique : Lourenço Marquez, Lesotho ou Lessouto : Morija, Thaba Bossiou (Basutoland, François Colliard), (puis Buluwagu), Madagascar : Tamatave, Tananarive, Ambatolampy, Antsirabé, Mangarano, Ambositra, Fwianarantsoa, Manankavaly, Miarinnarivo, Zambèze : Lealni (1892), Lweneka, Secheké, Séfula (1891), Livingstone (1893)…

Il revient en Nouvelle-Calédonie, en 1925-1926, pour vingt-trois mois, sans être lié à Do Neva, repris par le pasteur Paul Pasteur, et se concentre sur l'ethnologie, les relevés généalogiques, la religion traditionnelle, puis rentre en métropole en 1927. Il enseigne à la section de l'École pratique des hautes études (Sciences religieuses), où il succède à Marcel Mauss en 1940, et fonde la Société des océanistes (au Musée de l'Homme) en 1945, et qu'il préside de 1945 à 1952. Il y connaît aussi Claude Lévi-Strauss. Un de ses premiers étudiants est Michel Leiris.

Les tensions sont fortes également dans la grande famille du protestantisme français : un certain nombre de choix de Leenhardt sont remis en cause, dont la séparation du travail de pastorat et de missionnariat. Son neveu, Rey-Lescure, nommé pour le remplacer en 1925, encore moins souple, est envoyé ou renvoyé à Tahiti, dès 1932. Leenhardt est amené à se détacher du monde missionnaire protestant, à la suite de sérieux dysfonctionnements dans l'équipe de direction parisienne. Il participe toujours à la formation (Hermann Kruger) des futurs missionnaires, veut croire à une science missionnaire, et lance encore la revue Propos missionnaires.

Il participe avec Paul Rivet et Lucien Lévy-Bruhl à l'organisation de l'Exposition coloniale internationale de 1931. Avec d'autres, il proteste contre le zoo humain, principalement composé de kanaks, et participe à sa dénonciation à la Ligue française pour la défense des droits de l'homme et du citoyen.